‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 15 sur 38 · LIVRE V. ro · texte numérisé non relu

LIVRE V. ro

conduite elle avoit changé d'humeur. Elle avoit des disîractions . de l'impatience ; elle étoit triste et rêvense, elle se cacboii pour pleurer. On crut d'abord qu'elle aimoit et qu'elle en avoit boute : on lui en parla ^ elle .s'en défendit. Elle protesta n'avoir vu personne qui put toucher son cœur, et Sophie ne mentoit point.*

Cependant sa lanç^ueur augmentoit sans cesse , et sa santé commençoit à s'altérer. Sa raere , inquiète de ce changement , résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit en particulier , et mit en oeuvre auprès d'elle ce lan;a^e insinuant et ces caresses invincibies que la seule tendresse maternelle sait employer rlMa fille, toi que j'ai portée dans mes entrailles et que je porte incessamment dans mon cœur, verse les secrets du tien dans le sein de ta mère. Quels sont donc ces secrets qu'une inere ne peut savoir ? Qui est-ce qui plaint tes peines , qui est-ce qui les partage, qui est-ce qui veut les soulager, si ce n'est ton père et moi ? Ah ! mon enfant, veux-tu que je meure de ta douleur sans la connoître ?

Loin de cacher ses chagrins à sa mère, la jeune fille ne deraandoit {>as mieux que de l'avoir jjour consolatrice et pour confidente ; mais la honte l'eiupêchoit de parler, et sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état aussi peu digne d'elle, que l'émotion qui troubloit ses sens malgré qu'elle eu eut. Enl.n , sa Uonte même servant d'indice à ia mère , elle lui arracha ces humiliants aveux. Loin de l'affliger par d'injustes réprimandes, elle la consola , la plaignit . pleura sur elle : elle étoit trop sAge pour lui faire un crime d'un mal que sa vertu

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^euie rendoit si cruel. Mais ];ourquox supporter sans nécessité un mal dont le remède étoit si facile et si légitime? Que n'usoit-elle de la liberté qu'on lui avoit donnée ? que n'acceptoit-elle nn mari ? que ne le choisissoit-elle? Ne savoit-elle pas que son sort dépendoit d'elle seule , et que , qpel que fut son choix, il seroit confirmé , puisqu'elle n'en pouvoit hïve un qui ne fût honnête? On l'avoit envoyée à la ville , elle n'y avoit point voulu rester ; plusieurs partis s'étoient présentés , elle les avoit tous rebutés. Qu'attendoit-elie donc? que vouloit-elle ? Quelle inexplicable contradiction"!

La réponse étoit simple. S'il ne s'agissoit que d'un secours pour la jeunesse, le choix seroit bientôt fait: mais un maître pour toute la vie n'est pas si .facile à choisir ; et, puisqu'on ne peut séparer ces deux choix, il faut bien attendre, et souvent perdre sa jeunesse, avant de trouver l'homme avec qui l'on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie : elle avoit besoin d'un amant, mais cet amant devoit être un mari ; et pour le cœur qu'il falloit au sien, l'r.a étoit presque aussi difficile à trouver que l'autre. Tous ces jeunes gens si brillants n'avoient avec eL'e^ que la convenance de l'âge , les autres leur manquoient toujours ; leur es})rit superliciel , leur vanité , leur jargon, leurs mœurs sans règle, leurs frivoles imitations , la dégoûtoient d'eux. Elle-cbcrchoit un homme , et ne trouvoit que des singes ; elle cherchoit une ame , et n'en trouvoit point.

Que je suis malheureuse ! disoit-elleà sa mère j j'ai besoin d'aimer, et ne vois rien qui me plaise. Won cœur repousse tous ceux qu'attirent mes seps.

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