LIVRE V. io
Je n'en vois pas un qui n'excite mes désirs , et pas un qui ne les réprime; un goût sans estime ne peut durer. Ah ! ce n'e.st pas là l'homme qu'il faut à votre Sophie ! Son charmant modèle est empreint trop avant dans son ame. Elle ne peut aimer que lui , elle ne peut rendre heureux que lui, elle ne peut être heureuse qu'avec lui seul. Elle aime mieux se consumer et combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre, que désespérée auprès d'un homme qu'elle n'airaeroit pas , et qu'elle rendroit malheureux lui-même; il vaut mieux n'être plus, que de n'être que pour souffrir.
Frappée de ces singularités , sa mère les trouva trop bizarres pour n'y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n'étoit ni précieuse ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée a voit-elle pu lui convenir , à elle à qui l'on n'avoit rien tant appris dès son enfance qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avoit à vivre . et à faire de nécessité vertu ? Ce modèle de l'homme aimable, duquel elle étoit si enchantée , et qui revenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit conjecturer à sa mère que ce caprice avoit quelque autre fondement qu'elle ignoroit encore , et que Sophie n'avoit pas tout dit. L'mfortutlée , surchargée de sa peine secrète , ne cherchoit qu'à s'épancher. Sa mère la presse ; elle hésite : elle se rend eniin , et , sortant sans rien dire , elle rentre un moment après , un livie à la main ; Plaignez voti e malheureuse lïlle , sa tristesse est sans remède , ses pleurs ne peuvent tarir. Yous en voulez savoir la cause : eh bien ! la voilà , dit-elle en jetant le livre sur la table. La mère prend le livre et l'ouvre : e'é-
loô EMILE.
toient les Aventures deTéléinaque.EUeue comprend riea d'aboiil j cette énigme : à force de questions -et de réponses obscures , elle voit enfin , avec une .surprise facile à coace\oir, que sa lllle est la rivale d'Eucliaris.
Sophie aimoit Télémaque , et l'aimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt que son père et sa mère connurent sa manie, ils en rirent, et crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent : la raison n'étoitpas toute de leur côté; Sophie avoit aussi la sienne, et savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements , en leur montrant qu'ils avoient fait tout le mal eux-mêmes , qu'ils ne l'avoient point formée pour un homme de son siècle ; qu'il faudroit nécessairement qu'elle adoptât les manières de penser de son mari , ou qu'elle lui donnât les siennes ; qu'ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils l'avoient élevée , et que l'autre étoit précisément ce qu'elle cîierchoit ! Donnez-moi, disoilelle, un homme imbu de mes maximes , ou fjue j'y puisse amener, et je l'épouse ; mais jusques-là pourquoi me grondez-vous .-' Plaignez-moi. Je suis malheureuse , et non pas folle. Le cœur dépend-il de la Tolonté.-* Mon père ne l'a-t-il pas dit lui-même.^ Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est pas .'* Je ne suis point visionnaire ; je ne veux point un prince , je nu cherche point Télémaque , je sais qu'il n'est qu'une fiction ; je cberche quelqu'un qui lui ressemble. Et pourquoi ce quelqu'un ne peut-il exister , puisque j'existe , moi qui me sens un cœur si semblable au
sien ? Non , ne dés'aonorous pas ainsi riiumanité ; ne pensons pas qu'un homme aimable et vertueux ne soit qu'une chimère. Il exisie , il vit, il me clierclie peut-être; il cherclie une ame qui le sache aimer. Mais qu'est-il .^ Ou est-il ? Je l'ignore : il n'est aucun de ceux que j'ai vus ; sans doute il n'est aucun de ceux que je verrai. O ma mère ! pourquoi m'avezvous rendu la vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu'elle , le tort en est moins à moi qu'à vous.
Ameuerai-je ce Jriste récit jusqu'à sa catastrophe.^ Dlrai-je les longs débats qui la précédèrent ? Représenîerai-je une mère impatientée changeant en rigueurs ses premières caresses? Montrerai-je un père irrité oubliant ses premiers engagements, et traitant comme une folJe la plus vertueuse des filles ? Peindrai-je enfin l'infortunée , encore plus attachée à sa chimère par la persécution qu'elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort , et descendant dans la tombe au moment qu'on croit l'entraîner à l'autel.^ Non , j'écarte ces objets funestes. Je n'ai pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce me semble , que, malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle , l'enthousiasme de l'honnête et du beau n'est pas plus étranger aux femmes qu'aux hommes , et qu'il n'y a rien que , sous la direction de la nature , on ne puisse obtenir d'elles commte de nous.
On m'arrête ici pour me demander si c'est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peines pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non , mais qu'aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or , tout ce
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qui u'est pas d'elle est contre elle ; j'ai prouvé ceia mille fois.
Rendous à notre Emile sa Sophie ; ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imaçfination moins vive et un destin plus heureux. Je Aoulois peindre une femme ordinaire ; et à force de lui élever Tame , jai trouble sa raison : je me suis égaré moimême. Revenons sur nos pas. Sophie n'a qu'un bon naturel dans une ame commune ; tout ce qu'elle a de plus que les autres femmes est l'effet de son éducation.
Je me suis proposé dans ce li-vre de dire tout ce qui se pouvoit f a ii'e, laissant à chacun le ciioix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J 'avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d'Emile , et à les élever l'un pour l'antre et l'un avec l'autre. Mais . eu y réfléchissant. jai trouvé que tous ces arrangements trop préiuatures etuieut mal entendus , et qu il etoit absurde de destiner deux enfants à s'unir avant de pouvoir connoître si cette union étoit dans l'ordre de la nature , et s'ils auroient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel à l'état civil Dans le premier état , toutes les femmes conviennent a tous les hommes , parceque les uns et les autres n'ont encore que la forme primitive et commune ; dans le second ^ cbacpie carac-
tere étant développé par les institutions sociales, et cbaque esprit ayant reçu sa forme propre et déterminée , non de l'éducation seule , mais du concours bien ou mal ordonné du naturel et de l'éducation , on ne peut plus les assortir qu'en les présentant l'un à l'autre pour voir s'ils se conviennent à tous égards, ou pour préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances.
Le mal est qu'en développant les caractères l'état social distingue les rangs , et que l'un de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre , plus on distingue les conditions , plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis et tous les désordres qui en dérivent ; d'où l'on voit , par une conséquence évidente , que plus on s'éloigne de l'égalité , plus les sentiments naturels s'altèrent ; plus l'intervalle des grands aux petits s'accroît , plus le lien conjugal se relâche ; plus il y a de riches et de pauvres , moins il y a de pères et de maris. Le maître ni l'esclave n'ont plus de famille , chacun des deux ne voit que son état.
Voulez- vous prévenir les abus et faire d'heureux mariages.^ étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines , et consultez la nature. N'unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée , et qui ne se conviendront plus cette condition venant à changer, mais des gens qui se conviendront dans quelque situation qu'ils se trouvent, dans quelque pays qu'ils habitent , dans quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage , mais je dis que l'iafluence des rap-
no EMILE,
ports naturels l'emporte tellement sur la leur, que c'est elle seule qui décide du sort de la vie , et qu'il y a telle convenance de goûts, d'humeurs , de sentiments , de carficteres , qui devroit engager un père sage, fùt-il prince, fùt-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances , fût-elle née dans une famille déshonnête , fiit-elle la fille du bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginatjles dussentils tomber sur deux époux bien unis, ils jouiront d'un plus vrai bonheur à pleurer ensemble , qu'ils n'en auroient dans toutes les fortunes de la terre , empoisonnées par la désunion des cijeurs.
Au lieu d«nc de destiner dès l'enfance une éj)ouse à mon Emile , j'ai attendu de connoitre celle qui lui convient. Ce n'est point moi qui fais cette destination , c'est la nature ; mon affaire est de trouver le cboix qu'elle a fait. Mon affaire, je dis !a mienne , et non celle du père : car, en me confiant son fils, il me cède sa place , il substitue mon droit au sien ; c'est moi qui suis le vrai père d'Emile, c'est moi qui Tai fait homme. J'aurois refusé de ^éle^eI si je n'avois pas été le maître de le marier à son choix , c'està-dire au mien. Il n'y a que le plaisir de faire un heureux qui puisse payer ce qu'il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.
Mais ne croyez pas non plus que j'aie attendu pour trouver l'épouse d'Emile que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n'est qu'un prétexte pour lui faire connoitre les femmes, adu qu'il sente le prix de celle qui lui convient. Dès long-temps Sophie est trouvée ; peut-être Emile
l'a-t-il déjà vue ; mais il ue la reconnoîtra que quand il en sera temps.
Quoique rëgalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage, quand cette égalité se joint aux autres convenances , elle leur donne un nouveau prix ; elle n'entre en balance avec aucune , mais la fait pencher quand tout est égal.
Un homme, à moins qu'il ne soit monarque , ne peut pas chercher une femme dans tous les états ; car les préjugés qu'il n'aura pas il les trouvera dans les autres ; et telle fille lui conviendroit peut-être, qu'il ne l'obtien droit pas pour cela. Il y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d'un père judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son élevé un établissement au-dessus de son rang, car cela ne dépend pas de lui. Quand il le pourroiî , il ne devroit pas le vouloir encore : car qu'importe le rang au jeune homme, du moins au mien.-* Et cependant, en montant, il s'expose à raille maux l'éels qu'il sentira toute sa vie. Je dis même qu'il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures, comme la noblesse et l'argent, parceque cha* cun des deux ajoute moins de prix à l'autre qu'il n'en reçoit d'altération; que de plus on ne s'accorde jamais sur l'estimation commune; qu'enlin la préférence que chacun donne à sa mise prépare la discorde entre deux familles, et souvent entre deux époux.
Il est encore fort différent pour l'ordre du mariage que l'homme s'allie au-dessus ou au-dessous de lui. Le premier cas est tout-à-fait contraire à la raison ; le secoud y est plus conforme. Comme la
famille ne tient à la société que par son chef, c'est l'état de ce chef qui règle celui de la faiiîille entière. Quand il s'allie dans un rang plus bas, il ne descend point , il élevé son épouse ; au contraire , en prenant une femme au-dessus de lai, il l'abaisse sans s'élever. Ainsi , dans le premier cas . il y a du bien sans mal , et dans le second du mal sans bien. De plus , il est dans l'ordre de la nature r^e la femme obéisse à 1 homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l'ordre naturel et l'ordre civil s'accordent , et tout va bien. C'est le contraire quand , s'alliant au-dessus de lui, l'homme se met dans l'alternative de blesser son droit ou sa reconnoissance , et d'être ingrat ou méprisé. Alors la femme , prétendant à l'autorité , se rend le tyran de son chef: et le maitre , devenu l'esclave, se trouve la })lus ridicule et la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l'Asie honorent et tourmentent de leur alliance , et qui , dit-on , pour coucher avec leurs femmes , n'osent entrer dans le lit que par le pied.
Je m'attends que beaucoup de leeteuis, se sou- A'enant que je donne à la femme un talent naturel pour gouveraer l'homme, m'accuseront ici de contradiction : ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le droit de commander, et gouverner celui qui commande. L'empire de la femme est un empire de douceur, d'adresse et de complaisance; ses ordres sont des caresses, ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans l'état , en se faisant commander ce qu'elle vent faire. En ce sens , il est con-