LIVRE V. ii
stant que les meilleurs ménages sont ceux où Ja femme a le plus d'autorité. Mais quand elle méconnort la voix du chef, qu'elle veut usurper ses droits et commander elle-même , il ne résuite jamais de ce désordre que misère , scandale et déshonneur.
Reste le choix entre ses égales et ses inférieures : et je crois qu'il y a encore quelque restriction à faire pour ces dernières ; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d'un honnête homme : non qu'on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les premiers , mais parcequ'on y a peu d'idée de ce qui est beau et honnête, et que l'injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.
Naturellement l'homme ne pense guère. Penser est un art qu'il apprend comme tous les autres , et même plus difficilement. Je ne connois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées; l'une des gens qui pensent , l'autre des gens qui ne pensent point ; et cette différence vient presque uniquement de l'éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre ; car le plus grand charme de la société manque à la sienne lorsqu'ayant une femme il est réduit à penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt , et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras. Cette ignorance ne nuit ni à la probité ni aux mœurs; souvent même elle y sert ; souvent on compose avec ses devoirs à force d'y réfléchir, et l'on finit par mettre un. jargon à la place des choses. La conscience est le
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plus éclairé des philosophes : on n'a pas besoin de savoir les Offices de Cicéron pour être homme de bicB ; et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c'est qu'honnêteté. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable; et c'est une triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison, d'cire forcé de s'y renfermer en lui-même, et de ne pouvoir s'y faire enleudre à personne.
D'ailleurs comment une femme qui n'a nulle habitude de réfléchir élevera-t-elle ses enfants ? Comment discernera-t-elle ce qui leur convient ? Comment les disposera-t-elle aux vertus qu elle ne connaît pas , au mérite dont elle n'a nulle idée ? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolents ou craintifs; elle en fera des singes maniérés ou d'éîourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfants aimabLs.
Il ne convient donc pas à un homme qui a de l'éducation de prendre une femme qui n'en ait point , ni par conséquent dans un rang où l'on ne sauroit en avoir. Mais j'aimerois encore cent fois mieux une iille simple et grossièrement élevée , qu'une fille sa- A-ante et bel-esprit qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de littérature dout elle se feroit la présidente. Une femme bel-esprit est le fléau de son mari , de ses enfants , de ses amis , de ses valets , de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie elle dédaigne tous ses devoirs de femme, et commence toujours par se faire homme à la manière de mademoiselle de l'Enclos. Au dehors elle est toujours ridicule et très justement critiquée.