‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 18 sur 38 · LIVRE V. lia · texte numérisé non relu

LIVRE V. lia

parccqu'oa ne peat manquer de lèire aussitôt qu'où sort de son état et qu'on n'est point fait pour celui qu on veut prendre. Toutes ces femmes à giaxids talents n'en imposent jamais qu'aux sots. On sait toujours quel est l'artiste ou l'ami qui tient la plume ou le pinceau quand elles travaillent ; on sait quel est le discret homme de lettres qui leur dicte en secret leurs oracles. Touie cette charlatanerie eiyt indigne d'une honnête femme. Quand elle auroit de vrais talents , sa prétention les aviliroit. Sa dignité est d'être ignorée ; sa gloire est dans l'estime de son mari : ses plaisirs sont dans le bonheur de sa famille. Lecteur, je m'en rapporte à vous-même ; soyez de bonne foi . Lequel vous donne meilleure opinion d'une iémme en entrant dans sa chambre , lequel vous la fait aborder avec plus de respect, de la voir occupée des travaux de sou sexe , des soins de soa ménage, environnée des bardes de ses enfants , ou de la trouver écrivant des vers sur sa toilette , entourée de lirochures de toutes les sortes et de petits billets peints de toutes les couleurs.** Toute fille lettrée restera fille toute sa vie quand il n'y aura que des hommes sensés sur la terre :

Quœris cur uolim te ducere , Galîa? diserta es (*).

Après ces considérations vient celle de la figure ; c est la première qui frappe et la dernière qu'on doit faire, mais encore ne ia faut-il pas compter pour rien. La grande beauté me paroit plutôt à fuir qu'à

(*)Martial,XI,2o.

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rechercher dans le mariage. La beauté s'use prorapteinent par la possession ; au bout de six semaines elle n'e^t plus rien pour le possesseur, mais ses dangers durent autant qu'elle. A moins qu'une belle femme ne soit un ange , son mari est le plus malheureux des hommes ; et quand elleseroit un ange, comment empêchera-t-elle qu'il ne soit saus cesse entouré d'ennemis.-^ Si l'extrême laideur nétoit pas dégoûtante , je la préférerois à l'extrême beauté ; car en peu de temps Tune et l'autre étant nulle pour le mari , la beauté devient un inconvénient et la laideur un avantage. Mais la laideur qui produit le dégoût est le plus grand des malheurs; ce sentiment , loin de s'ef/acer, augmente sans cesse et se tourne en haine. C'est un enfer qu'un pareil mariage ; il van droit mieux être morts qu unis ainsi.

Desirez en tout la médiocrité, sans en excepter la beauté même. Une ligure agréable et prévenante, qui n'inspire pas l'amour, mais la bienveillance, est ce qu'on doit préférer ; elle est sans préjudice pour le mari , et l'aAantage en tourne au prolit commun. Les grâces ne s'usent pas comme la beauté ; elles ont de la \'it , elles se renouvellent sans cesse , et au bout de trente ans de mariage, une honnête femme avec des grâces plait à son mari comme le premier jour.

Telles sont les réflexions qui m'ont déterminé dans le choix de Sophie. Elevé de la nature ainsi qu'Emile, elle est faite pour lui plus qu'aucune autre ; elle sera la femme de l'homme. Elle est son égale par !a naissance et par le mérite, son inférieure par la fortune. Elle n'enchante pas au premier coup-

d'oeil , mais elle plaît chaque jour davantage. Soa plus grand charme n'agit que par degrés ; il ne se déploie que dans l'intimité du commerce ; et son mari le sentira plus que personne au monde. Son éducation n'est ni brillante ni négligée ; elle a du goût sans étude, des talents sans art, du jugement sans connoissances. Son esprit ne sait pas, mais il est cultivé pour apprendre ; c'est une terre bien préparée qui n'attend que le grain pour rapporter. Elle n'a jamais lu de livx'e que Barrème, et Télémaque qui lui tomba par hasard dans les mains ; mais une fille capable de se passionner pour Télémaque a-t-elle un cœur sans sentiment et un esprit sans délicatesse .'* Oh ! l'aimable ignorante ! Heureux celui qu'on destine à l'instruire ! Elle ne sera point le professeur de son mari , mais son disciple : loin de vouloir l'assujettir à ses goûts , elle prendra les siens. Elle vaudra mieux pour lui que si elle étoit savante ; il aura le plaisir de lui tout enseigner. Il est temps enfin qu'ils se voient ; travaillons à les rapprocher.

Nous partons de Paris tristes et rêveurs. Ce lieu de babil n'est pas notre centre. Emile tourne un œil de dédain vers cette grande ville , et dit avec dépit : Que de jours j:)erdus en vaines recherches ! Ah! ce n'est pas là qu'est l'épouse de mon cœur ! xVIon ami , vous le saviez bien ; mais mon temps ne vous coûte guère , et mes maux vous font peu souffrir. Je le regarde fixement , et lui dis sans m'émouvoir : Emile, croyez-vous ce que vous dites .^ A l'instant il me saute au cou tout confus , et me serre dans ses bras sans répondre. C'est toujours sa réponse quand il a tort.

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Nous voîci par les champs en atuÎs cbevailers errants ; non pas comme enx cherchant les aventures , nons les fuyons au contraire en quittant Paris ; mais imitant assez leur allure errante , inégale , tantôt piquant des deux, et tantôt marchant à petits pas. A force de suiyre ma pratique, on en aura pris enfin l'esprit; et je n'imagine aucun lecteur encore assez préyenu par les usages pour nous supposer tous deux endormis dans une honne chaise de poste bien fermée, marchant sans rien voir, sans rien observer, rendant nul pour nous l'intervalle du départ à l'arrivée , et , dans la vitesse de notre marche , perdant le temps pour le ménager.

Les hommes disent que la vie est courte , et je vols qu'ils s'efforcent de la rendre telle. Ne sachant pas l'employer, ils se plaignent de la rapidité du temps ; et. je vois qu'il coule trop leniemeut à leur gré.Toujours pleins de l'objet auquel ils tendent, ils voient à regret l'intervalle qui les en sépare : l'un voudroit être à demain, l'autre au mois prochain, l'autre à dix ans de là ; nul ne veut vivre aujourd'hui ; nul n'est content de l'heure présente, tous la trouvent trop lente à passer. Quand ils se plaignent que le temps coule trop vite, ils mentent ; ils paieroient volontiers le pouvoir de l'accélérer ; ils eraploieroient volontiers leur fortune à consumer leur vie entière ; et il n'y en a peut-être pas un qui n'eût réduit ses ans à très peu d'heures s'il eût été le maître d'en ôter au gré de son ennui celles qui lui étoient à charge , et au gré de son im])atience celles qui le séparoient du monent désiré. Tel passe la moitié d« •a vie à se rendre de Paris à Versailles, de Versailles

à Paris , de la ville à la campagne , de la campagne à la ville, et d'un quartier à l'autre, qui seroit fort embarrassé de ses heures s'il n'avoit le secret de les perdre ainsi, et qui s'éloigne exprès de ses affaires pour s'occuper à les aller chercher : il croit gagner le temps qu'il y met de plus , et dont autrement il ne sauroit que faire; ou bien, au contraire, il court pour courir, et vient en poste sans autre objet que de retourner de même. Mortels , ne cesserez-vous jamais de calomnier la nature? Pourquoi vous plaindre que la vie est courte, puisqu'elle ne Test pas encore assez à votre gré? S'il est un seul d'entre vous qui sache mettre assez de tempérance à ses désirs pour ne jamais souhaiter que le temps s'écoule , celuilà ne l'estimera point trop courte ; vivre et jouir seront pour lui la même chose; et, dùt-il mourir jeune 9 il ne mourra que rassasié de jours.

Quand je n'aurois que cet avantage dans ma méthode, par cela seul il la faudroit préférer à toute autre. Je n'ai point élevé mon Emile pour désirer ni pour attendre , mais pour jouir ; et quand il porte ses désirs au-delà du présent , ce n'est point avec une ardeur assez impétueuse pour être importuné de la lenteur du temps. Il ne jouira pas seulement du plaisir de désirer, mais de celui d'aller à l'objet qu'il désire ; et ses passions sont tellement modérées , qu'il est toujours plus où il est qu'oii il sera.

Nous ne voyageons donc point en couriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l'intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. Nous ne le faisons point tristement assis et comme emprisonnés

dans une^etite cage bien fermée. Nous ne voyageons point dans la mollesse et dans le repos des femmes. Nous ne nous ôtons ni le grand air, ni la vue des objets qui nous environnent, ni la commodité de les contempler à notre gré quand il nous plait. Emile n'entra jamais dans une chaise de poste , et ne court guère en poste s'il n'est pressé. Mais de quoi jamais Emile peut-il être pressé.^ D'une seule chose, de jouir de la vie.' Ajouterai-je, et de faire du bien quand il le peut.^ Non, car cela même est jouir de la vie.

Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval ; c'est d'aller a pied. On part à son moment , on s'arrête à sa volonté , on fait tant et si peu d'exercice qu'on veut. On observe tout le pays, on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s'arrête à tous les points de vue. Apperçois-je une rivière.'' je la côtoie ; un bois touffu? je vais sous sou ombre ; une grotte."* je la visite ; une carrière ? j'examine les minéraux. Par-tout où je me plais j'y reste. A l'instant que je m'ennuie , je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodeg : je passe par-tout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu'un homme peut voir, et, ue dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. Si le mauvais temps m'arrête et que l'ennui me gagne,alQrs je prends des chevaux. Si je suis las... Mais Emile ne se lasse guère; il est robuste : et pourqupi se lasseroit-il .'' il n'est point pressé. S'il s'arrête , comment peut-il s'ennuyer.'' Il

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porte par-tout de quoi s'amuser. Il entre chez un niaîire, il travaille: il exerce ses bras pour reposer ses pieds.

YoTager à pied c'est voyager comme Thaïes , PIîp* îon, Pytbagore. J'ai peine à comprendre comment un philosophe peut se résoudre à voyager autrement, et s'arracher à l'examen des richesses qu'il foule aux pieds et que la terre prodigue à sa vue. Qui est-ce qui , aimant un peu l'agricuUure , ne veut pas conaoître les productions particulières au climat des lieux qu'il traverse, et la manière de les cultiver? Qui est-ce qui , ayant un peu de goût pour l'histoire naturelle , peut se résoudre à passer un terrain sans l'examiner, un rocher sans l'écorner, des montagnes sans herboriser, des cailloux sans chercher des fossiles ? A'^os philosophes de ruelles étudient l'histoire naturelle dans des cabinets; ils ont des colibchets, ils savent des noms, et n'ont aucune idée de la nature. Mais le cabinet d'Emile est plus riche que ceux des rois j ce cabinet est la terre entière. Chaque chose y est à sa place : le naturaliste qui en prend soin a rangé le tout dans un fort bel ordre ; d' Aubenton n» feroit pas uiieux.

Combien de plaisirs différents on rassemble par cette agréable manière de voyager! sans compter la santé qui s'affermit, l'humeur qui s'égaie. J'ai toujours vu ceux qui voya^^^eoient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, grondants ou souffrants; et les piétons toujours gais , légers, et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gite .' Combien un repas grossier paroit savoureux .' Avec quel plaisir on se repose à table !

ia2 TÈMILE.

Quel bon sorameil on fait dans nn -mauvais lit! Quand on ne veut qu'arriver, on peut courir en chaise de poste ; mais quand on veut voyager, il faut aller à pied.

Si , avant que nous ayons fait cinquante lieues de la manière que j'imagine , Sophie n'est pas oubliée , il faut que je ne sois guère adroit, ou qu'Emile soit bien peu curieux ; car avec tant de connoissances élémentaires, il est difficile qu'il ne soit pas tenté d'en acquérir davantage. On n'est curieux qu'à proportion qu'on est instruit ; il sait précisément assez pour vouloir apprendre. '

Cependant un objet en attire un autre, et nous avançons toujours. J'ai mis à notre première course nn terme éloigné : le prétexte en est facile ; en sortant de Paris , il faut aller chercher une femme au loin.

Quelque jour, après nous être égarés plus qu'à l'ordinaire dans des vallons , dans des montagnes où l'on n'appercoit aucun chemin, nous ne savons plus retrouver le nôtre. Peu nous importe , tous chemins sont bons pourvu qu'on arrive : mais encore faut-il arriver quelque part quand on a faim. Heureusement nous trouvons un paysan qui nous mené dans sa chaumière ; nous mangeons de grand appétit son maigre diner. En nous vovant si fati£;ués , si affamés , il nous dit : Si le bon Dieu vous eût conduits de l'autre côté de la colline , vous eussiez été mieux reçus... vous auriez trouvé une maison de paix... des gens si charitables... de si bonnes gens !... Ils n'ont pas meilleur cœnr que moi ; mais ils sont plus riches, quoiqu'on dise qu'ils l'étoient bien plus autrefois... Ils ne pu-

tissent pas, Dieu merci ; et tout le pays se sent de ce qui leur reste.

A ce mot de bonnes gens , le cœur du bon Emile s'épanouit. Mou ami , dit-il en me regardant, allons à cette maison dont les maîtres sont bénis dans le voisinage ; je serois bien aise de les voir; peut-être seront-ils bien aises de nous voir aussi. Je suis sûr qu'ils nous recevront bien : s'ils sont des nôtres , nous serons des leurs.

La maison bien indiquée , on part , on erre dans les bois : une grande pluie nous surprend en cbeiuin ; elle nous retarde sans nous arrêter. Enfin l'on se retrouve, et le soir nous arrivons à la maison désignée. Dans le hameau qui l'entoure , cette seule maison , quoique simple , a quelque apparence. Nous nous présentons , nous demandons l'hospitalité, L'on nous fait parler au maître ; il nous questionne , mais poliment : sans dire le sujet de notre voyage , nous disons celui de notre détour. Il a gardé de son ancienne opulence la facilité de connoitre l'état des gens dans leurs manières ; quiconque a vécu dans le grand monde se trompe rarement là-dessus : sur ce j)asseport nous sommes admis.

On nous montre un appartement fort petit, mais propre et commode ; on y fait du feu, nous y trouvons du linge, des nippes , tout ce qu'il nous faut. Quoi ! dit Emile tout surpris , on diroit que nous étions attendus. Oh .' que le paysan avoit bien raison ! quelle attention! quelle bonté! quelle prévoyance ! et pour des inconnus ! Je crois être au temps d'Homère. Soyez sensible à tout cela , lui dis-je , mais ne vous ea étonnez pas ; par-tout oii les étrangers sont

rares , ils sont bien venus : rien ne rend plus hospitalier que de n'avoir pas souvent besoin de l'être '• c'est l'affluence des hôtes qui détruit l'hospitalité. Du temps d'Homère on ne voyageoit guère, et les voyageurs étoient bien reçus par-tout. Nous sommes peut-être les seuls passagers qu'on ait vus ici de toute l'année. Tn 'importe , reprend-il , cela même est un éloge de savoir se passer d'hôtes , et de les recevoir toujours bien.

Scellés et rajustés ,nous allons rejoindre le maître de la maison ; il nous présente à sa femme ; elle nous reçoit non pas seulement avec politesse, mais avec bonté. L'honneur de ses coups-d'œil est pour Emile. Une mère , dans le cas où elle est , voit rarement sans inquiétude, ou du moins sans curiosité , entrer chez elle un homme de cet âge.

On fait hâter le souper pour l'amour de nous. Eu entrant dans la salle à manger nous voyons cinq couverts -, nous nous plaçons , il en reste un vuide. Une jeune personne entre, fait une grande révérence , et s'assied modestement sans parler. Emile , occupé de sa faim ou de ses réponses , la salue , parle , et mange. Le principal objet de son voyage est aussi loin de sa pensée qu'il se croit lui-même eucore loin du terme. L'entretien roule sur l'égarement de nos voyageurs. Monsieur, lui dit le maître de la maison , vous me paroissez un jeune homme aimable et sage ; «t cela me fait songer que vous êies arrivés ici , votre gouverneur et vous, las et mouillés , comme Télémaque et Mentor dans l'isle de Calypso. Il est vrai , répond Emile , que nous trouvons ici l'hospitalilé <ie Cah-pso. Son Mentor ajoute , et Les chnrmes d'Eu-

cbaris. Mais Emile connoît l'Odyssée , et n'a point lu Télémaque ; il ne sait ce que c'est qu'Eucharis. Pour la jeune personne, je la vois rougir jusqu'aux yeux, lesbaissersurson assiette, et n'oser souffler. La mère, qui remarque son embarras , fait signe au père , et celui-ci change de conversation. En parlant de sa solitude, il s'engage insensiblement dans le récit des événements qui l'y ont confiné ; les malheurs de sa vie, la constance de son épouse , les consolations qu'ils ont trouvées dans leur union , la vie douce et paisible qu'ils mènent dans leur retraite , et toujours sans dire un mot de la jeune personne ; tout cela forme un récit agréable et touchant , qu'on ne peut entendre sans intérêt. Emile, ému , attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec le plus de plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune voyageur , hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de l'autre prend aussi la main de la femme , sur laquelle il se penche avec transport en l'arrosant de pleurs. La naïve vivacité du jeune homme enchante tout le monde : mais la fille, plus sensible que personne à cette marque de son bon cœur, croit voir Télémaque affecté des malheurs de Philoctete. Elle porte à la dérobée les yeux sur lui pour mieux examiner sa figure ; elle n'y trouve rien qui démente la comparaison. Son air aisé a de la liberté sans arrogance ; ses manières sont vives sans étourderie ; sa sensibilité rend son regard plus doux , sa physionomie plus touchante : la jeune personne le vovaut pleurer est près de mêler ses larmes aux siennes. Dans un si beau prétexte , une honte

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secrète la retient: elle se reproche déjà les pleurs prêts à s'échapper de ses yeux , comme s'il étoit mal d'en verser pour sa famille.

La raerc . qui dès le commerîcemeut du sonnei.' n'a cessé de veiller sur elle, voit sa contrainte, et l'en délivre en l'envoyant faire une commission. Une minute après , la jeune fille rentre, mais si mal remise , que son désordre est visible à tous les yeux : la raere lui dit avec d.iuieur: Sophie, remettez-vous; ne cesserez-vous point de pleurer les malheurs de vos paient? ? "Vous qui les en consolez, n'y soyez pas plus .sensible qu'eux-mêmes.

A ce nom de Sophie vous eussiez vu tressaillir Emile. Frappé d'un nom si cher, il se réveille en sursaut et jette un regard avide sur celle qui l'ose porter. Sophie , ô Sophie! est-ce vous que mon cœur cherche ? est-ce A'ons que mon cœur aime i" Il l'observe , ii la contemple avec une sorte de crainte et de déliance. Il ne voit point exactement la ligure qu'il s'étoit peinte ; il ne sait si celle qu'il voit vaut mieux ou moins. Il étudie chaque trait , il épie chaque mouvement , chaque geste ; il trouve à tout mille interprétations confuses; il donneroit la moitié de sa vie pour qu'elie voulut dire un seul mot. Il me regarde , inquiet et troublé ; ses yeux me font à la fois cent questions, cent reproches. Il semble me dire à chaque regard: Guidez-moi tandis qu'il est temps ; si mon cœur se livre et se trompe, je n'en reviendrai de mes jours.

Emile est l'homme du monde qui sait le moins se déguiser. Comment se déguiseroit-il dans le plus grand trouble de sa vie, entre quatre spectateui-s qui

rexaminent, et dont le plus distrait en apparence est en effet le plus attentif? Son désordre n'échappe point aux yeux pénétrants de Sophie ; les siens l'instruisent de reste qu'elle en est l'objet : elle voit que cette inquiétude n'est pas de l'amour encore ; mais qu'importe ? il s'occupe d'elle , et cela suffît ; elle sera bien malheureuse s'il s'en occupe impunément.

Les raeres ont des yeux comme leurs lilles , et l'expérience de plus. La raere de Sophie sourit du succès de nos projets. Elle lit dans les cœurs des deux jeunes gens ; elle voit qu'il est temps de iixeïcelui du nouveau Télémaque; elle fait parler sa fille. Sa fille , avec sa douceur naturelle, répond d'un ton timide qui ne fait que mieux son effet. Au premier son de cette voix Emile est rendu; c'est Sophie, il n'en doute plus. Ce ne la seroit pas, qu'il seroit trop tard pour s'en dédire.

C'est alors que les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à son coeur, et qu'il commence d'avaler à longs traits le poison dont elle l'enivre. Il ne parle plus , il ne répond plus ; il ne voit que Sophie ; il n'entend que Sophie : si elle dit un mot , il ouvre la bouche ; si elle baisse les yeux , il le» baisse ; s'il la voit respirer il soupire ; c'est l'ame de Sophie qui paroît l'animer. Que la sienne a changé dans peu d'instants ! Ce n'est j)lus le tour de Sophie de trembler, c'est celui d'Emile. Adieu la liberté , la naïveté , la franchise. Confus , embarrassé , craintif, il n'ose plus regarder autour de lui de peur de voir qu'on le regarde. Honteux de se laisser pénétrer, il voudroit se readre invisible à tout le monde pour W rassasier de la contempler sans être observé, So-

phie, au contraire, se rassure de la craiute d'Emile ;

elle voit sou triomphe , elle en jouit.

Nol mostra già, ben clie in suc cor ne rida.

Elle n'a pas changé de contenance ; mais , malgré cet air modeste et ses yeux baissés, son tendre coeur palpite de joie , et lui dit que Télémaque est trouvé.

Si j'entre ici dans l'histoire trop naïve et trop simple peut-être de leurs innocentes amours, on regardera ces détails comme un jeu frivole . et l'on aura tort. On ne considère pas assez l'influence que doit avoir la première liaison d'un homme avec une femme dans le cours de la vie de l'un et de l'autre. On ne voit pas qu'une première impression, aussi vive que celle de l'amour ou du penchant qui tient sa place , a de longs effets dont on n'appercoit point la chaîne dans le pi'ogrès des ans , mais qui ne cessent d"agir jusqu'à la mort. On nous donne, dans les traités d éducation , de grands verbiages inutiles et pédautesques sur les chimériques devoirs des enfants ; et l'on ne nous dit pas un mot de la partie la plus importante et la plus difficile de toute l'éducation, savoir, la crise qui sert de passage de l'enfance à l'état d'homme. Si j'ai pu rendre ces essais utiles par quelque endroit, ce sera sur-tout pour m'y être étendu fort au long sur cette partie essentielle , omise par tous les autres , et pour ne m'étre point laissé rei)uter dans cette entreprise par de fausses délicatesses, ni effrayer par des difficultés de langue. Si j'ai dit ce qu'il faut faire , j'ai dit ce que j'ai dû dire : il m'importe fort peu d'avoir écrit un roman. Cest nn assez beau roman que celui de la nature humaine,

S'il ne se trouve que dans cet écrit, est-ce ma faute ? Ce devroitètre l'histoire de mon es'pece. Vous qui la dépravez ,c'est vous qui faites un roman de mon livre.

Une autre considération qui renforce la première est qu'il ne s'agit pas ici d'un jeune homme livré dès l'enfance à la crainte, à la convoitise, à l'envie , à l'orgueil, et à toutes les passions qui servent d'instrument aux éducations communes : qu'il s'agit d'un jeune homme dont c'est ici non seulement le premier amour , mais la première passion de toute espèce ; que de cette passion, l'unique peut-être qu'il sentira vivement dans toute sa vie , dépend la dernière forme que doit prendre son caractère. Ses maniei'es de penser, ses sentiments, ses goûts, fixés par une passion durable, vont acquérir une consistance qui ne leur penuettra plus de s'altérer.

On conçoit qu'eutre Emile et moi la nuit qui suit une pareille soirée ne se passe pas toute à dormjr. Quoi donc ! la seule conformité d'un nom doit-elle avoir tant de pouvoir sur un homme sage ? N'y a-t-il qu'une Sophie au monde ? Se ressemblent-elles toutes d'ame comme de nom ? Toutes celles qu'il verra sont-elles la sienne ? Est-il fou de se passionner ainsi pour une inconnue à laquelle il n'a jamais parlé? Attendez, jeune homme, examinez, observez. Vous ne savez pas même encore chez qui vous êtes ; et , à vous entendre , on vous croiroit déjà dans votre maison.

Ce n'est pas le temps des leçons , et celles-ci ne sont pas faites pour être écoutées. Elles ne font que donner au jeune homme un nouvel intérêt pour Sophie par le désir de justifier son penchant. Ce rapport des noms, cette rencontre qu'il croit fortuite,

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rua réserve même , ne font qu'irriter sa vivacité : déjà Sopkie lui paroît trop estimable pour qu'il ne soit pas sur de me la faire aimer.

Le matin , je me doute bien que , dans son mauvais habit de voyage, Emile tâchera de se mettre avec plus de soin. Il n'y manque pas : mais je ris de son empressement à s'accommoder du linge de la maison. Je pénètre sa pensée; j'y lis avec plaisir qu'il clierche, en se préparant des restitutions , de» éclianges , à s'établir une espèce de correspondance ' qui le mette en droit d'y renvoyer et d'y revenir.

Je m'étois attendu de trouver Sophie un peu plus ajustée aussi de son côté : je me suis trompé. Cette vuVaire coquetterie est bonne pour ceux à qui l'on ne veut que plaire. Celle du véritable amour est plus raiflnéc ; elle a bien d'autres prétentions. Sophie est mise encore plus simplement que la veille, et même plus négligemment , quoiqu'avec une proprets toujours scrupuleuse. Je ne vois de la coquetterie dans cette négligence que parceque j'y vois de l'affectation. Sophie sait bien qu'une parure plus recherchée est une déclaration; mais elle ne sait pas qu'une parure plus négligée en est une autre; elle montre qu'on ne se contente pas déplaire par l'ajustement , qu'on veut plaire aussi par la personne. Eh ! qu'importe à l'amant comment on soit mise , pourvu qu'il voie qu'on s'occupe de lui ? Déjà sure de son empire, Sophie ne se borne pas à frapper par ses charmes les yeux d'Emile, si son cœur ne va les chercher; il ne lui suffit plus qu'il les voie, elle veut qu'il les suppose. N'en a-t-il pas assez vu pour éitrç obligé de deviner le reste ?

Il est à croire que , durant nos entretiens de cette nuit, Sophie et sa mère n'ont pas non plus resté muettes ; il y a eu des aveux arracliés , des ins tractions données. Le lendemain on se rassemble bien préparés. Il n'y a pas douze heures que nos jeunes gens se sont vus ; ils ne se sont pas dit encore un seul mot , et déjà l'on voit qu'ils s'entendent. Leur abord n'est j)3s familier ; ii e^t embarrassé , timide ; ils ne se parlent point; leurs yeux baissés semblent s'éviter, et cela même est un signe d'intelligence: ils s'évitent, mais de concert; ils sentent déjà le besoin du mystère avant de s'être rien dit. En partant nous demandons la permission de venir nous-mêmes rapporter ce que nous emportons. La bouche d'Emile demande cette permission au père, à la mère, tandis que ses yeux inquiets, tournés sur la fille, la lui demandent beaucoup plus instamment. Sophie ne dit rien, ne iait aucun signe, ne paroit rien voir, rien entendre ; mais elle rougit, et cette rougeur est une réponse encore plus claire que celle de ses parents.

On nous permet de revenir sans nous inviter à rester. Cette conduite est convenable ; on donne le couvert à des passants embarrassés de leur gîte , mais il n'est pas décent qu'un amant couche dans la maison de sa maltresse.

A peine sommes-nous hors de cette maison chérie , qu'Emile songe à nous établir aux environs : la chaumière la plus voisine lui semble déjà trop éloignée , il voudroit coucher dans les fossés du château. Jeune étourdi! lui dis-je d'un ton de pitié; quoi ! déjà la passion vous aveugle ! Vous ne voyez

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déjà plus ni les bienséances ni la raison ! Malheureux! vous croyez aimer, et vous voulez déshonorer votre maitiesse ! Que dira-t-on d'elle quand on saura qu'un jeune homme qui sort de sa maison couche aux environs? Vous l'aimez, dites -vous! Est-ce donc à vous de la perdre de réputation? Est-c« là le prix de Thospitalité que ses parents vous ont accordée ? Ferez-vous rop])robre de celle dont vous attendez votre bonheur? Lh! qu'importent , répond-il avec vivacité , les vains discours des hommes et leurs injustes soupçons ? Ne m'avez-vous pas appris vousmêmes à n'en faire aucun cas ? Qui .<ait mieux que moi combien j'honore Sophie , combien je la veux respecter? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d'elle. Quand mon cœur et mes soins lui rendront par-tout l'hommage qu'elle mérite, en quoi puis -je l'outrager? Cher Emile , reprends-je en l'embrassant, vous raisonnez pour vous ; apprenez à raisonner pour elle. -Se comparez point l'honneur d'un sexe à celui de l'autre ; ils ont des principes tout différents. Ces principes sont également solides et raisonnables, parcequ'ils dérivent également de La nature , et que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul ; et le sien dépend d'autrui. Le négliger seroit blesser le vôtre même; et vous ne vous rendez point ce que vous TOUS devez , si vous êtes cause qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû. •

Alors lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il y auroiî à vou-

loir les compter pour rien. Qui est-ce qui lui a dit qu'il sera l'époux de Sophie , elle dont il ignore les sentiments , elle dont le cœur ou les parents ont peut-être des engagements antérieurs , elle qu'il ne connoit point, et qui n'a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux ? Ignore-t-il que tout scandale est pour une lille une tache indélébile, que n'efface pas même son mariage avec celui qui l'a causée ? Eh ! quel est l'homme sensible qui veut perdre celle qu'il aime? Quel est l'honnête homme qui veut faire pleurer à jamais à une infortunée le malheur de lui avoir plu.

Le jeune homme, effrayé des conséquences que je lui fais envisager, et toujours extrême dans ses idées , croit déjà n'être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus prbmptemeut; il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés; il sacrilieroit mille fois son bonheur à l'honneur de celle qu'il aime; il aimeroit mieux ne la revoir de sa vie , que de lui causer un seul déplaisir. C'est le premier fruit des soins que j'ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.

Il s'agit donc de trouver un asile éloigné , mais à portée. Nous cherchons , nous nous informons : nous apprenons qu'à deux grandes lieues est une ville ; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches où notre séjour deviendroit suspect. C'est là qu'arrive enfin le nouvel amant , plein d'amour, d'espoir, de joie , et surtout de bons sentiments ;etvoilà comment, dirigeant peu-à-peu sa passion naissante vers ce qui est bon et

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honnête , je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.

J'approche du terme de ma carrière ; je l'appercois déjà de loin. Toutes les «randes difficultés sont vaincues , tous les grands obstacles sont surmontés ; il ne ine reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l'incertitude de la vie humaine, évitons surtout la fausse prudence d'immoler le présent à l'avenir; c'est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l'homme heureux dans tous les âges , de peur qu'après bien des soins il ne meure avant de l'aAoir été. Or, s'il est un temps pour jouir de la vie, c'est assurément la fin de l'adolescence, où les facultés du corps et de l'ame ont aoquis leur plus, grande vigueur, et où l'homme, au milieu de sa course , voit de phi s loin les deux termes qui lui en font sentir la briiveté. Si l'iraprudenfe jeunesse se trompe, ce n'est pas en ce qu'elle veut jouir, c'est en ce qu'elle cherche la jouissance où elle n'est point , et qu'en s'apprttant un avenir misérable elle ne sait pas même user du moment présent.

Considérez moia Emile, à vingt ans passés , bien formé, bien constiraé d'esprit et de corps , fort , sain , dispos . adroit, robuste, plein de sens, de raison , de bonté, d'humanité, ayant des mœurs, du goût, aimant le beau, faisant le bien, libre de l'empire des passions cruelles, exempt du jong de l'opinion, mais soumis à la loi de la sagesse, et docile à la voix de l'amitié, possédant tous les talents utiles, et plusieurs talents agréables, se souciant peu des richesses , portant sa ressource au bout de ses bras ,

et n'ajant pas peur de manquer de pain, quoi qu'il arrive. Le voilà maintenant enivré d'une passion naissante: son cœur s'ouvre aux premiers feux de l'amour; ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices et de jouissance ; ii aime un objet aimable, et plus aimable encore par son caractère que par sa personne ; il espère , il attend un retour qu'il sent lui être dû. Cest du rapport des cœurs, c'est du concours des sentiments bonnètes,que s'est formé leur premier pencbant : ce penchant doit être durable. Il se livre avec confiance, avec raison même, au plus charmant délire, sans crainte , sans regret, sans remords , sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien? Voyez, cherchez, imaginez ce qu'il lui faut encore, et qu'on puisse accorder avec ce qu'il a. Il réunit tous les biens qu'on peut obtenir à-la-fois; on n'y en peut ajouter aucun qu'aux dépens d'un autre; il est heureux autant qu'un homme peut l'être. Irai-je en ce moment abréger un destin si doux.** irai-je troubler une volupté si pure ? Ah ! tout le prix de la vie est dans la félicité qu'il goàle. Que pourrois-je lui rendre qui valût ce que je lui anrois ôté? Même en mettant le comble à son bonheur, j'en détruirois le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu'à obtenir; ou en jouit mieux quand on l'attend que quand on le goûte. O bon Emile, aime et sois aimé î jouis long-temps avant que de posséder; jouis à-la- fois de l'amour et de l'innocence ; fais ton paradis sur la terre en attendant l'autre : je n'abrégerai point cet heureux temps de ta vie ; j'en filerai peur

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toi l'encbantement ; je le prolongerai le plus qu'il sera possible. Hélas ! il faut qu'il linisse , et qu'il Unisse en peu de temps; mais je ferai du moins qu'il dure toujours dans ta mémoire, et que tu ne te repentes jamais de l'avoir goûté.

Emile n'oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu'elles sont prêtes , nous prenons des chevaux , nous allons grand train ; pour cette fois, en partant il voudroit être arrivé. Quand le cccur s'ouvre aux passions, il s'ouvre à l'ennui de la vie. Si je n'ai pas perdu mon temps, la sienne entière ne se passera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée et le pays difiîcile. Nous nous éji^arons , il s'en appei'çoit le premier, et, sans s'impatienter, sans se plaindre, il met toute son atlenlion à retrouver son chemin; il erre long-temps avant de se reconnoître, et toujours avec le même sang-froid. Ceci n'est rien pour vous , mais c'est beaucoup pour moi , qui connois son naturel emporté : j e vois le fruit des soins qu3 j'ai mis dès son enfance à l'endurciraux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu'on nous fait est bien plus simple et plus obligeante que la première fois ; nous sommes déjà d'anciennes connoissances. Emile et Sophie se saluent avec un peu d'embarras, et ne se parlent toujours point: que se diroient-ils en notre présence? L'entretien qu'il leur faut n"a pas besoin de témoins. L'on se promené dans 1-; jardin : ce jardin a pour parterre un potager ti'ès bien entendu , pour parc un verger couvert d«

grands et beaux arbres fruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux, et de platesbandes pleines de fleurs. Le beau lieu ! s'écrie Emile plein de son Homère et toujours dans l'enthousiasme; je crois voir le jardin d'Alcinoùs. La fille voudroit savoir ce que c'est f]u'Alcinous,et la niere le demande. Alcinoùs, leur dis-fe , étoit un roi de Corcvre , dont le jardin, décrit par Homère, est critiqué par les gens de goût, comme trop simple et trop 2)eu paré (i3). Cet Alcinoiis avoit une fille

(i3) « En sortant du palais on trouve un vaste jardin de « quatre arpents, enceint et clos tout à l'entour, planté de <c grands arbres fleuris , produisant des poires , des pommes •c de grenade et d'autres des plus belles espèces, des figuiers « au doux fruit, et des oliviers verdoyants. Jamais durant « l'année entière ces beaux arbres ne restent sans fruits : « l'hiver et l'été , la douce haleine du vent d'ouest fait à-Ia- « fois nouer les uns et mûrir les autres. On voit la poire et n la pomme vieillir et sécher sur leur arbre, la figue sur « le figuier, et la grappe sur la souche. La vigne inépui- « sable ne cesse d'y porter de nouveaux raisins ; on fait « cuire et confire les uns au soleil sur une aire , tandis qu'on «' en vendange d'autres , laissant sur la plante ceux qui «sonf encore en fleurs, en verjus, ou qui commencent à «c noircir. A l'un des bouts, deux carrés bien cultivés, «et couverts de fleurs toute l'année, sont ornés de deux «fontaines, dont l'une est distribuée dans tout le jardin, « et l'autre, après avoir traversé le palais, est conduite à « un bâtiment élevé dans la ville pour abreuver les cl- « toyens.»

Telle est la description du jardin royal d' Alcinoiis, au septième livre de l'Odyssée ; jardin dans lequel , à la honte

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aimable , qni , la veille qu'an étranger reçut l'hospitalité chez son père, songea qu'elle auioit bientôt na mari. Sophie , interdite , rougit , baisse les yeux , se mord la langue; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le père, qui se plaît à l'augmenter, prend la parole , et dit que la jeune princesse alloit elle-même laver le linge à la rivière. Croyez-vous, poursuit-il , qu'elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales . en disant qu'elles sentoient le graillon? Sophie, sur qui le coup porte, oubliant sa timidité naturelle , s'excuse avec vivacité. Son papa sait bien que tout le menu linge n'eût point eu d autre blanchisseuse qu'elle, si on l'avoit laissée faire (14), et qu'elle en eût fait davantage avec plaisir, si on le lui eût ordonné. Durant ces mots elle me regarde à la dérobée avec une inquiétude dont je ne j.uis m'empêcher de rire, en lisant dans son cœur ingénu les alarmes qui la font parler. Son père a la cruauté de relever cette étourderie, en lui demandant d'un ton railleur à quel propos elle parle ici pour elle, et ce qu'elle a de commun avec la fille d'Alciuoûs. Honteuse et tremblante , elle n'ose plus souffler, ni regarder personne. Fille charmante ! il

de ce vieux rêveur d'Homère et des princes de son temps , on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.

(14) J'avoue que je sais quelque gré à la mère de Sophie de ne liii avoir pas laissé gâter daus le savon d» s mains aussi douces que les siennes, et qu'Emile doit baiser si souvent.

n'est plus temps de feindre; vous A'oilà déclarée ea dépit Je vous.

Bientôt cette petite scène est oubliée ou paroît l'être; très heureusement pour Sophie, Emile est le seul qui n'y a rien compris. La promenade se continue, et nos jeunes gens, qiii d'abord étoient à nos cotés, ont peine à se régler sur la lenteur de notre marche; insensiblement ils nous précèdent , ils s'approchent, ils s'accostent à la fin , et nous les voyons assez loin devant nous. Sophie semble attentive et posée ; Emile parle et gesticule avec feu : il ne paroît pas que l'entretien les ennuie. Au bout d'une grande heure on retourne , on les rappelle , ils reviennent, mais lentement à leur tour, et l'on voit qu'ils mettent le temps à profit. Enfin tout-à-coup leur entretien cesse avant qu'on soit à portée de les euteadre, et ils doublent le pas pour nous rejoindre. Emile nous aborde avec un air ouvert et caressant ; ses yeux pétillent de joie ; il les tourne pourtant avec un peu d'inquiétude vers la raere de Sophie pour voir la réception qu'elle lui fera. Sophie n'a pas , à beaucoup près, un maintien si dégagé; eu approchant elle semble toute confuse de se voir téte-à-tète avec un jeune homme, elle qui s'y est si souvent trouvée avec dautres sans en être embarrassée , et sans qu'on l'ait jamais trouvé mauvais. Elle se hâte d'accourir à sa meie, un peu essoufflée, en disant quelques mots qui ne signifient pas grand'chose , comme pour avoir l'air d'être là depuis long-temps.

A la sérénité qui se peint sur le visage de ces aiwables enfants , on voit que cet entretien a soulagé

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leurs jeanes cœurs d'un grand poids. Ils ne sont pas moins réservés l'un avec l'autre, mais leur réserve est moins embarrassée ; elle ne vient plus que du respect d'Emile , de la modestie de Sophie , et de l'honnêteté de tous deux. Emile ose lui adresser quelques mots , quelquefois elle ose répondre , mais jamais elle n'ouvre la bouche pour cela sans jeter les yeux sur ceux de sa mère. Le changement qui paroît ]e plus sensible en elle est envers moi. Elle me témoigne une considération plus empressée, elle me regarde avec intérêt, elle me parle affectueusement, elle est attentive à ce qui peut me plaire ; je vois qu'elle m'honore de son estime , et qu'il ne lui est pas indifférent d'obtenir la mienne. Je comprends qu'Emile lui a parlé de moi ; on diroit qu'ils ont déjà comploté de me gagner : il n'en est rien pourtant, et Sophie elle-même ne se gagne pas si vite. Il aura peut-être plus besoin de ma faveur auprès d'elle, que de la sienne auprès de moi. Couple charmant!.... En songeant que le cœur sensible de mon jeune ami m'a fait entrer pour beaucoup dans son premier entretien avec sa maîtresse , je jouis du prix de ma peine ; son amitié m'a tout payé.

Les visites se réitèrent. Les conversations entre nos jeunes gens deviennent plus fréquentes. Emile , enivré d'amour, croit déjà toucher à son bonheur. Cependant il n'obtient point d'aveu formel de Sophie ;elle l'écoute et ne lui dit rien. Emile connoît toute sa modestie ; tant de retenue l'étonné peu ; il sent qu'il n'est pas mal auprès d'elle ; il sait que ce sont les pères qui marient les enfants ; il suppose que Sophie attend un ordre de ses parents , il lui de-

mande la permission de le solliciter; elle ne s'y oppose pas. 11 m'en parle ; j'en parle en son nom , même en sa présence. Quelle surprise pour lui d'apprendre que Sophie dépend d'elle seule , et que pour le rendre heureux elle n'a qu'à le vouloir ! 11 commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. Il s'alarme, il se voit moins avancé qu'il ne pensoit l'être , et c'est alors que l'amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.

Emile n'est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lui dit , il ne le saura de ses jours , et Sophie est trop liere pour le lui dire. Les diflicullés qui l'arrêtent feroient l'empressement d'un autre. Elle n'a pas oublié les leçons de ses parents. Elle est pauvre; Emile est riche, elle le sait. Combien il a besoin de se faire estimer d'elle! Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité ! Mais comment songeroit-il à ces obstacles ? Emile sait-il ç'il est riche .^ Daigne-t-il même s'en im'ormer? Grâces au ciel il n'a nul besoin de l'être, il sait être bienfaisant sans cela. II tire le bien qu'il fait de son cœur et non de sa bourse. Il donne aux malheureux son temps , ses soins , ses affections , sa personne ; et dans l'estimation de ses bienfaits, à peine ose-t-il compter pour quelque chose l'argent qu'il répand sur les indigents.

Ne sachant à quoi s'en prendre de sa disgrâce , il J'attribue à sa propre faute: car qui oseroit accuser de caprice l'objet de ses adorations.^ L'humiliation de l'amour-propre augmente les regrets de l'amour éconduit. Il n'approche plus de Sophie avec cette

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aimable confiance d'un coeur qui se sent digne da sien ; il est craintif et tremblant devant elle. 11 n'espère pins la toucher par la tendresse , il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa patience se lasse, le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble pressentir ces emportements , et le regarde. Ce seul regard le désarme et l'intimide : il est plus soumis qu'auparavant.

Troublé de cette résistance obstinée et de ce silence invincible, il épanche son cceur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce coeur navré de tristesse; il implore son assistance et ses conseils. Quel impénétrable mystère! Elle s'intéresse à nton sort, je n'en puis douter : loin de m'éviter ella se plaît avec moi : quand j'arrive elle marque de la joie, et du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté ; mes services paroissent lui plaire ; elle daigne me donner des avis , quelquefois même dts ordres. Cependant elle rejette mes sollicitations , mes prières. Quand j'ose parler d'union . elle m'impose impérieusement silence; et si j'ajoute un mot, elle me quitte à l'instant. Par quelle étrange raison veut-elle bien que je sois à elle sans vouloir entendre parler d'être à moi .'* Yous qu'elle honore , vous qu'elle aime, et qu'elle n'osera faire taire, parlez, faites-la parler; servez votre ami, couronnez votre ouvrage : ne rendez pas vos soins funestes à votre élevé; ah! ce qu'il tient de vous fera sa misère, si vous n'achevez son bonheur.

.Te parle à Sophie, et j'en arrache avec peu de peine un secret que je savois avant qu'elle me l'eût dit. J'obtiens plus difficilement la perinission d'en

iostruire Emile ; je l'obtieas enfin, et j'en nse. Cette explication le jette dans un élonnement dont il ne peut revenir. Il n'entend rien à cette délicatesse ; il n'imagine pas ce que des écus de plus ou de moins font au caractère et au mérite. Quand je lui fais entendre ce qu'ils font aux préjugés , il se met à rire ; et , transporté de joie, il veut partir à l'instant, aller tout déchirer, tout jeter, renoncera tout, pour avoir l'honneur d'être aussi pauvre que Sophie, et revenir digne d'être son époux.

Hé quoi!.dis-je en l'arrêtant, et riant à mon tour de son impétuosité, cette jeune tête ne mùrira-t-elle point.'' et, après avoir philosophé toute votre vie, n'apprendrez-vous jamais à raisonner .•* Comment ne voyez-vous pas qu'en suivant votre insensé projet vous allez empirer votre situation et rendre Sophie plus intraitable.'' C'est un petit avantage d'avoir quelques biens de plus qu'elle, c'en seroit uu très grand de les lui avoir tous sacrifiés; et si sa fierté ne peut se résoudre à vous avoir la première obligation, comment se résoudroit-elle à vous avoir l'autre.'' Si elle ne peut souffrir qu'un mari puisse lui reprocher de l'avoir enrichie, soufFrira-t-elle qu'il puisse lui reprocher de s'êtreappauvri pour ell*.'* Eh malheureux! tremblez qu'elle ne vous soupçonne d'avoir eu ce projet. Devenez au contraire économe et soigneux pour l'amour d'elle, de peur qu'elle ne vous accuse de vouloir la ga(:;ner par adresse , et de lui sacrifier volontairement ce que vous perdrez par négligence.

Croyez- vous au fond que de grands biens lui fassent peur, et que ses 0])positiuiis vicuaerxt précisé-

ment des richesses? Non, cher Emile ; elles ont une cause plus solide et plus p;rave dans l'effet que produisent ces richesses dans l'ame du possesseur. Elle sait que les biens de la fortune sont toujours préférés à tout })ar ceux qui les ont. Tous les riches comptent l'or a\ant le mérite. Dans la mise commune de Tarifent et des services, ils trouvent toujours que ceux-ci n'acquittent jamais l'autre, et pensent qu'on leur en doit de reste quand on a passé sa vie à les servir en mangeant leur pain. Qn'avez-vous donc à faire, ô Emile, pour la rassurer sur ses craintes.' Faites-vous bien connoître à elle ; ce n'est pas l'affaire d'un jour. Montrez-lui dans les trésors de votre ame noble de quoi racheter ceux dont vous avez le malheur d'être partagé. A force de constance et de temps . surmontez sa résistance ; à force de sentiments grands et généreux, forcez-la d'oublier vos richcàses. Aimez-la, servez-la, servez ses respectables parents. Prouvez-lui que ces soins ne sont pas l'effet d'une passion folle et passagère , mais celui des principes ineffaçables gravés au fond de votre cœur. Honorez dignement le mérite outragé par la fortune: c'est le seul moyen de le réconcilier avec le mérite qu elle a favorisé.

On conçoit quels transports de joie ce discours donne au jeune homme, combien il lui rend de confiance et d'espoir, combien son honnête cœur se félicite d'avoir à faire, pour plaire à Sophie , tout ce qu'il feroit de lui-même quand Sophie n'existeroit pas, ou qu'il ne seroit pas amoureux d'elle. Pour peu qu'on ait compris son caractère, qui est-ce qui n'imaginera pas sa conduite en cette occasion ?

Me voilà donc le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours .' Bel emploi pour un gouverneur ! Si beau, que je ne fis de ma vie rien qui m'élevât tant à mes propres yeux , et qui me rendit si contwit de moi-même. Au reste , cet emploi ne laisse pas d'avoir ses agréments : Je ne suis pas mal venu dans la maison ; l'on s'y fie à moi du soin d'y tenir les amants dans l'ordre : Emile , toujours tremblant de me déplaire, ne fut jamais si docile. La petite personne m'accable d'ainitiés dont je ne suis pas la dupe, et dont je ne prends pour moi que ce qui m'en revient. C'est ainsi qu'elle se dédommage indirectement du respect dans lequel elle tient Emile. Elle lui fait en moi mille tendres caresses, qu'elle airaeroit mieux mourir que de lui faire à lui-même; et lui , qui sait que je ne veux pas nuire à ses intérêts, est charmé de ma bonne intelligence avec elle. Il se console quand elle refuse son bras à la promenade et que c'est pour lui préférer le mien. Il s'éloigne sans murmure en me serrant la main, et me disant tout bas de la voix et de Tœil : Ami , parlez pour moi. Il nous suit des yeux avec intérêt : il tâche de lire nos sentiments sur nos visages, et d'interpréter nos discours par nos gestes ; il sait que rien de ce qui se dit entre nous ne lui est indifférent. Bonne Sophie, combien votre cœur sincère est à son aise , quand , sans être entendue de Télémaque , vous pouvez vous entretenir avec son Mentor! Avec quelle aimable franchise vous lui laissez lire dans ce tendre cœur tout ce qui s'y passe t Avec quel plaisir vous lui montrez toute votre estime pour son élevé! Avec quelle ingénuité touchant»

vous lui laissez pénétrer des sentiments plus doux! Avec quelle feinte colez'e vous renvoyez l'importun quand l'impatience le force à vous interrompre! Avec quel charmant dépit vous lui reprochez son indiscrétion quand il vient vous empêcher de dire du bien de lui , d'en entendre, et de tirer toujours de mes réponses quelque nouvelle raisou de l'aimer 1 Ainsi parvenu à se faire souffrir comme amant déclaré , Enfile en fait valoir tous les droits ; il parle , il presse, il sollicite, il importune. Qu'on lui parle durement, qu'on le maltraite, j)eu lui importe pourvu qu'il se fasse écouter. Enfin il obtient , non sans peine, que Sophie de son côte veuille bien prendre ouvertement sur lui l'autorité d'une maitresse , qtj'eile lui prescrive ce qu'il doit faire, qu'elle commande au lieu de prier, qu'elle accepte au lieu de remercier, qu'elle règle le nombre et le temps les visites , quelle lui défende devenir jusqu'à tel jour et de rester passé telle heure. Tout cela ne se fait point par jeu, mais très sérieusement : et si elle accepta ces droits avec peine, elle en use avec une rigueur qui réduit souvent le pauvre Emile au regret de les lui avoir donnes. Mais, quoi qu'elle ordonne ^ il ne réplique point; et souvent, en partant pour obéir, il me regarde avec des yeux pleins de joie qui me disent : Vous voyez quelle a pris possession de moi. Cependant l'orgueilleuse l'observe en dessous , et sourit en secret de la fierté de son esclave.

Albane et Raphaël , prètez-moi le pinceau de la volupté ! Divin Milton . apprends à ma plume grossière à décrire les plaisirs de l'amour et de l'innocence ' Mais non , cachez vos arts mensongers devant

la sainte vérité de la nature. Ayez seulement des cœurs sensibles, des âmes honnêtes; puis laissez errer votre imagination sans contrainte sur les traasports de deux jeunes amants, qui, SiQus les yeux de leurs parents et de leurs guides , se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte , et , dans l'ivresse des désirs, s'avancant lentement vers le terme, entrelacent de fleurs et de guirlandes l'heureux lien qui doit les unir jusqu'au tombeau. Tant d'images charmantes m'enivrent moi-même; je les rassemble sans ordre et sans suite ; le délire qu'elles me causent m'empêche de les lier. Oh ! qui est-ce qui a un cœur , et qui ne saura pas faire en luimême le tableau délicieux des situations diverses du père , de la mère , de la fille , du gouv*. aeur, de 1, 'élevé , et du concours des uns et des autres à l'union du plus charmant couple dont l'amour et la verîu puissent faire le bonheur ? .:

C'est à présent que , devenu véritablement empressé de plaire , Emile commence à senîir le prix des talents agréables qu'il s'est donnés. Sophie aime à chanter, il chante avec elle ; il fait plus , il lui apprend la musique. Elle est vive et légère , elle aime à sauter, il danse avec elle ; il change ses sauts en pas , il la perfectionne. Ces leçons sont charmantes , la gaieté folâtre les anime, elle adoucit le timide respect de l'amour : il est permis à un amant de donner ces leçons avec volupté ; il est permis d'être le maître de sa maîtresse.

On a un vieux clavecin tout dérangé ; Emile l'accommode et l'accorde, il est facteur, il est luthier aussi bien que menuisier ; il eut toujours pour ma-

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xime d'apprendre à se passer da secours d'autrni dans tout ce qu'il pouToit faire lui-mêrue. La maison est dans une situation pittoresque; il en tire différentes vues , auxquelles Sophie a quelquefois mis la main , et dont elle orne le cabinet de son père. Les cadres n'en sont point dorés, et n'ont pas besoin de l'être. En voyant dessiner Emile , en l'iinitant , elle se perfectionne à son exemple . elle cultive tous les talents, et son cbarme les embellit tous. Son père et sa raere se rappellent leur ancienne opulence en revoyant briller autour d'eux les beaux arts qui seuls la leur rendoient chère ; l'amour a paré toute leur maison ; lui seul y fait régner tans frais et sans peine les mêmes plaisirs qu'ils n'y rassembloient autrefois qu'à force d'arjjent et d'ennui.

Comme l'idolâtre enrichit des trésors qu'il estime J'objet de son culte et pare sur l'autel le dieu qu'il adore, l'amant a beau voir sa maîtresse parfaite , il hii veut sans cesse ajouter de nouveaux ornements. Elle n'en a pas besoin pour lui plaire ; mais il a besoin lui de la parer : c'est un nouvel hommage qu'il croit lui rendre , c'est un nouvel intérêt qu'il donne au plaisir de la contempler. 11 lui semble que rien de beau n'est à sa place quand il n'orne pas la suprême beauté. Cest un spectacle à-la-fois touchant et risible , de voir Emile empressé d'apprendre à Sophie tout ce qu'il sait , sans consulter si ce qu'il lui veut apprendre est de son goût ou lui convient. Il lui parle de tout, il lui explique tout avec un empressement puéril; il croit qu'il n'a qu'à dire, et qu'à l'instant elle l'entendra : il se figure d'avance le plaisir qu'il aura de raisonner, de philosopher

avec elle; ilregaide comme inutile tout l'acquis qu'il ne peut point étaler à ses yeux : il rougit presque de savoir quelque chose qu'elle ne sait pas.

Le voilà tlonc lui donnant leçon de philosophie, de phvsique , de mathématiques , d'histoire , de tout en un mot. Sophie se prête avec plaisir à son zèle, et tâche d'en profiter. Quand il peut obtenir de donner ses leçons à genoux devant elle , qu'Emile est content î II croit voir les cieux ouverts. Cependant cette situation, plus gênante pour léoliere que pour le maitre , n'est pas la plus favorable à l'instruction. L'on ne sait pas trop alors que faire de ses yeux pour éviter ceux qui les poursuivent , et quand ils se rencontrent la leçon n'en va pas mieux.

Lart de penser n'est pas étranger aux femip.es , mais elles ne doivent faire qu'effleurer les sciences de raisonnement. Sophie conçoit tout, et ne retient pas grand'chose. Ses plus grands progrès sont dans la morale et les choses de goût ; pour la puy.sique , elle n'en retient que quelque idée des lois généiales et du système du monde. Quelquefois , dans leurs promenades, en contemplant les merveilles de la nature , leurs cœurs innocents et purs osent s'élever jusqu'à son auteur : ils ne craignent pas sa présence, ils s'épanchent conjointement devant lui.

Quoi ! deux amants dans la fleur de l'âge emploient leur tète-à-tète à parler de religion ! ils passent leur temps à dire leur catéchisme ! Que sert d'avilir ce qui est sublime ? Oui , sans doute , ils le disent dans l'illusion qui les charme : ils se voient parfaits, ils s'aiment, ils s'eQtretiennenr avec en--

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thousiasme de ce qui donne un prix à la vertu. Les sacrifices qu'ils lui font la leur rendent chère. Dans des transports qu'il faut vaincre , ils versent quelquefois ensemble des larmes plus pures que la rosée du ciel, et ces douces larmes font l'enchantement de leur vie ; ils sont dans le plus charmant délire qu'aient jaznais éprouvé des âmes humaines. Les privations mêmes ajoutent à leur bonheur, et les honorent à leurs propres yeux de leurs sacrifices. Hommes sensuels , corps sans âmes , ils connoîtront un jour vos plaisirs, et regretteront toute leur vie l'heureux temps où ils se les sont refusés .'

Malgré cette bonne intelligence, il ne laisse pas d'v avoir quelquefois des dissentions , même des querelles ; la maîtresse n'est pas sans caprice , ni l'amant sans emportement ; mais ces petits orages passent rapidement, et ne font que raffermir l'union; l'expérience même apprend à Emile à ne les plus tant craindre ; les raccommodements lui sont toujours plus avantageux que les hrouilleries ne lui sont nuisibles. Le fruit de la première lui en a fait espérer autant des autres ; il s'est trompé : mais enfin , s'il n'en rapporte pas toujours un profit aussi sensible , il y gagne toujours de voir confirmer par Sophie l'intérêt sincère qu'elle prend à son cœur. On veut savoir quel est donc ce profit. J'y consens d'autant plus volontiers que cet exemple me donnera lien d'exposer une maxime très utile, et d'en combattre une très funeste.

Emile aime, il n'est donc pas téméraire ; et l'on conçoit encore mieux que l'impérieuse Sophie n'est pas fille à lui passer des familiarités. Comme la sa-

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