LIVRE V. i5i
gesse a son terme en toute chose, on la taxeroitbiea plutôt de trop de dureté que de trop d'indulgence, et son père lui-même craint quelquefois que sou extrême fierté ne dégénère en hauteur. Dans les têteà-tête les plus secrets, Emile n'oseroit solliciter la moindre faveur, pas même y paroître aspirer; et quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grâce- qu'elle ne laisse pas changer en droit, à peine ose-t-il quelquefois, en soupirant, presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte , il se hasarde à baiser furtivement sa robe , et plusieurs fois il est assez heureux pour qu'elle veuille bien ne s'en pas appercevoir. Un jour qu'il veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté , elle s'avise de le trouver très mauvais. Il s'obstine, elle s'irrite; le dépit lui dicte quelques mots piquants , Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du jour se passe en bouderie, et Ton se sépare très mécontents.
Sophie est mal à son aise. Sa raere est sa confidente ; comment lui cacheroit-elle son chagrin? C'est sa première brouillerie ; et une brouillerie d'une heure est une si grande affaire ! Elle se repent de sa faute : sa mère lui permet de la réparer , son père le lui ordonne.
Le lendemain , Emile inquiet revient plutôt qu'à l'ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mère , le père est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect, mais d'un air triste. A peine le père et la mère l'ont-ils salué, que Sophie se retourne, et , lui présentant la main, lui demande , d'un ton caressant, comment il se porte. Il est clair que cette
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jolie iKaîn ne s'avance ainsi qwe pour être baisée : il la reçoit et ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse , la relire d'aussi bonne grâce qu'il lui est possible. Emile , qui n'est pas fait aux manières des feiumes, et qui ne sait à quoi le caprice est bon, ne l'oublie pas aisément , et ne s'appaise pas si vite. Le père de Sophie, la Toyaut embarrassée, achevé de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille , confuse, humiliée, ne sait plus ce qu'elle fait , et donneroit tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se contraint, plus son coeur se gonfle ; une larme s'échappe enfin malgré qu'elle en ait.Emile voit cette larme , se précipite à ses genoux , lui prend la main , la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma foi vous èles trop bon, dit le père en éclatant de rire j'aurois moins d'indulgence pour toutes ces folles, et jepuniroisla bouche qui ra'auroit offensé. Emile, enhardi par ce discours, tourne un oeil suppliant vers la mère , et , croyant voir un signe de consentement, s'approche en tremblant du visage de Sophie , qui détourne la tète , et , pour sauver la bouche , expose une joue de roses. L'indiscret ne s'en contente pas ; on résiste foiblement. Quel baiser, s'il n'étoit pas pris sous les yeux d'une mère ! Sévère Sophie, prenez garde à vous; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous la refuserez quelquefois.
Après cette exemplaire punition , le père sort pour quelque affaire ; la mère renvoie Sophie sous quelque prétexte. puis elle adresse la parole à Emile, et lui dit dun lou assez sérieux : " Monsieur, je crois ' « qu'un jeune homme aussi bien né, aussi bien élevé
K que vous, qui a des seutiments et des mœurs , ne « voudroit pas payer du désbonueur d'une famiHe « raïuitié qu'elle lui témoigne. Je ne suis ni farou- « che ni prude ; je sais ce qu'il faut passer à la jeu- « uesse folâtre ; et ce que j 'ai souffert sous mes yeux « vous le prouve assez. Consultez votre ami sur vos o devoirs ; il vous dira quelle différence il y a entre «t les jeux que la présence d'un père et d'une mère V autorise , et les libertés qu'on prend loin d'eux en « abusant de leur confiance , et tournant en pièges « les mêmes faveurs qui, sous leurs yeux , ne sont « qu'innocentes. Il vous dira , monsieur, que ma fille « n'a eu d'autre tort avec vous que celui de ne pas ft voir, dès la première fois , ce qu'elle ne devoit jatt mais souffrir; il vous dira que tout ce qu'on prend « pour faveur en devient une , et qu'il est indigne « d'un homme d'honneur d'abuser de la simplicité « d'une jeune fille pour usurper en secret les mêmes « libertés qu'elle peut souffrir devant tout le monde. * Car on sait ce que la bienséance peut tolérer en «public; mais on ignore où s'arrête, dans l'ombre « du mystère , celui qui se fait seul juge de ses fan- 1 « taisies. »
I Après cette juste réprimande , bien plus adressée ja moi qu'à mon élevé, cette sage mère nous quitte ; et me laisse dans l'admiration de sa rare prudence , .qui compte pour peu qu'on baise devant elle la i bouche de sa tille, et qui s'effraie qu'on ose baiser |sa robe en particulier. En réfléchissant à la folie de jdos maximes , qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus
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coiTompns , et ponrqaoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceiix qui les ont sont plus mal-bonnètes.
En pénétrant, à cette occasion, le cœur d'Emile des devoirs que j'aurois dû plutôt lui dicter, il me vient une réflexion nouTelle, qui fait peut-^tre le plus d'honnenr à Sophie, et que je me garde pourtant bien de communiquer à son amant ; c'est qu'il est clair que cette prétendue Certé qu'on lui reproche n'est qu'une précaution très sage pour se garantir d'elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible , elle redoute la première étincelle, et l'cloigne de tout son pouvoir. Ce n'est pas par fierté qu'elle est sévère, c'est par humilité. Elle prend sur Emile l'empire qu'elle craint de n'a- Vfur pas sur Sophie ; elle se sert de l'un pour combattre l'autre. Si elle étoit plus confiante , elle seroit hien moins fiere. Ot-îz ce seul point , quelle fille au monde est plus facile et plus douce.' Qui est-ce qui supporte plus patiemment une offense .'' Qui est-ce qui craint plus d'en faire à autrui .•* Qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre , hors la vertu ? Encore n'est-ce pas de sa vertu qu'elle est fiere , elle ne l'est que pour la conserver ; et , quand elle peut se livrer saus risque au penchant de son cœur, elle fcaresse jusqu'à son ajnant. Mais sa discrète mère ne fait pas tous ces détails à son père même : les hommes ne doivent pas tout savoir.
Loin même qu'elle semble s'enorgueillir de sa conquête, Sophie en est devenue encore plus affable, et moius exigeante avec tout le monde , hors peut-