LIVRE V. iSS
être le seul qui produit ce changement. Le sentiineut (le riutlêpendance n'enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d'une victoire qui lui coûte sa liberté. Elle a le maintien moins libre et le parler plus timide depuis qu'elle n'entend plus le mot d'amant sans rougir ; mais le contentement perce à travers son embarras , et cette honte elle-même n'est pas un sentiment fâcheux. C'est sur-tout avec les jeunes survenants que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis qu'elle ne les craint plus, l'extrême réserve qu'elle avoit avec eux s'est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix, elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifférents ; moins difilcile sur leur mérite depuis qu'elle n'y prend plus d'intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.
Si le véritable amour pouvoit user de coquetterie , j'en croirois même voir quelques traces dans la manière dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On diroit que , non contente de l'ardente passion dont elle l'embrase par un mélange exquis de réserve et de caresses , elle n'est pas fâchée encore d'irriter cette même passion par un peu d'inquiétude ; on diroit qu'égayant à dessein ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d'Emile les grâces d'un enjouement qu'elle n'ose avoir avec lui : raaiiï' Sophie est trop attentive, trop bonne, trop judicieuse , pour le tourmenter en effet. Pour tempérer ce dangereux stimulant , l'amour et l'honnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait l'alarmer, et le rassurer précisément quand il faut; et si quelquefois
i56 EMILE,
elle l'inquiète , elle ne l'attriste jamais. Pardonnons le souci qu'elle donne à ce qu'elle aime à la peur qu'elle a qu'il ne soit jamais assez enlacé.
Mais quel effet ce petit manège fera-t-il sur Emile ? Sera-t-il jaloux? ne le sera-t-il pas ? C'est ce qu'il faut examiner; car de telles dij^ressions entrent aussi dans l'objet de mon livre, et ra'éloignent peu de mon sujet.
.l'ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, cette passion s'introduit dans le cœur de l'homme. ^lais en amour c'est autre chose; la jalousie paioit alors tenir de si près à la nature, qu'on a bien de la peine à croire qu'elle n'en vienne pas ; et l'exemple même des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu'à la fureur,- semble établir le sentiment opposé sans réplique. Est-ce l'opinion îles, hommes qui apprend aux coijs à se mettre en pièces , et aux taureaux à se Lattre ;nsqu'à la mort .^
L'aversion contre tout ce qai trouble et combat nos piaisirs est un mouvement nature! , cela est incontestabif. Jusqu'à certain point , le désir de posséder exclusivement ce qui nous pîait est encore dans le mé'ue cas. iJais quand ce désir, devenu passion , se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse et cliagrine appelée jalousie, alors c'est autre chose : cette passion peut être naturelle , ou ne l'être pas; il faut distinguer.
L'exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans le Discours sur l'Inégalité ; et maintenant que j'y réfléchis de nouveau , cet examen me paroît assez solide pour oser y renvoyer les lecteurs. J'a-
jouterai seulement aux distinctions que j'ai faites dans cet écrit , que la jalousie qui vient de la nature tient beaucoup à la puissance du sexe, et que , quand cette puissance est ou paroît être illimitée , cette jalousie est à son comble ; car le mâle aloi's, mesurant ses droits sur ses besoins, ne peut jamais voir un autre mâle que comme un importun concurrent. Dans ces mêmes espèces , ]es femelles , obéissant toujours au premier venu , n'appartiennent aux mâles que par droit de conquête, et causent entre eux des combats éternels.
Au contraire , dans les espèces où un s'unit avec une , où l'accouplement produit une sorte de lieu moral , une sorte de mariage , la femelle , appartenant par son cboix au mâle qu'elle s'est donné , se refuse communément à tout autre ; et le mâle, ayant pour garant de sa fidélité cette affection de préférence, s'inquiète aussi moins de la vue des autres mâles , et vit plus paisiblement avec eux. Dans ces espèces , le mâle partage le soin des petits ; et , par une de ces lois de la nature qu'on n'observe point sans attendrissement, il semble que la femelle rende au père l'attacbement qu'il a pour ses enfants.
Or, à considérer l'espèce bumaine dans sa simplicité primitive , il est aisé de voir, par la puissauce bornée du mâle et par la tempérance de ses désirs, qu'il est destiné par la nature à se contenter d'une seule femelle; ce qui se confirme par l'égalité numérique des individus des deux sexes , au moins dans nos climats ; égalité qui n'a pas lieu , à beaucoup près , dans les espèces où la plus grande force des mâles réunit plusieurs femelles à un senl. Et
bien que l'homme ne couve pas comme le pigeon , et que, n'ayant pas non plus des mamelles pour allaiter, il soit à cet égard dans la classe des quadrupèdes , les enfants sont si long-temps rampants et foibies, que la mère et eux se passeroient difricilement de l'attachement du père , et des soins qui en sont l'ch'^et.
Toutes les observations concourent donc à prouver que la fureur jalouse des mâles dans quelques espèces d'animaux ne conclut point du tout pour l'homme ; et l'exception même des climats méridionaux , où la polygamie est établie , ne fait que mieux coullrmer le principe, puisque c'est de la pluralité des femmes que vient la tyrannique précaution des maris, et que le sentiment de sa pro;)re foihlesse porte l'homme à recourir à la contrainte pour éluder les lois de la nature.
Parmi nous , où ces mêmes lois , en cela moins éladées , le sont dans un sens contraire et plus odieux, la jalousie a son motif dans les passions sociales plus que dans Finstinct primitif. Dans la plupart des liaisons de galanterie, l'amant hait bien plus ses rivaux qu'il n'aime sa maîtresse : s'il craint de n'être pas seul écouté, c'est l'effet de cet amourpropre dont j'ai montré l'origine, et la vanité pâtit en lui bien plus que l'amour. D'ailleurs nos maladroites institutions ont rendu les femmes si dissimulées I 5) , et ont si fort allumé leurs ajjpétits,
(i5) L'espèce de dissimulation que j'enteuds ici est opposée a celle qui leur couvient et qu'elles tiennent ne la nature; l'une consiste a déguiser les sentiments qu'elles