‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 21 sur 38 · LIVRE V. i5o · texte numérisé non relu

LIVRE V. i5o

qu'on peut à peine compter sur leur atlacliemeut le mieux prouvé, et qu'elles ne [)euvent plus marquer de préférences qui rassurent sur la crainte des concurrents.

Pour l'amour véritable , c'est autre chose. J'ai fait voir, dans l'écrit déjà cité , que ce sentiment n'est pas aussi naturel que l'on pense ; et il y a bien de la différence entre la douce habitude qui affectionne l'homme à sa compagne , et celte ardeur effrénée qui l'enivre des chimériques attraits d'un objet qu'il ne voit plus tel qu'il est. Cette passion, qui ne respire qu'exclusions et préférences , ne diffère en ceci de la vanité, qu'en ce que la vanité , exigeant tout et n'accordant rien . est toujours inique ; au lieu que Tauiour, donnant autant qu'il exige, est par lui-mcme un sentiment rempli d'équité. D'ailleurs plus il est exigeant , plus il est crédule : la même illusion qui le cause le rend facile à persuader. Si l'amour est inquiet, l'estime est confiante; et jamais l'amour sans l'estime n'exista dans un cœur honnête , parceque nul n'aime dans ce qu'il aime que les qualités dont il fait cas.

Tout ceci bien éclairci, l'on peut dire à coup sûr de quelle sorte de jalousie Emile sera capable ; car, puisqu'il peine cette passion a-t-elle un germe dans le cœur humain , sa forme est déterminée uniquement par l'éducation. Emile , amoureux et jaloux ,

ont, et l'autre à feindre ceux qu'elles n'ont pas. Toutes les femmes du monde passent leur vie à faire trophée de leur prétendue sensibilité, et n'aiment jamais rien qu'ellesmêmes.

i6o EMILE.

ne sera point colère, ombrageux ^ méfiant, mais d-licat, sensible et craintif : il sera plus alarmé qu'irrité ; il s'attacîiera bien plus à gagner sa maîtresse qu'à menacer son rival ; il l'ccarlera , s'il peut , comme un obstacle, sans le haïr comme nn ennemi; s'il le hait , ce ne sera pas pour l'audace de lui disputer ua cœur auquel il prétend , mais pour le danger réel qu'il lui fait courir de le perdre : son injuste orgueil ne s'offensera point sottement qu'on ose entrer en concurrence avec lui ; comprenant que le droit de préférence est uniquement fondé sur le mérite, et que l'honneur est dans le succès , il redoublera de soins pour se rendre aimable , et probablement il réussira. La généreuse Sophie , en irritant sou amour par quelques aiarmes , saura bien les régler, l'en dédommager; et les concurreuts . qui n'étoient soufferts que pour le mettie à répreure , ne tarderont pas d'être écartés.

Mais où me sens-je insensiblement entraîné.^ O Emile , qu'es-tu devenu.^ Puis-je reconnoitre en toi mon élevé .^ Combien je te vois déchu! Où est ce jeune homme formé si durement, qui bravoit les rigueurs des saisons , qui livroit son corps aux plus rudes travaux , et son ame aux seules lois de la sagesse ; inaccessible aux préjugés , aux passions ; qui n'aimoit que la -vérité , qui ne cédoit qu'à la raison, et ne tenoit à rien de ce qui n'étoit pas lui ? Maintenant , amolli dans une vie oisive , il se laisse gouverner par des femmes ; leurs amusements sont ses occupations , leurs volontés sont ses lois; une jeune fille est l'arbitre de sa destinée ; il rampe et iléchit devant elle; le grave Emile est le jouet dan enfant î

Page 1