DES VOYAGES
On demande s'il est bon que les jeunes gens voyagent, et l'on dispute beaucoup là-dessus. Si l'on proposoit autrement la question,et qu'on demandât s'il est bon que les hommes aient voyagé , peut-être ne disputei'oit-on pas tant.
L'abus des livres tue la science. Croyant savoir ce qu'on a lu , on se croit dispensé de l'apprendre. Trop de lecture ne sert qu'à faire de présomptueux ignorants. De tous les siècles de littérature il n'y «n a point eu où l'on lût tant que dans celui-ci , et point où l'on fût moins savant : de tous les pays de l'Europe il n'v en a point où l'on imprime tant d'histoires , de relations , de voyages , qu'en France , et point où l'on connoisse moins le génie et les mœurs des autres nations. Tant de livres nous font négliger le livre du monde; ou, si nous y lisons encore , chacun s'en tient à son feuillet. Quand le mot peut-on être Persan me seroit inconnu , je devinerois ,à l'entendre dire, qu'il vient du pays où les préjugés nationaux sont le plus en règne, et du sexe qui les propage le plus.
Un Parisien croit counoître les hommes , et ne connoît que les François; dans sa ville, toujours pleine d'étrangers, il regarde chaque étranger comme un phénomène extraordinaire qui n'a rien d'égal
dans le reste de Tuai vers. Il faut avoir vu de près les bourgeois de cette grande ville, il faut avoir vécu chez eux pour croire qu'avec tant d'esprit on puisse être aussi stupide. Ce qu'il y a de bizarre est que cbacun d'eux a lu dix fois peut-être la description du p^iys dont un habitant va si fort rémerveiller.
C est trop d'avoir à percer à-la-fois les préjugés des auteurs et les nôtres pour arriver à la vérité. J'ai passé ma vie à lire des relations de voyages , et je n'en ai jamais trouvé deux qui m'aient donné la même idée du même peuple. En comparant le peu que je pouvois observer avec ce que j'avois lu, j'ai fini par laisser là les voyageurs, et regretter le temps que j'avois donné à leur vaine lecture , bien convaincu qu'en fait d'observations de toute espèce il ne faut pas }*»re , il faut voir. Cela seroit vrai dans cette occasion, qaaiid tous les voyageurs seroieut sincères, qu'ils ce diroient que ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils croient , et qu'il» ne déguiseroient la vérité que par les fausses couleurs qu'elle prend à leurs veux. Que doit- ce être quand il la faut démêler encore à travers leurs mensonges et leur mauvaise foi?
Laissons donc la ressource des livres qu'on nous vante à ceux qui sont laits pour s'en contenter. Elle est bonne , ainsi que l'ait de liairaond Luile, pour apprendre à babiller de ce qu'on ne sait point ; elle est bonne pour dresser des Platons de quinze ans à philosopher dans des cercles , et à instruire une compagnie des usarres de l'Egypte et des Indes sur la foi de Paul Lucas ou de ïavernier.
.Te tiens pour maxime incontestable que quicon-
ÉMILE. 3. iS
aoa EMILE.
que n'a vu qn'nn peuple, au lien de connoître les hommes , ne connoît que les gens avec lesquels il a vécu. A'^oici donc encore une autre manière de poser la même question des voyages : Suffit - il qu'un liomme Lien élevé ne connoisse que ses compatriotes, ou s'il lui importe de connoître les hommes en général ? Il ne reste plus ici ni dispute ni doute. Voyez comhien la solution d'une question difficile dépend quelquefois de la manière de la poser.
Mais, pour étudier les hommes, faut-il parcourir la terre entière ? Faut-il aller au Japon observer les Européens? Pour connoître l'espèce, faut -il connoître tous les individus ? IS on : il y a des hommes qui se ressemblent si fort, que ce n'est pas la peine de les étudier séparément. Qui a va dix François les a tous vus. Quoiqu'on n'en puisse pas dire autant des Anglois et de quelques autres peuples , il est pourtant certain qne chaque nation a son caractère propre et spécifique, qui se tire par induction, non de l'observation d'un seul de ses membres , mais de plusieurs. Celui qui a comparé dix peuples connoît les hommes , comme celui qni a vu dix François connoît les François.
Il ne suffit pas pour s'instruire de courir les pays, il faut savoir voyager. Pour observer il faut avoir des yeux, et les tourner vers l'objet qu'on veut connoître. Il y a beaucoup de gens que les voyages instruisent encore moins que les livres , parcequ'ils ignorent lart de penser; que , dans la lecture , leur esprit est au moins guidé par l'auteur, et que . dans leurs voyages, ils ne savent rien voir d'eux-mêmes. D antres ne s'instruisent point , parcequ'ils ne veu-