‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 28 sur 38 · LIVRE V.( soi · texte numérisé non relu

LIVRE V.( soi

lent pas s'instruire. Leur objet est si différent que celui-là ne les frappe guère ; c'est grand hasard si l'on voit exactement ce qu'on ne se soucie point de regarder. De tous les peuples du monde le François est celui qui voyage le plus ; mais, plein de ses usages , il confond tout ce qui n'y ressemble pas. H y a des François dans tous les coins du monde. Il n'y a point de pays où l'on trouve plus de gens qui aient voyagé qu'on en trouve en France. Avec cela pourtant , de tons les peuples de l'Europe, celui qui en voit le plus les connoit le moins. L'Anglois voyage aussi , mais d'une autre manière ; il faut que ces deux peuples soient contraires en tout. La noblesse angloise voyage , la noblesse françoise ne voyage point ; le peuple f lancois voyage, le peuple anglois ne voyage point. Cette différence me paroit honorable au dernier. Les François ont presque toujours quelque vue d'intérêt dans leurs voyages : mais les Anglois ne vont point chercher fortune chez les autres nations , si ce n'est par le commerce et les mains pleines ; quand ils y voyagent , c'est pour y verser leur argent , non pour vivre d'industrie ; ils sont trop liers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu'ils s'instruisent mieux chez l'étranger que ne font les François , qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglois ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux . ils en ont même plus que personne ; mais ces préjugés tiennent moins à l'ignorance qu'à la passion. L'Anglois a les préjugés de l'orgueil , et le François ceux de la vanité.

Comme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages , ceux qui voyagent le moins

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voyagent le mieux ; parcequ'étant moiûs avancés que nous daus nos recherches frivoles , et moins occupés des objets lîe notre vaine curiosité , ils donnent toute leur attention à ce qui est Aeiitablenieut Utile. Je ne counois guère que les Espagnols qui voyacrent de cette manière. Tandis qu'un François court chez les artistes d'un pays, qu'uu Anglois eu fait dessiner quelque antique , et qu'un Allemand porte son album chez tous les savant? , l'Espagnol étudie en silence le gouvernement. les mœurs, la police , et il est le seul des quatre qui . de retour chez lui , rapporte de ce qu'il a vu quelque remarque utile à son pays.

Les anciens voyageoient peu , lisoieut pe^ , faisoient peu de livres ; et pourtant on voit , dans ceux qui nous restent d'eux , qu'ils s'ohservoient mieux les uns les autres que nous u'ohservons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d Homère , le seul pocte qui nous transporte dans les pays qu'il décrit, on ne peut refuser à Hérotiote l'honneur d'avoir peint les moeurs dans son histoire, quoiqu'elle soit plus en narrations qu'en ré3exions , mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décrit les Germains de son temps qu'aucun écrivain n'a décrit les Allemands d'anjourd'liui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l'histoire ancienne connoissent mieux les Grecs . les Carthaginois , les Romains , les Gaulois , les Perses , qu'aucun peuple de nos jours ne connoit ses voisins.

Il faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples , s'effacant de jour en jour, deviennent

en même raison plus difficiles à Jsaisir. A mesure que les races se mêlent , et que les peuples se confondent , on voit peu-à-peu disparoîtr» ces différences nationales qui frappoient jadis au premier coup-d'œil. Autrefois chaque nation restoit plus renfermée en elle-même , il y avoit moins de communications, moins de voyages, moins d'intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiques et civiles de peuple à peuple , point tant de ces tracasseries l'oyales appelées négociations, point d'ambassadeurs ordinaires ou résidant continuellement ; les grandes navigations ctoient rares ; il y avoit peu de commerce éloigné ; et le peu qu'il y en avoit étoit fait ou par le prince même, qui s'y servoit d'étrangers , ou par des gen.^ méprisés , qui ne donnoient le ton à personne , et ne rapprochoient point les nations. Il y a cent fois plus de liaison maintenant entre l'Europe et l'Asie qu'il n'y en avoit jadis entre la Gaule et l'Espagne : l'Europe seule étoit plus éparse que la terre entière ne l'est aujourd'hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples , se regardant la plupart comme autochthones , ou originaires de leur propre pays , l'occupoient depuis assez longtemps pour avoir perdu la mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s'y étoient établis , et pour avoir laissé le tejups au climat de faire sur eux des impressions durables ; au lieu que, parmi nous a])rès les invasions des Romains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les François d'aujoui'd'hui ne sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs ne

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sont plus ces beaux hommes faits pour servii' de modèle à l'art ; la figure des Romains eux-mêmes a changé de caractère , ainsi que leur naturel ; les Persans, originaires de Tartarie , j)erdeut chaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassieu ; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains. Ibériens . Allobroges ; ils ne sont tous que des Scythes diversement dégénérés quant à la ligure, et encore plus quant aux. mœurs.

Voilà pourquoi les antiques distinctions àes races, les qualités de l'air et du terroir, marquoient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les figures, les mœurs, les caractères , que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l'incoustauce européenne ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions , et où les forêts abattues . les marais desséchés , la terre plus uniformément quoique plus mal cultivée , ne laissent plus , même au physique , la même différence de terre à terre et de pays à pays.

Peut-être avec de semblables réflexions se presseroit-on moins de tourner en ridicule Hérodote , Ctésias, Pline, pour avoir leprésenté les habitants de divers pays avec des traits originaux et des différences marquées que nous ne leur voyons plus. Il faudroit retrouver les mêmes hommes pour reconnoitre en eux les mêmes figures ; il faudroit que rien ne les eût changés pour qu'ils fussent restés les mêmes. Si nous pouvions considérer à-la-fois tous les hommes qui ont été , peut-on douter que nous ue les trouvassions plus variés de siècle en siècle,

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