‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 29 sur 38 · LIVRE T · texte numérisé non relu

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qu'on ne les trouve aujourd'hui de naiion à nation ?

En même temps que les observations deviennent plus difficiles , elles se font plus négligemaîent et plus mal : c'est une autre raison du peu de succès de nos recherches dans l'histoire naturelle du genre humain. L'instruction qu'on retire des voyages se rapporte à l'objet qui les fait entreprendre. Quand cet objet est un système de philosophie, le voyageur ne voit jamais que ce qu'il veut voir : quand cet objet est l'intérêt, il absorbe toute l'attention de ceux qui s'y livrent. Le commerce et les arts , qui mêlent et confondent les peuples , les empêchent aussi de s'étudier. Quand ils savent le profit qu'ils peuvent faire l'un avec l'autre , qu'ont-ils de plus à savoir .••

Il est utile à l'homme de connoître tous les lieux où l'on peut vivre , afin de choisir ensuite ceux où. l'on peut vivre le plus commodément. Si chacun se sufiisoit à lui-même , il ne lui importeroit de connoître que l'étendue de pays qui peut le nourrir. Le sauvage , qui n'a besoin de personne et ne convoite Tien au monde , ne connoît et ne cherche à connoître d'autre pays que le sien. S'il est forcé de s'étendre pour subsister, il fuit les lieux habités par les hommes ; il n'en veut qu'aux bêtes , et n'a besoin que d'elles pour se nourrir. Mais pour nous à qui la vie civile est nécessaire, et qui n8 pouvons plus nous passer de manger des hommes , l'intérêt de chacun de nous est de fréquenter les pays où l'on en trouve le plus à dévorer. Voilà pourquoi tout afflue à Rome, à Paris , à Londres. C'est toujours dans les

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ca{)itales que le sang liuiuain se vend à meilleur marché. Ainsi l'on ne connoît que les grands peuples, et les grands peuples se ressemblent tous.

Nous avons, dit -on, des savants qui voyagent pour s'instruire; c'est une erreur : les savants voyagent par intérêt comme les autres. Les Platons , les Pythagores ne se trouvent plus , ou, s'il y en a , c'est bien loin de nous, ^os savants ne vova^jent que par ordre de la cour ; on les dépècbe , on les défraie, on les paie pour voir tel ou tel objet, qui très sûrement n'est pas un objet moral. Ils doivent tout leur temps à cet objet unique : ils sont trop honnêtes gens pour voler leur argent. Si , dans quelque pays que ce puisse être , des curieux voyagent à leurs dépens, ce n'est jamais pour étudier les hommes , c'est pour les instruire. Ce n'est pas de science qu'ils ont besoin , mais d'ostentation. Comment apprendroient-ils dans leurs voyages à secouer le joug de l'opinion.^ Ils ne les font que pour elle.

Il y a bien de la différence entie voyager pour voir du pays ou pour voir des peuples. Le j>remier objet est toujours celui des curieux, l'autre n'est pour eux qu'accessoire. Ce doit être tout le contraire pour celui qui veut philosopher. L'enfant observe les choses en attendant qu'il puisse observer les hommes. L'homme doit commencer par observer ses semblables , et puis il observe les choses s'il en a le temps.

C'est donc mal raisonner que de conclure que les voyages sont inutiles, de ce que nous voyageons mal. Mais, lutilité des voyages reconnue, sensui-

rra-t-il qu'ils conviennent à tout le monde? Tant s'en faut ; ils ne conviennent au contraiie qu'à très peu de gens ; ils ne conviennent qu'aux hommes assez fermes sur eux-mêmes poui' écouler les leçons de l'erreur sans se laisser séduire , et pour voir l'exemple du vice sans se laisser entraîner. Les voyages poussent le naturel vers sa pente, et achèvent de rendre l'homme bon ou mauvais. Quiconque revient de courir le monde est à son retour ce qu'il sera toute sfi vie : il en revient plus de méchants que de bous , parcequ'il en part plus d'enclins au mal qu'au bien. Les jeunes gens mal élevés et mal conduits contractent dans leurs voyages tous les vices des peuples qu'ils fréquentent , et pas une des vertus dont ces vices sont mêlés : mais ceux qui sont heuveusement nés , ceux dont on a bien cultivé le bon oaturel, et qui voyagent dans le vrai dessein de s'instruire , i-eviennent tous meilleurs et pins sages qu'ils n'étoient partis. Ainsi voyagera mon Emile : amsi avoit voyagé ce jeune homme, digne d'un meilleur siècle, dont lEurope étonnée admira le mérite, qui mourut pour son pays à la fleur de ses ans , mais qui miritoit de vivre , et dont la tombe , ornée de ses seules vertus , atteudoit pour être honorée qu'une main étrangère y semât des fleurs.

Tout ce qui se fait par raison doit avoirses règles. Les voyages , pris comme une partie de l'éducation , doivent avoir les leurs. Voyager pour voyager, c'est errer, être vagabond ; voyager pour s'instruire est encore un objet trop vague : l'instruction qui n'a pas un but déterminé n'est rien. Je voudrois donner

aïo EMILE,

au jeune homme un intérêt sensible à s'instruire, et cet intérêt b:en choi-si 1 xeroit encore la nature de l'instruction. C>'est toujours la suite de la méthode que j'ai tâché de pratiquer.

Or, après s'èire considéré par ses rapports physiques avec les autres êtres, par ses rapports moraux avec les antres hommes, il lui reste à se considérer par ses rapports civils avec ses concitoyens. Il faut pour cela qu il commence par étudier la nature du gouvernement en e[énéral , les diverses ibrraes de gouvernement , et enfin le gouvernej:ient particulier sous lequel il est né, pour savoir s'il lui convient dV vivre; car, j.ar un droit que nen ne peut abroger, chaque homme, en devenani majeur et maître de lui-même , devient maitre aussi de renoncer au contrat par lequel il tient à la communauté , en quittant le pays dans lequel elle est établie. Ce n'est que par le séjour qu'il y faii après l'âge de raison qu'il est censé confirmer tacitement l'engagement qu'ont pris ses ancêtres. Il acquiert le droit de renoncer à sa patrie comme à la succession de son père : enc re . le lieu de la naissance étant un don de la nature . cede-t-on du sien en y renonçant. Par le droit rigoureux . cbaque homme reste libre à ses risques en quelque Le-i qu il iiais.-.e , à moins qu'il ne se soumette volontairement aux lois pour acquérir le droit d'en être protégé.

Je lui dirois donc , par exemple : Jusqu'ici vous avez vécu sous ma direction, vous étiez hors détat de vous gouverner vous-même. Mais vous approchez de l'i'ge où les lois, vous laissant la disposition de votre bien , vous rendent maîti-e de votre personne.

Vous allez vous trouver seul dans la société , dépendaut de tout , mèaie de votre t.atnruoiue. Vous avez en vue un établisseiuent; cette vue est touable, elle est un des devoirs de rhomme : mais, avant de vous marier, il faut savoir quel iiomme vous voulez être , à quoi vous voulez passer votre vie , quelles mesures vous voulez prendre pour assurer du pain à vous et à votre famille; car, bien qu'il ne faille pas faire d'un tel soin sa principale affaire, il y faut pourtant songer une fois. Voulez-vous vous enga"-er dans la dépendance des hommes que vous méprisez? Voulez-vous établir votre fortune et lixer votre état par des relations civiles qui vous mettront sans cesse à la discrétion d'autrui, et vous forceront, pour échapper aux frippous , de devenir frippon vousmême ?

Là-dessus je lui décrirai tous les moyens possibles de faire valoir son bien , soit dans le commerce , soit dans les charges , soit dans la finance ; et je lui montrerai qu'il n'y en a pas un qui ne lui laisse des risques à courir, qui ne le mette dans un état précaire et dépendant , et ne le force de ré'jler ses mœurs , ses sentiments, sa conduite, sur l'exemple et les préjugés d'aulrui.

Il y a, lui dirai-je, un antre moyen d'employer son temps et sa personne , c'est de se mettre au service , c'est-à-dire de se louer à très bon compte pour aller tuer des gens qui ne nous ont point iait de mal. Ce métier est en grande estime parmi les hommes , et ils font un cas extraordinaire de ceux qui ne sont bons qu'à cela. Au surplus , loin de vous dispenser des autres ressources , il ne vous les rend

que plus nécessaires ; car il entre aussi dans l'honneur de cet état de ruiner ceux qui s'y dévouent. 11 €st vrai qu'ils ne s'y ruinent pas ions ; la mode vient nièiiic insensiblement de s'y enrichir comme dans les autres : mais je doute qu'en vous expliquant comment s'y prennent pour cela ceux qui réussissent , je vous rende curieux de les imiter.

Vous saurez encore que, dans ce métier même , il ne s'agit plus de courage ni de \-ïîleur, si ce n'est peut-être auprès des femmes; qu'au contraire le plus rampant, le plus bas , le plus servile , est toujours le plus honoré; que, si vous vous avisez de vouloir faire tout de bon votre métier, vous serez méprisé, haï, cliassé peut-être, tout au moins accablé de passe-droits et supplanté par tous vos camarades, pour avoir fait votre service à la tranchée tandis qu'ils faj soient le leur à la toilette.

On se doute bien que tous ces emplois divers ne seront pas fort du goût d'Emile. Eh quoi ] me dirat-Ll ai-je oublié les jeux démon enfance.^ ai-je perdu mes bras ? ma force est-elle épuisée .'' ne sais-je plus travailler ? Que m'importent tous vos beaux emplois et toutes les sottes opinions des hommes ? Je ne connois point d'autre gloire que d'être bienfaisant et juste; je ne counois point d'autre bonheur que de vivre indépendant avec ce qu'on aime , en ga'Hiant tous les jours de lappétit et de la sauté par son travail. Tous ces embarras dont vous me parlez ue me touchent guère. Je neveux pour tout bien qu'une petite métairie dans quelque coin du monde. Je mettrai toute mon avarice à la lairc valoir, et je

Ti^nrai sans inquiétude. Sophie et mon champ , et je serai riche.

Oui, mon ami, c'est assez pour le bonheur du sage d'une femme et d'un champ qui soient à lui ; mais ces trésors , bien que modestes , ne sont pas si communs que roxis pensez. Le plus rare est trouvé pour vous ; parlons de l'autre.

Un champ qui soit à vous , cher Emile f et daifs quel lieu le choisirez- vous .►• En quel coin de la terre pourrez-vous dire , Je suis ici mon maître et celui du terrain qui m'appartient ? On sait en quels lieux il est aisé de se faire riche ; mais qui sait où l'on peut se passer de l'être.^ Qui sait où l'on peut vivre indépendant et libre sans avoir besoin de faire mal à personne , et sans crainte d'en recevoir ? Croyezvous que le pays où il est toujours permis d'être honnête homme soit si facile à trouver.!* S'il est quelque moyen légitime et sûr de subsister sans intrigue, sans affaire, sans dépendance . c'est , j'en conviens , de vivre du travail de ses mains , en cultivant sa propre terre : mais où est l'état où l'ou peut se dire, la terre que je loule est à moi ? Avant de choisir cette iieureuse terre , assurez-vous bien d'y trouver la paix que vous cherchez; gardez qu'un gouvernement violent, qu'une religion persécutante, que des moeurs perverses, ne vous y viennent troubler. Mettez-vous à l'abri des impôts saas mesure qui dévoreroient le fruit de vos peines , des procès sans fin qui consnmeroient votre fonds. Faites en sorte qu'en vivant justement vous n'ayez point à taire votre cour à des intendants, à leurs substituts,

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