MILE
au EMILE,
à des juges , à des prêtres , à de puissants voisins , à des frippons de toute espèce, toujours prêts à vous tourmenter si vous les négligez. Mettez-vous sur-tout à l'abri des vexations des grands et des riches; songez que par-tout leurs terres peuvent confiner à la vigne de Naboth. Si votre malheur veut qu'un homme en place acheté ou bâtisse une maison près de TOtre chaumière, rêpondez-vous qu'il ne trouvera pas le moyen, sous quelque prétexte, d'envahir votre héritage pour s'arrondir, ou que vous ne verrez pas, dès demain peut-être, absorber toutes vos ressources dans un large grand chemin? Que si vous TOUS conservez du crédit pour parer k tous ces inconvéni«nts, autant vaut conserver aussi vos richesses ; car elles ne vous coûteront pas plus à garder. La richesse et le crédit s'étayent mutuellement; luii se soutient toujours mal sans l'autre.
J'ai plus d'exp^^rience que vous , cher Emile ; je vois mieux la difficulté de votre projet. Il est beau pourtant, il est honnête, il vous rendroit heureux en effet : efforçons-nous de l'exécuter. J'ai une proposition à vous faire : consacrons ]es deux ans que nous avons pris jusqu'à votre retour: à choisir un asile en Europe où vous puissiez vivre heureux avec votre famille, à l'abri de tous les dangers dont je viens de vous parler. Si nous réussissons, vous aurez tronvé le vrai bonheur vainement cherché par tant d'autres , et vous n'aurez pas regret à votre temps. Si nous ne réussissons pas, vous serez guéri d'une chimère; vous vous consolerez d'un malheur inévitable , et vous vous soum«ltrez à la loi de la nécessité.
Je ne sais si tous mes lecteurs appercevront jusqu'où va nous mener cette recherche ainsi proposée ; mais je sais bien que si , au retour de ses \oyages , commencés et continués dans cette vue, Emile n'en revient pas versé dans toutes les matières de gouvernement, de mœurs publiques et de maximes d'état de toute espèce , il faut que lui ou moi soyons bien dépourvus , l'un d'intelligence , et l'autre de jugement.
Le droit politique est encore à naître, et il est à présumer qu'il ne naîtra jamais. Grotius, le maître de tons nos savants en cette partie , n'est qu'un enfant, et, qui pis est, un enfant de mauvaise foi. Quand j'entends élever Grotius juqu'aux nues et couvrir Hobbes d'exécration, je vois combien d'hommes sensés lisent ou comprennent ces deux auteurs. La vérité est que leurs principes sont exactement semblables , ils ne différent que par les expressions. Ils différent aussi par la méthode. Hobbes s'ai^puie sur des sophismes, et Grotius sur des poètes : tout le reste leur est commun.
Le seul moderne en état de créer cette grande et inutile science eût été l'illustre Montesquieu. Mais il n'eut garde de traiter des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ; et rien au monde n'est plus différent que ces deux études.
V Celui pourtant qui veut juger sainement des gouvernements tels qu'ils existent est obligé de les réunir toutes deux ; il faut savoir ce qui doit être , pour bien juger de ce qui est. La plus grande difficulté pour éclaircir ces importantes matières est d'inté-
ai6 EMILE.
resser nn particulier à les discuter, de répondre à ces deux questions , Que m'importe ? et, Qu'y puisje faire? Nous avons mis notre Emile en état de se répondre à toutes deux.
La deuxième difliculté vient des préjugés de l'enfance , des maximes dans lesquelles on a été nourri , sur-tout de la partialité des auteurs , qui , parlant toujours de la vérité, dont ils ne se soucient guère, ne songent qu'à leur intérêt, dont ils ne parlent point. Or, le peuple ne donne ni chaires , ni pensions , ni places d'académies ; qu'on juge comment ses droits doivent être établis par ces gens-là î J'ai fait en sorte que cette difliculté fut encore nulle pour Emile, A peine sait-il ce que c'est que gouvernement ; la seule chose qui lui importe est de trouver le meilleur : son objet n'est point de faire des livres ; et si jamais il en fait , ce ne sera point pour faire sa cour aux puissances , mais pour établir les droits de l'humanité.
Il reste une troisième difficulté plus spécieuse que solide, et que je ne veux ni résoudre ni proposer : il me suf.a qu'elle n'effraie point mon zèle ; bien sur qu'en des recherches de cette espèce , de grands talents sont moins nécessaires qu'un sincère amour ùe la justice et un vrai respect pour la vérité. Si donc xes matières de gouvernement [leuvent être équita'.lement traitées, en voici, selon moi, le cas ou jamais.
Avant d'observer, il faut se faire des règles pour ses observations : il faut se faire une échelle pour y rapporter les mesures qu'on prend. Nos principes
de droit politique sont celte échelle. Nos mesures sont les lois politiques de chaque pays.
Nos éléments seront clairs , simples , pris immédiatement dans la nature des choses. Us se formeront des questions discutées enti'e nous, et que nous ne convertirons eu principes que quand elles seront suffisamment résolues.
Par exemple, remontons d'abord à l'état de nature; HCus examinerons si les hommes naissent esclaves ou libres, associés ou indépendants; s'ils se réunissent volontairement ou par force ; si jamais la force qui les réunit peut former un droit permanent, par lequel cette force antérieure oblige , même quand elle est surmontée par une autre , en sorte que , depuis la force du roi Nembrot , qui , ditron , lui soumit les premiers peuples, toutes lis autres forces qui ont détruit celle-là soient devenues iniques et u^urpatoires , et qu'il n'y ait plus de légitimes rois que les descendants de Nembrot ou ses ayant-cause • ou bien si cette première force venant à cesser, la force qui lui succède oblige à son tour, et détruit l'obligation de l'autre, en sorte qu'on ne soit obli^jé d'obéir qu'autant qu'on y est forcé, et qu'on en soit dispensé sitôt.({u'on peut faire résistance; droit qui, ce semble, n'ajouteroit pas grand'cbose à la force, et ne seroit guère qu'un jeu de mots.
Nous examinerons si l'on ne peut ^as dire que toute maladie vient de Dieu , et s'il s'ensuit pour cela que ce soit un crime d'appeler le médecin.
Nous examinerons encore si l'on est obligé en conscience de donner sa bourse à un bandit qui nous
ai3 EMILE,
la demande sur le grand chemin, quand raéme on pourroit la lui cacher, car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance.
Si ce mot de puissance en cette occasion veut dire antre chose quune puissance légitime, et par conséquent soumise aux lois dont elle tient son être.
Supposé qu'on rejette ce droit de force, et qu'on admette celui de la nature on l'autorité paternelle corume principe des sociétés, nous rechercherons la mesure de cette autorité , comment elle est fondée dans la nature, et si elle a d'autre raison que l'utilité de l'enfant, sa foiblesse, et l'amour naturel que le père a pour lui : si donc la foiblesse de l'enfant Tenant à cesser, et sa raison à mûrir, il ne devient pas seul juge naturel de ce qui convient à sa conservation , par conséquent son propre maître, et indépendant de tout autre homme, même de son père; car il est encore pins sûr que le fils s'aime lui-même, qu'il n'est siir que le père aime le fils.
Si , le père mort , les enfants sont tenus d'obéir à leur aîné , ou à quelque autre qui n'aura pas pour eux l'attachement naturel d'un père; et si, de race en race , il y aura toujours un chef unique , auquel toute la famille soit tenue d'obéir. Auquel cas on chercberoit comment l'autorité pourroit jamais être partagée , et de quel droit il y auroit sur la terre entière plus d'un chef qui gouvernât le genre humain.
Supposé que les peuples se fussent formés par choix, nous distinguerons alors le droit du fait; et nous demanderons si, s'étant ainsi soumis à leurs frères , oncles ou parents, non qu'ils y fussent obli-.