‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 32 sur 38 · LIVRE Y · texte numérisé non relu

LIVRE Y

torité sonveraine, quoiqu'il lui soit soumis tout en-^ lier. Que le peuple soit composé de cent mille hommes , l'état des sujets ne change pas , et chacun porte toujours tout l'empire des lois, tandis que son suffrage , réduit à un cent millième , a dix fois moins d'influence dans leur rédaction. Ainsi, le sujetrestant toujours un, le rapport du souverain augmente en raison du nombre des citoyens. D'où il suit que plus l'état s'agrandit , plus la liberté diminue.

Or, moins les volontés particulières se rapportent a la volonté générale, c'est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force réprimante doit augmenter. D'un autre côté , la grandeur de l'état donnant aux dépositaires de l'autorité publique plus de tentations et de moyens d'en abuser, plus le gouvernement a de force pour contenir le peuple , plus le souverain doit eu avoir à son tour pour contenir le gouvernement.

Il suit de ce double rapport que la proportion continue entre le souverain , le prince, et le peuple , n'est point une idée arbitraire , mais une conséquence de la nature de 1 état. Il suit encore que l'un des extrêmes , savoir le j>euple , étant fixe , toutes les fois que la raison doublée augmente ou diminue , la raison simple augmente ou diminue à son tour j ce qui ne peut se faire sans que le moyen terme change autant de fois. D'où nous pouvons tirer cetle conséquence , qu'il n'y a pas uue consiitution de gouvernement unique et absolue, mais qu'il doit y avoir autant de gouvernements différents en nature qu'il y a d'états différents eu grandeur.

Si plus lejpeuple est nombreux moins les mœurs

se rapportent aux lois , nous examinerons si , par une analogie assez ëyidente , on ne peut pas dire aussi que plus les magistrats sont nombreux, plus le gouvernement est foible.

Pour éclaiicir cette maxime, nous distinguerous dans la perionue de chaque magistrat trois volontés essentiLlleinent différentes : premièrement , la volonté propre de l'individu, qui ne teud qu'à son avantage particulier; secondement, la volonté commune des magistrats , qui se rapporte uniquement au profit du prince; volonté qu'on peut appeler volonté de corps , laquelle est g néraîe par rapport au gouvernement, et particulière par rapport à l'élat dont le gouvernement fait partie; en troisième lieu, la volonté du peuple on la volonté souveraine , laquelle est générale, lant par rapport à l'état considéré comme le tout, que par rapport au gouvernement considéré comme partie du tout. Dans une législation parfaite , la volonté particulière et individuelle doit être piTSfiue nulle ; la volonté de corps propre au gouvernement très subordonnée ; et par consé(juent la volonté générale et souveraine est la règle de toutes les autres. Au contraire, selon l'ordre naturel, ces différentes volontés deviennent plus actives à mesure qu'elles se concentrent ; la volonté générale est toujours la plus foible, la volonté de corps a le second rang, et la volonté particulière est préférée à tout ; en sorte que chacun est premièrement soi-même , et puis magistrat , et puis citoyen : gradation directement opposée à celle qu'exige l'ordre i-'ocial.

Cela posé, nous supposerons le gou^ernemenl

entre les mains d'un seul homme. Voilà la volonté particulière et la volonté de corps parfaitement réunies , et par conséquent celle-ci au plus haut degré d'intensité qu'elle puisse avoir. Or, comme c'est de ce degré que dépend l'usage de la force, et que la force absolue du gouvernement étant toujours celle du peuple ne varie point, il s'ensuit que le plus actif des ^gouvernements est celui d'un seul.

Au contraire, unissons le gouvernement à l'autorité suprême, faisons le prince du souverain, et des citoyens autant de magistrats ; alors la volonté de corps , parfaitement confondue avec la volonté générale , n'aura pas plus d'activité qu'elle , et laissera la volonté particulière dans toute sa force. Ainsi le gouvernement, toujours avec la même force absolue, sera dans son minimum d'activité.

Ces règles sont incontestables , et d'autres considérations servent à les confirmer. On voit , par exemple, que les magistrats sont plus actifs dans leur corps que le citoyen n'est dans le sien . et que par conséquent la volonté particulière y a beaucoup plus d'influence. Car chaque magistrat est presque toujours chargé de quelque fonction particulière de gouvernement ; au lieu que chaque citoyen , pris à part, n'a aucune jonction de la souveraineté. D'ailleurs , plus l'état s'étend, plus sa force réelle auf^niente , quoiqu'elle n'^iugrcente pas en raison de son étendue ; mais , l'état restant le même , les magistrats ont beau se multiplier, le gouvernement n'en acquiert pas une plus grande force réelle, parcequ'il «st dépositaire de celle de l'état, que nous supposons toujours égale. Ainsi , par cette pluralité , l'ac-

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tivilé du gonvernemeut diniiaue sans que sa force

paisse augmenter.

Après avoir trouvé que le gouvernement se relâche à mesure que les magistrats se multiplient, et que , plus le peuple est nombreux, plus la force réprimante du gouvernement doit augmenter, nous conclurons que le rapport des magistrats au gouvernement doit être inverse de celui des sujets au souverain; c'est-à-dire que plus l'état s'agrandit, plus le gouvernement doit se resserrer, tellement que le nombre des chefs diminue en raison de laugmentatiou du peuple.

Pour lixer ensuite cette diversité de formes sous des dénominations plus précises , nous remarque- .ons , en premier lieu , que le souverain peut commettre le dépôt du gouvernement ù tout le peuple ou à la plus grande partie du peuple , en sorte qu'il y ait plus de citoyens magistrats que de citoyens siiuples particuliers. On donne le nom de démocratie à cette forme de gouvernement.

Ou bien il peut resseri-er le gouvernement entre les mains d'un moindre nombre, en .sorte qu'il y ait plus de simples citoyens que de magistrats; et cette forme porte Je nom à'' aristocratie.

Enfin il peut concentrer tout le gouvernement entre les mains d'un magistrat uuique. Cette troisième forme est la plus commune , et s'appelle mO' narchie ou gouvernement rovai.

Nous remarque ons que toutes ces formes, ou du moins les deux premières, sont susceptibles de plus et de moins , et ont même une assez grande latitude. Car la démocratie peut embrasser tout le peuple ou

se resserrer jusqu'à ia moitié. L'anstocralîe , à son tour, peut (le la moitié du peuple se resserrer indéterminément jusqu'aux plus petits nombres. La ro\auté même admet quelquefois un partage , soit entre le père et le fils , soit entre deux frères , soit autrement. Il y avoit toujours deux rol»-à Sparte, et l'on a vu dans l'empire romain jusqu'à huit empereurs à-la-fois, sans qu'on put dire que l'empire fût divisé. Il y a un point où chaque forme de gouvernement se confond avec la suivante ; et , sous trois dénominations spécifiques , le gouvernement est réellement susceptible d'autant de fotraes diverses que l'état a de citoyens.

Il y a plus: chacun de ces gouvernements pouvant à certains égards se subdiviser en diverses parties, l'une administrée d'une manière et l'autre d'une autre, il peut résulter de ces trois formes combinées une multitude de formes mixtes dont chacune est mullipliable par toutes les formes simples.

On a de tout temps beaacoup disputé sîir la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune est la meilleure eu certains cas , et la pire en d'autres. Pour nous, si dans les différents états le nombre des magistrats (19) doit être inverse de celui des citoyens, nous conclurons qu'en général le gouvernement démocratique convient aux petits

(19) On se souviendra que je n'entends parler ici que de magistrats suprêmes ou chefs de la nation, les autres w'étant que leurs substituts ea telle ou telle partie.

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états , l'aristocratiqTie aux médiocres , et le monar-

chique aux grands.

C'est par le lil de ces recherches que nous parviendrons à savoir quels sont les devoirs et les droits des citoyens , et si l'on peut séparer les uns des auties ; ce que c'est que la patrie, en quoi précisément elle consiste , et à quoi chacun peut connoître s'il a une patrie ou s'il n'en a point.

Après avoir ainsi considéré chaque espèce de société civile en elle-même , nous les comparerons pour en observer les divers rapports: les unes grandes, les autres petites ; les unes fortes, les autres foibles : s'attaquant,s'offensauI,s'entredëtruisant ; et, dans cette action et réaction continuelle, faisant plus de misérables et coûtant la vie à plus dhomuies que s'ils avoient tous gardé leur première liberté. ]N'ous examinerons si l'on n'en a pas fait trop ou trop peu dans l'institution sociale; si les individus soumis aux lois et aux hommes , tandis que les sociétés g.'»rdeut entre elles l'indépendance de la nature . ne restent pas exposés aux maux des deux états, sans en avoir les avantages ; et s'il ne vaudroit pas miecx qu'il n'y eût point de société civile au monde, que d'y en avoir plusieurs. N'est-ce 2)as cet état mixte qui participe à tous les deux, et n'assure ni l'un ni Vaatte , perquermientruin licet,nec tanquam in beUo paratum es:e , nec tanquam in pace secunim {*\? N'est-ce }>as cette association partielle et iiaparTaife qui produit la tyrannie et la guerre? et la tyrannie

(*) Senec. deTr^nq. anlm, cap. i.

et la guerre ne sont-elles pas les plus grande fiéaixx de riiuuianité?

Nous examinerons enfin l'espèce de remèdes qu'oa a cherchés à ces inconvénients par les lij^ues et confédérations, qui , laissant chaque état son maître an dedans , l'arment au dehors contre tout agresseur injuste. Nous rechercherons comment on peut établir une bonne association fédérative , ce qui peut la rendre durable, et jusqu'à quel point on peut étendre le droit de la confédération, sans nuire à celui de la souveraineté.

L'abbé de Saint-Pierre avoit proposé une association de tous les états de l'Europe pour maintenir entre eux une paix perpétuelle. Cette association étoit-elle praticable ."^ et, supposant qu'elle eût été établie, étoit-il à présumer qu'elle eût duré (20).^ Ces recherches nous mènent directement à toutes les questions de droit public qui peuvent achever d'éclaircir celles du droit politique.

Eniln nous poserons les vrais principes du droit de la guerre , et nous examinerons pourquoi Grotius €t les autxes n'en ont donné que de faux.

Je ne serois pas étonné qu'au milieu de tous nos raisonnements, mon jeune homme, qui a du bon sens , me dit en m'iuterrompant : On diroit que nous bâtissons notre édiilce avec du bois , et non pas avec des hommes , tant nous alignons exactement

(20) Depuis que j'écrivois ceci, les raisous pour eut été exposées dans l'extrait de ce proiet; les raisons contre, du moins celles qui m'ont paru solides, se trouveront dans le recueil de mes écrits , à la suite de ce même extrait.

cbaqne pièce à la règle ! Il est vrai , mon ami ; mais songez que le droit ne se plie point aux passions des hommes , et qu'il s'agissoit entre nous d'établir d'abord les vrais principes du droit politique. A présent que nos fondements sont posés , venez examiner ce que les hommes ont bâti dessus, et vous verrez de belles choses!

Alors je lui fais lire Télémaque et poursuivre sa route; nous cherchons l'heureuse Salente, et le bon Idomcnée rendu sage à force de malheurs. Chemin faisant nous trouvons beaucoup de Protésilas, et point de Philoclès. Adraste, roi des Dauniens , n'est pas non plus introuvable. Mais laissons les lecteurs imaginer nos voyages, ou les faire à notre place un Télémaque à la main, et ne leur suggérons point des applications affligeantes , que l'auteur même écarte , ou fait malgré lui.

Au reste , Emile n'étant pas roi , ni moi dieu , nous ne nous tourmentons point de ne pouvoir imiter Télémaque et Mentor dans le bien qu'ils faisoient aux hommes : personne ne sait mieux que nous se tenir à sa place , et ne désire moins d'en sortir. Nous savons que la mciue tâche est donnée à tous; que quiconque aime le bien de tout son cœur, et le lait de tout son pouvoir, l'a lemplie. Nous savons que Télémaque et Mentor sont des chimères. Emile ne vovage pas en homme oisif, et fait plus de bien que s'il étûit prince. Si nous étions rois, nous ne serions j)lus bienfaisants. Si nous étions rois et bienfaisants , nous ferions sans le savoir mille maux réels pour un bien apparent que nous croirions faire. Si nous étions rois et sages, le premier bien que nous vou-

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