‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 33 sur 38 · LIVRE T · texte numérisé non relu

LIVRE T

d rions faire à nous-mcmes et aux autres seroit d'abdiquer la royauté et de redevenir ce que nous sommes. '

J'ai dit ce qui rend les voyages infructueux à tout le monde. Ce qui les rend encore plus infructueux à la jeunesse, c'est b manière dont on les lui fait faire. Les gouverneurs, plus curieux de leur amusement que de son instruction, la mènent de ville en ville, de palais çn palais, de cercle en cercle; ou, s'ils sont savants et gens de lettres , ils lui font passer son temps à courir des bibliothèques, à visiter des antiquaires , à fouiller de vieux nvDuuments, à transcrire de vieilles inscriptions. Dans chaque pays ils s'occupent d'un autre siècle ; c'est comme s'ils s'occupoient d'un autre pays ; en sorte qu'après avoir à grands frais parcouru l'Europe , livrés aux frivolités ou à l'ennui, ils reviennent sans avoir rien vu de ce qui peut les intéresser, ni rien appris de ce qui peut leur être utile.

Toutes les capitales se ressemblent, tous les peuples s'y mêlent, toutes les mœurs s'y confondent; ce n'est pas là qu'il faut aller étudier les nations. Paris et Londres ce sont à mes yeux que la mêm« ville. Leurs habitants ont quelques préjugés différents , mais ils n'en ont pas moins les uns que le» autres, et toutes leurs maximes pratiques sont les mêmes. On sait quelles espèces d'hommes doivent se rassembler dans les cours. On sait quelles mœurs l'entassement du peuple et l'inégalité des fortunes doit par-tout produire. Sitôt qu'on me parle d'une ville composée de deux cent mille âmes , je sais «l'avance comment on y vit. Ce que je saurois d«

plus sur les lieux ne vaut pas la peine d'aller l'apprendre.

C'est dans les provinces reculées, où il y a moins de mouvement, de commerce, où les étrangers voyagent moins, dont les habitants se déplacent moins , cliangent moins de fortune et d'état, qu'il faut aller étudier le génie et les mœurs dune nation. Voyer en passant la capitale, mais allez observer au loin le pays. Les François ne sont pas à Paris , ils sont en Touraine; les Anglois sont plus angloisen Mercie qu'à Londres , et les Esj)agnols plus espagnols en Galice qu'à Madrid. C'est à ces grandes distances qu'un peuple se caractérise et se montre tel qu'il est sans mélange : c'est là que les bons et les mauvais effets du gouvernement se font mieux sentir, comme au bout d'un plus grand rayon la mesure des arcs est plus exacte.

Les rapports nécessaires des mœurs au gouvernement ont été si bi:n expusés dans le livre de l'Esprit des lois , qu'on ne peut mieux faire que de recourir à cet ouvrage pour étudier ces rapports. Mais , en générai , il y a deux règles faciles et simples pour juger de la bonté relative des gouvernements. L'une est la population. Dans tout pays qui se dépeuple l'état tend a sa ruine ; et le pays qui peuple le plus , f ùt-il le plus pauvre , est inJàilUbiement le mieux gouverné. (*)

Mais il faut pour cela que cette population soit un effet naturel du gouvernement et des mœurs ; car

(*) Je ne sache qu'une seule exception à cette règle, c'cbt la Chine.

si elle se faisoitpar des colonies , ou par d'autres Toies accidentelles et passagères , alors elles prouyeroient le mal par le remède. Quand Auguste porta des lois contre le célibat , ces lois montroient déjà le déclin de l'empire romain. Il faut que la bonté du gouvernement porte les citoyens à se marier, et non pas que la loi les y contraigne : il ne faut pas examiner ce qui se fait par force , car la loi qui combat la constitution s'élude et devient vaine , mais ce qui se fait par l'influence des mœurs et par la pente naturelle du gouvernement, car ces moyens ont seuls un effet constant. C'étoit la politique du bon abbé de Saint-Pierre de cbercher toujours un petit remède à chaque mal particulier, au lieu de remonter à leur source commune, et de voir qu'on ne les pouvoit guérir que tous à-la-fois. Il ne s'agit pas de traiter séparément chaque ulcère qui vient sur le corps d'un malade, mais d'épurer la masse du sang qui les produit tous. On dit qu'il y a des prix en Angleterre pour l'agriculture ; je n'en veux pas davantage; cela seul me piouve qu'elle n'y brillera pas long-temps.

La seconde marque de la bonté relative du gouvernement et des lois se tire aussi de la population . mais d'une autre manière , c'est-à-dire de sa distribution, et non pas de sa quantité. Deux états égaux en grandeur et en nombre d'bommes peuvent être fort inégaux en foice , et le plus puissant des deux est toujours celui dont les habitants sont le plus également répandus sur le territoire : celui qui n'a pas de si grandes villes , et qui par conséquent brille le moins, battra toujours Tautre. Ce sont les grandes

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villes qai épuisent un état et font sa foiblesse ; la richesse qu'elles produisent est une richesse apparente et illusoire; c'est beaucoup d'argent et peu d'effet. On dit que la ville de Paris vaut une province au roi de France; moi je crois qu'elle lui en coûte plusieurs ; que c'est à plus d'un égard que Paris est nourri par les provinces , et que la plupart de leurs revenus se versent dans cette ville et y restent, sans jamais retourner au peuple ni au roi. Il est inconcevable que, dans ce siècle de calculateurs , il n'y en ait pas un qui sache voir que la France seroit beaucoup plus puissante si Paris étoit anéanti. Non seulement le peuple mal distribué n'est pas avantageux à l'état, mais il est plus ruineux que la dépopulation même, en ce que la dépopulation ne donne qu'an produit nul, et que la consommation mal-entendue donne un produit négatif. Quand j'entends un François et un Anglois , tout fiers de la grandeur de leurs capitales , disputer entre eux lequel de Paris ou de Londres contient le plus d'habitants, c'est pour moi comme s'ils disputoient ensemble lequel des deux peuples a l'honneur d'être le plus mal gouverné.

Etudiez un peuple hors de ses villes, ce n'est qu'ainsi que vous le connoîti-ez. Ce n'est rien de voir la forme aj)parente d'un gouvernement, fardée par l'appareil de l'administration et par le jargon des adniiuistratenrs , si l'on n'en étudie aussi la nature par les effets qu'il produit sur le peuple, et dans tous les degrés de l'administration. La différence de la forme au /ond se trouvant partagée entre tous ces degrés , ce n'est qu'en les embrassant tous qu'on connoit cette dilXérence. Dans tel pays , c'est par les ma-

noeuvres des subdélégués qu'où commence à sentir l'esprit du ministei'e ; dans tel autre il faut voir élire les membres du parlement pour juger s'il est vrai que la nation soit libre : dans quelque pays que c« soit il est impossible que qui n'a vu que les villes connoisse le gouvernement, attendu que l'esprit n'en est jamais le même pour la ville et pour la campagne. Or, c'est la campagne qui fait le pays , et c'est 1« peuple de la campagne qui fait la nation.

Cette étude des divers peuples dans leurs province» reculées , et dans la ^implicite de leur génie originel , donne une observation générale bien favorable à mon épigraphe, et bien consoiante pour le cœur humain ; c'est que toutes les nations , ainsi observées , paroissent en valoir beaucoup mieux , plus elles se rapprochent de la nature , plus la bonté domine dans leur ^;aractere : ce n'est qu'en se renfermant dans les villes, ce n'est qu'en s'altérant à force de culture, qu'elles se dépravent, et qu'elles changent en vices agréables et pernicieux quelques défauts plus grossiers que malfaisants.

De cette observation lésulte un nouvel avantage dans la manière de voyager que je propose , en ce que les jeunes gens, séjournant peu dans les grandes villes où règne une horrible corruption, sont moins exposés à la contracter, et conservent parmi des hommes plus simples, et dans des sociétés moins nombreuses , un jugement plus sur, un goût plus sain, des mœurs plus honnêtes. Mais, au reste, cette contagion n'est guère à craindre pour mon Emile ; il a tout ce qu'il faut pour s'^n garantir. Parmi toates les précautions que j'ai prises pour

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cela, je compte pour beancoup l'attacheinent quil a dans le cœur.

On ne sait pins ce que peut le véritable amour sur les inclinations des jeunes gens , parceque ne le ccnnoissant pas mieux qu'eux , ceux qui les gouvernent les en détournent. Il faut pourtant qu'un jeune homme aime ou qu'il soit débauché- li est aisé d'en imposer par les apparences. On me citera mille jeunes gens qui, dit-on, vivent fort chastement sans amour; mais qu'on me cite un homme fait , an véritable homme qui dise avoir ainsi passé sa jeunesse , et qui soit de bonne foi. Dans toutes les vertus, dans tous les devoirs , on ne cherche que l'apparence ; moi, e cherche la réalité, et je suis trompé s'il y a pour y parvenir d'autres moyens que ceux que je donne.

L'idée de rendre Emile amoureux avant de le faire vovager n'est pas de mou invention. Voici le trait qui me l'a suggérée.

.T'etois à Venise en visite chez le ^^ouvemeur d'un jeune Anglois. C'élott en hiver, nous étions autour du feu. Le gouverneur reçoit ses lettres de la poste. Il les lit . et puis en relit une tout haut u son élevé. Elle étoit en anglois : je n'y compris rien ; mais , durant la lecture, je vis le jeune hoaime déchirer de très belles manchettes de point qu'il poiloit , et les jeter au feu l'une après l'autre , le plus doucement quil put, afin qu'on ne s'en apperçùt pas. Surpris de ce caprice , je le regarde au visage et o'ois y voir de l'émotion ; mais les signes extérieurs des passions , quoiqu'assez semblables chez tous les hommes , ont des différences nationales sur lesquelles il e&t facile

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lie se tromper. Les peuples ont divers langages sur le visage, aussi bien que dans la bouclie. J'attends la fm de la lecture, et puis montrant au gouverneur les poignets nus de son élevé, qu'il cachoit pourtant de son mieux, je lui dis : Peut-on savoir ce que cela signifie ?

Le gouverneur, voyant ce qui s'étoit passé , se mit à rire, embrassa son élevé d'un air de satisfaction ; et, après avoir obtenu son consentement, il me donna l'explication que je souhaitois.

Les manchettes, me dit-il , que M. John vient de déchirer sont un présent qu'une dame de cette ville lui a fait il n'y a pas long-temps. Or, vous saurez que M. John est promis dans son pays à une jeune demoiselle pour laquelle il a beaucoup d'amour, et qui en mérite encore davantage. Celte lettre est de la mère de sa maîtresse , et je vais vous en traduire l'endroit qui a causé le dégât dont vous ayez été le témoin.

« Luci ne quitte point les manchettes de lord « John. Miss Betti Roldham vint hier passer l'après- « midi avec elle et voulut à toute force travailler à « son ouvrage. Sachantque Luci s'étoit levée aujour- « d'hui plutôt qu'à l'ordinaire, j'ai voulu voir ce « qu'elle faisoit, et je l'ai trouvée occupée à défaire « ce qu'avoit fait hier miss Betti, Elle ne veut pas « qu'il y ait dans son présent un seul point d'une u autre main que la sienne. »

M. John sortit un moment après pour prendre d'autres manchettes , et je dis à son gouverneur : Vous avez un élevé d'un excellent naturel ; mais par^ lez-moi vrai, la lettre de la mère de miss Luci n'est-^

elle point arrangée? n'est-ce point un expédient de votre façon contre la dame aax manchettes ? Non , me dit-il, la chose eat réelle ; je n'ai pas mis tant d'art âmes soins ; j 'y ai mis de la simplicité , du zelc , et Dieu a béni n;on travail.

Le trait de ce jeune homme n'est point sorti de ma mémoire ; il n'étoit pas propre à ne rien produire dans la tète d'un rêveur comme moi.

Tl est temps de finir. Ramenons lord John à miss Luci, cest-à-dire Emile à Sophie. Il lui rapporte t\ec un cœur non moins tendre qu'avant son départ un esprit plus éclairé , et il rapporte dans son pays l'avantage d'avoir connu les gouvernements par tous leurs vices , et les peuples par toutes leurs vertus. J'ai inèiiie pris soin qu'il se liât dans chaque nation avec quelque homme de mérite par un traité d'hospitalité à la majoiere des anciens, et je ne serai pas fâché quil cultive ces connoissances par un commerce de lettres. Outre qu'il peut être utile et qu'il est toujours agréable d'avoir des carrespondances> dans les pays éloignés , c'est une excellente précaution contre l'empire des préjugés nationaux , qui , nous attaquant toute la vie, ont lot ou tard quelque prise sur nous. Rien n'est plus propre à leur ôfer cette prise que le commerce désintéressé des gens sensés qu'on estime , lesquels , n'ayant point ces préjugés et les combattant par les leurs , nous donnent les moyens d'opposer sans cesse les uns aux autres , et de nous garantir ainsi de tous. Ce n'est point la même chose de commercer avec les étrangers chez nous ou chez eux. Dans le premier cas , ils ont toujours pour le pays où ils vivent un ménagement

qui leur fait déguiser ce qu'ils en pensent, ou qui leur en fait penser favorableinent tandis qu'ils y sont : de retour chez eux ils en rabattent, et ne sont que justes. Je serois bien aise que l'étranger que je consulte eût vu mon pays, mais je ne lui en demanderai son avis que dans le sien.

Après avoir presque employé deux ans à parcourir quelques uns des grands états de l'Europe et beaucoup plus des petits; après en avoir appris les deux ou trois principales langues ; après y avoir vu ce qu'il y a de vraiment curiç.ux , soit en histoire naturelle, soit en gouvernement, sôit en arts , soit en hommes, Emile, dévoré d'impatience , m'avertit que notre terme approche. Alors je lui dis : Eh bien ! mon ami , vous vous souvenez du priacipal objet de nos voyages; vous avez vu, vous avez observé. Quel est enfin le résultat de vos observations ? à quoi vous fixez- vous .^ On je me suis trompé dans ma méthode, ou il doit me répondre à-peu-près ainsi :

« Aquoijemelixe .^ à rester tel que vous m'avez fait «être, et à n'ajouter volontairement aucune autre n chaîne à celle dont me chargent la nature et les « lois. Phis j'examine l'ouvrage des hojtnmes dans « leurs institutions . plus je vois qu'à force de vou- « loir être indépendants ils se font esclaves , et qu'ils « usent leur liberté même en vains efforts pour l'as' '«.surer. Pour ne pas céder au torrent des choses, ils «lsç font mille attachements; puis j sitôt qu'ils Yeu=»

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«lent faire an pas. ils ne peuvent, et sont étonnés « de tenir à tout. Il me sembie que ponr se rendre « libre on n'a rien à faire ; il suffit de ne pas vouloir « cesser de l'être. C'est vous , ô mon maître, qui « m'avez fait libre en m'apprenant à céder à la né- « cessité. Qu'elle vienne quand il lui plaît, je m'y « laisse entraîner sans contrainte ; et , comme je ne « veux pas la combattre , je ne m'attache à rien pour « me retenir. Jai .chercbé dans nos voyages si je « trouver ois quelque coin de terre ou je pusse être a absolument mien ; mais en quel lieu parmi les « hommes ne dépend-on plus de leurs passions ? Tout tt bien examiné , j'ai trouvé que mon souhait même e< étoit contradictoire; car , dussé-je ne tenir à nulle a autre chose, je tiendrois au moins à la terre où je me a serois fixé ; ma vie seroit attachée à cette terre comme <T celle des dryades l'étoit à leurs arbres ; j'ai trouvé (t qu'empire etliberté étant deux mots incompatibles , «je ne pouvois être maître d'une chaumière qu'en <x cessant de l'être de moi.

Hoc erat in votis , modus agrl non ita magnus ( * )

* Je me souviens que mes biens furent la cause de R nos recherches. "Vous prouviez très solidement que t je ne pouvois garder à la fois ma richesse et ma « liberté : mais quand vous vouliez que je fusse à la tt fois libre et sans besoins, vous vouliez deux choses rt incompatibles ;car je ne saurois me tirer de la déi; pcndance des hommes qu'en rentrant sous celle de

(*) Voilà tout ce que je souhaitois, une terre d'u.t© étcuduc médiocre. Horat. Uv. II, sat. 6,

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« la nature. Que ferai-je donc avec la fortune que «mes parents m'ont laissée? Je commeucerai par « n'en point dépendre; je relâcherai tous les liens « qui m'y attachent: si ou me la laisse, elle me res- « tera; si on me Tote , on ne m'entraînera point avec • elle. Je ne me tourmenterai point pour la retenir, « mais je resterai ferme à ma place. Riche ou pauvre, « je serai libre. Je ne le serai point seulement en tel « pays , en telle contrée , je le serai par toute la terre. « Pour moi toutes les chaînes de l'opinion sont bri- « sées, je ne connois que celles de la nécessité. J 'ap- « pris à les porter dès ma naissance et je les porterai « jusqu'à la mort, car je suis homme ; et pourquoi « ne saurois-je pas les porter étant libre, puisqu'étant R esclave il les faudroit bien porter encore, et celles R de l'esclavage pour surcroit ?

« Que m'importe ma condition sur la terre.'' que « m'importe où que je sois.'' Par- tout où il y a des « hommes , je suis chez mes frères ; par-tout où il n'y « en a pas , je suis chez moi. Tant que je pourrai « rester indépendant et riche, j'ai du bien pour vi- « vre; et je vivrai. Quand mon bien m'assujettira, « je Tabaudonuerai sans peine; j'ai des bras pour tra- «vailler, et je vivrai. Quand mes bras me manque- « ront, je vivrai si l'on me nourrit, je mourrai si « l'on m'abandonne : je mourrai bien aussi quoi- « qu'on ne m'abandonne pas; car la mort n'est pas « une peine de la pauvreté, mais une loi de la nature. « Dans quelque temps que la mort vienne, je la dé- « fie ; elle ne me surprendra jamais faisant des prépa- « ratifs pour vivre; elle ne m'empêchera jamais d'à- « voir vécu.

«Voilà, mon père, à quoi je me fixe. Si j'étois « sans passion , je serois , dans mon état d'iiomme , a indépendant comme Dieu même, puisque, ne vou- «t.lant que ce qui est, je n'aurois jamais à lutter « contre la destinée. Au moins je n'ai qu'une chaîne , «c'est la seule que je porterai jamais, et je j)uis « m'en glorilier. Venez donc , donnez-moi Sophie , et « je suis libre.

« Cher Emile, je suis bien aise d'entendre sortir «de ta bouche des discours d'homme et d"en voir n les sentiments dans ton coeur. Ce désintéressement a outré ne me déplaît pas à ton âge. Il diminuera a quand tu auras des enfants , et tu seras alors préci- « sèment ce que doit être un bon père de famille et « un homme sage. Avant tes voyages je sa vois quel « en seroit l'efiet ; je savois qu'en regardant de près « uos institutions tu serois bien éloigné d'y prendre « la coniiauce qu'elles ne méritent pas. C'est en vain u qu'on aspire à la liberté sons la sauve-garde des « lois. Des lois ! où est-ce qu'il y en a ? et où est-ce « quelles sont respectées ? Par-tout tu n'as vu régner « sous ce nom que l'intérêt particulier et les passions <i des hommes. Mais les lois éternelles de la nature « et de l'ordre existent. Elles tiennent lieu de loi po- « sitive au sage ; elles sont écrites an fond de son « cœur par la conscience et par la raison ; c'est à «c celles-là qu'il doit s'asservir pour être libre ; et il « n'y a d'esclave que celui qui fait mal, car il le fait <r tou'ours malgré lui. La liberté n'est dans aucune a forme de gouvernement, elle est dans le cœur de « l'homme libie, il la porte par-tout avec lui. L'hom-

« me vile porte par-tout la servitude. L'un seroit es- « clave à Genève, et l'autre libre à Paris.

a Si je te parlois des devoirs du citoyen, tu me de- « manderois peut-être où est la patrie, et tu croirois a ra'avoir confondu. Tu te tromperois pourtant, cher «Emile; car qui n'a pas une patrie a du moins un o pays. Il y a toujours un gouvernement et des simu- « lacres de lois sous lesquels il a vécu tranquille. Que « le contrat social n'ait point été observé , qu'im- « porte , si l'intérêt particulier l'a protégé comme « auroit fait la volonté générale , si la violence pu- «t Llique l'a garanti des violences particulières, si le « mal qu'il a vu faire lui a fait aimer ce qui étoit « bien, et si nos institutions mêmes lui ont fait cona noître et liair leurs propres iniquités ? O Emile ! a où est l'homme de bien qui ne doit rien à son « pays ? Quel qu'il soit , il lui doit ce qu'il y a de plus « précieux pour l'homme, la moralité de ses actions B et l'amour de la vertu. Né dans le fond d'un bois , « il eût vécu plus heureux et plus libre; mais n'ayant « rien à combattre pour suivre ses penchants . il «eût été bon sans mérite, il n'eut point été ver- « tueux , et maintenant il sait l'être malgré ses pas- « sions. La seule apparence de l'ordre le porte À le « connoitre, à l'aimer. Le bien public , qui ne sert « que de prétexte aux autres, est pour lui seul un « motif réel. Il apprend à se combattre , à se vaincre , « à sacrifier son intérêt à l'intérêt commun. Il n'est « pas vrai qu'il ne tire aucun profit des lois ; elles «lui donnent le courage d'être juste, même parmi « les méchants. Il n'est pas vrai qu'elles ne l'ont pas

« rendu libre , elles lui ont at)pris à régiier sur lui.

.< Ne dis donc pas, Que m'importe où que je sois ? « Il t'importe d'être où tu peux remplir tous tes de- « voirs, etTun de ces devoirs est latiacbement pour « le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te proté- <T oerent enfant , tu dois les aimer étant homme. ïu a dois vivre au milieu d'eux , ou du moins en lieu « d'où tu puisses leur être utile autant que tu peux « l'être , et où ils sachent où te prendre si jamais ils « ont besoin de toi. Il y a telle circonstance où un « homme peut être plus utile à ses concitoyens hors « de sa »)atrie que s'il vivoit dans son sein. Alors il « doit n'écouter que son zèle et supporter son exil c< sans murmure ; cet exil même est un de ses devoirs. H Mais toi . bon Emile , à qui rien n'impose ces don- « loureux sacrifices , toi qui n'as pas pris le triste em- « p!oi de dire la vérité aux hommes , va vivre au K milieu d'eux , cultive leur amitié dans un doux u commerce , sois leur bienfaiteur, leur modèle : ton « exemple leur servira plus que tous nos livres, et le « bien qu'ils te verront faire les touchera plus que a tons nos vains discours.

a Je ne t'exhorte pas pour cela d'aller vivre dans « les grandes villes; au contraire, un des exemples a que les bons doivent donner aux autres est celui « de la vie palriarcliale et champêtre , la première « vie de l'homme, la plus paisible , la plus naturelle « et la plus douce à qui n'a pas le cœur corrompu. « Heureux, mon jeuue ami, le pays où l'on n'a pas «besoin d'aller chercher la paix dans un désert î. a Mais ouest ce pays? Un homme bienfaisant satis- »[ fait mal sou penchant au miiieu des villes , où il

« ne trouve presque à exercer son zèle que pour des « intrigants ou pour des frippons. L'accueiJ qu'on a y fait aux fainéants qui viennent y chercher for- « tune ne fait qu'achever de dévaster le pays , qu'au a contraire il faudroit repeupler aux dépens des a villes. Tous les hommes qui se retirent de la grande a société sont utiles précisément parcequ'ils s'en « retirent , puisque tous ses vices lui viennent d'être « trop nombreiïse. Ils sont encore utiles lorsqu'ils « peuvent ramener dans les lieux déserts la vie , a la culture , et l'amour de leur premier état. Je m'at- « tendris en songeant combien de leur simple retraite « Emile et Sophie peuvent répandre de bienfaits au- « tour d'eux, combien ils peuvent vivifier la cam- « pagne et ranimer le zèle éteint de l'infortuné villa- « geois. Je crois voir le peuple se multiplier, les « champs se fertiliser, la terre prendre une nouvelle « parure , la multitude et l'abondance transformer « lesti'avaux en fêtes, les cris de joie et les bénédic- « tions s'élever du milieu des jeux rustiques autour « du couple aimable qui les a ranimés. On traite l'âge « d'or de chimère , et c'en sera toujours une pour « quiconque a le cœur et le goût gâtés. Il n'est pas « même vrai qu'on le regrette, puisque ces regrets « sont toujours vains. Que faudroit-il donc pour le « faire renaitre ? Une seule chose , mais impossible, « ce seroit de l'aimer.

« Il semble déjà renaître autour de l'habitation de tf Sophie ; vous ne ferez qu'achever ensemble ce que « ses dignes parents ont commencé. Mais , cher Emi- « le , qu'une vie si douce ne te dégoûte pas des de« « voirs pénibles , si jamais ils te sont imposés : soOr

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a5o EMILE,

o viens-toi que les Romains passoient de la charme « au consulat. Si le prince ou l'état t'appelle au ser- « vice de la patrie, quitte tout pour aller remplii-, « dans le poste qu'on t'assigne , riionorable fonction « de citovec. Si cette fonction t'est onéreuse, il e^)t a un moven honnête et sur de t'en affranchir, c'est « de la remplir avec assez d'intégrité pour qu'elle ne « te soit pas long-temps laissée. Au reste ciains peu « l'euibarras d'une pareille charge ; taut qu'il y aura « des hommes de ce siècle, ce n'est pas toi qu'on « viendra chercher pour servir l'état. «

Que ne m'est-il permis de peindre le retour d'Emile auprès de Sophie et la lîn de leurs amours, ou plutôt le commencement de l'amour conjugal qui les uuit .' amour fondé sur lestime, qui dure autant que la vie; sur les vertus , qui ne s'effacent point avec la beauté, sur le* convenances des caractères, qui rendent le commerce aimable et prolongent dans la vieillesse le charnue de la première union. Mais tous ces détails pourroient plaire sans être utiles; et jusqu'ici je ne me suis permis de détails agréables que ceux dont jai cru voir l'utilité. Quilterois-je cette re<^leà la tin de ma tàche.^>on,je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop foible pour des travaux de si longue haleine , jabandonnerois celui-ci s'il étoit moins avancé : pour ne pas le laisser imparfait , il est temps que j achevé.

Entin je vois naître le plus charmant des jours d'Emile et le plus heureux des miens; je vois couronner mes soins et je commence den goûter le fiuit. Le digne couple s'unit dune chaîne indissoluble . leur bouche prononce et leur coeur couKrma

des serments qui ne seront point vains: ils sont époux. En rcA^enant du temple , ils se laissent conduire ; ils ne savent où ils sont , où ils vont , ce qu'où fait autour d'eux. Ils n'entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troubles ne voient plus rien. O délire! o foiblesse humaine! le sentiment du bonheur écrase l'homme, il n'est pas assez fort pour le supporter.

Il y a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage , prendre un ton convenable avec les non» veaux époux. La morne décence des uns et le propos léger des autres me semblent également déplacés. J'aimerois mieux qu'on laissât ces jeunes cœurs se replier sur eux-mêmes et se livrer à une agitation qui n'est pas sans charme, que de les en distraire si CL'aellement pour les attrister par une fausse bienséance , ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries , qui, dussent-elles leur plaire en tout autre temps , leur sont très sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mes deux jeunes gens , dans la douce langueur qui les trouble , n'écouler aucun des discours qu'on leur tient. Moi, qui veux qu'on jouisse de tous les jours de la vie, leur en laisserai-je pcîdre un si précieux ? Non, je veuxjc[u'ils le goûtent , qu'ils le savourent, qu'il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable, et , les menant promener à l'écart, je les rappelle à euxmêmes en leur parlant d'eux. Ce n'est pas seulement à leurs oreilles que je veux parler, c'est à leurs coeurs ; et je n'ignore pas quel est le sujet unique dont ils peuvent s'occuper ce jour-là.

a.Ta EMILIE.

Mes enfants , leur dij>-je en les prenant tons Jenx par ia main, il y a trois ans qne j'ai vu naître cette flamme vive et pure qui fait votre bonbeur aujourd'hui. Elle n'a fait qu'augmenter sans cesse ; je vois dans vos yeux qu'elle esta son dernier degré de véhémence; elle ne peut plus que s'affoiblir. Lecteurs , ne voyez-vous pas les transports , les emportements , les serments d'Emile , l'air dédaigneux dont Sophie dégage sa main de ia mienne, et les tendres protestations que leurs yeux se font mutuellement de s'adorer jusqu'au dernier soupir.^ Je les laisse faire, et pais je reprends.

J'ai souvent pensé qne si l'on pouvoit prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage , on auroit le paradis sur la terre. Cela ne s'est jamais vu jusqu'ici. Mais si la chose n'est pas tout-à-fait impossible, vous êtes bien dignes l'un et l'autre de donner un exemple que vous n'aurez reçu de personne, et qne peu d'époux sauront imiter. Voulez-vous, mes enfants , que je vous dise un moyen que j'imagine pour cela, et que je crois être le seul possible.^

Ils se regardent en souriant et se moquant de ma simplicité. Emile me remercie nettement de ma rec*:^te, en disant qu'il croit que Sophie en a une meilleure , et que quant à lui celle-là lui suffit. Sophie approuve , et paroît tout aussi conliante. Cepen daat à travers son air de raillerie je crois démêler un peu de curiosité. J'examine Emil^ ; ses yeux ardents ilevoreut les charmes de son épouse ; c'est la seule chose dont il soit curieux , et tous mes propos ne rembarra.ssent guère. Je soaris à mon tour en

disant en moi-même, Je saurai bientôt te reudre attentif.

La différence presque imperceptible de ces mou- Tements secrets en marque uue bien caractéristique dans les deux sexes, et bien contraire aux préjugés reçus ; c'est que généralement les borames sont moins constants que les femmes, et se rebutent plutôt qu'elles de l'amour heureux. La femme pressent de loin l'inconstance de l'homme , et s'en inquiète (* ) ; c'est ce qui la rend aussi plus jalouse. Quand il commence à s'attiédir, forcée à lui rendre pour le garder tous les soins qu'il prit autrefois pour lui plaire, elle pleure , elle s'humilie à son tour, et rarement avec ie même succès. L'attachement et les soins gagnent les coeurs, mais iis ne les recouvrent guère. J e reviens à ma recette contre le refroidissement de iamour dans le mariage.

Elle est simple et facile, reprends-je ; c'est de continuer d'être amants quand on est é])oux. En effet , dit Emile en riant du secret , elle ne nous sera pas pénible.

(*) En France, les femmes se détachent les premières ; et cela doit être , parcequ'ayant peu de tempérament, et ue voulant que des hommages, quand un mari u'en rend plus, on se soucie peu de sa personne. Dans les autres pays, au ccmtraire , c'est le mari qui se détache ie premier : cela doit être encore , parceque les femmes , fideîes mais indiscrètes, en les importunant de leurs désirs, les dégoûtent d'elles. Ces vérités générales peuvent souffrir beaucoup d'exceptions ; mais je crois maintenant que ce sont dçs vérités générales.

Phis pénible à vons qui parkz cfné vous ne pensée peut-être. Laissez -moi, je vous prie, le temps de m'expliqtrer.

Lesna?nds qu'on veut trop serrer rompent. Voilà ce qui arrive à celui du mariage quand on veut lui donner plus de force qu'il n'en doit avoir. La fidélité qu'il impose aux deux époux est le plus saint de de tous les droits; mais le pouvoir qu'il donne à chacun des deux sur l'antre est de trop. La contrainte et l'amour vont mal ensemble, et le plaisir ne se commande pas. Ne rougissez point, ô Sophie, et ne songez pas à fuir. A Dieu ne plaise que je veuille offenser votre modestie ! mais il s'agit du destin de vos jours. Pour un si grand objet souffrez, entre un époux et un père , des discours que vous ne supporteriez pas ailleurs.

Ce n'est pas tant la possession que l'assujettissement qui rassasie , et l'on garde pour une liile entretenue un bien plus long attachement que pour une femme. Comrjent a-t-on pu faire un devoir des plus tendres caresses , et un droit des plus doux témoignages ^e l'amour? C'est le désir mutuel quî fait le droit, la nature n'en connoît point d'autre. Lnr loi peut restreindre ce droit , mais elle ne sauroit l'étendre. La volupté est si douce par elic-mème ! doit-elle recevoir de la triste gène la force qu'elle n'aura pu tirer de ses propres attraits.** Non , mes enfants , dans le mariage les cœurs sont liés, mais les corps ne sont point asservis. Vous vous de^ez la fidélité , non la complaisance. Chacun des deux ne peut vive qu'à l'autre, mais nul des deux ne doit être à l'autre qu'autant qu'il lui plaît.

S'il est donc vrai , cher Emile, que vous vouliez être l'amant de votre femme, qu'elle soit toujours votre maîtresse et la sienne ; soyez amant heureux , mais respectueux ; obtenez tout de l'amour sans rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour vous des droits, mais des grâces. Je sais que la pudeur fuit les aveux formels et demande d'être vaincue ; mais, avec de la délicatesse et du véritable amour, l'amant se trompe-t-ii sur la volonté secrète ? Ignore-t-il quand le cœur et les yeux accordent ce que la bouche feint de refuser? Que chacun des deux, toujours maître de sa personne et de ses caresses, ait droit de ne les dispenser à l'autre qu'à sa propre volonté. Souvenez- vous toujours que , même dans le mariage, le plaisir n'est légitime que quand le désir est partagé. Ne craignez pas , mes enlants , que cette loi vous tienne éloignés; au contraire , elle vous rendra tous deux plus attentifs à vous plaire , et préviendra la satiété. Bornés uniquement l'un à l'autre, la nature et l'amour vous rapprocheront assez.

A ces propos et d'autres semblables , Emile se fâcbe , se récrie ; Sophie , honteuse, tient son éventail sur ses yeux , et ne dit rien. Le plus mécontent des deux , peut-être , n'est pas celui qui se plaint le plus. J'insiste impitoyablement : je fais rougir Emile de son peu de délicatesse; je me rends caution pour Sophie qu'elle accepte pour sa part le traité. Je la provoque à parler, on se doute bien qu'elle n'ose me démentir. Emile , inquiet , consulte les yeux de sa jeune épouse ; il les voit, à travers leur embarras , pleins d'un trouble voluptueux qui le rassure cou-

tre le risqne de la confiance. 11 se jette îi ses pieds , baise avec transport la main qu'elle lui tend , et jure que , hors ]a fidélité promise , il renonce à tout autre droit sur elle. Sois , lui dit-il , chère épouse, l'arbitre de mes plaisirs comme tu Tes de mes jours et de ma destinée. Dut ta cruauté me coûter la vie , jeté rends mes droits les plus chers. Je ne venx rien devoir à ta complaisance, je veux tout tenir de ton cœur.

Bon Emile , rassure-toi : Sophie est trop généreuse elle-même pour te laisser mourir victime de ta générosité.

Le soir, prêt à les quitter, je leur dis du ton le plus grave qu'il m'est possible : Souvenez-vous tous deux que vous êtes libres , et qu'il n'est pas ici question des devoirs d'époux ; croyez-moi , point de fausse déférence. Emile, veux-tu venir .»* Sophie le permet. Emile, en fureur, voudra me battre. Et vous, Sophie, qu'ea dites- vous ? faudra-t-il que je Temmene.^ La menteuse , en rougissant, dira qu'oui. Charmant et doux mensonge , qui vaut mieux que la vérité l

Le lendemain.... L'image de la félicité ne flatte plus les hommes; la corruption du vice n'a pas moins dépravé leur goût que leurs coeurs. Ils ne savent plus sentir ce qui est touchant ni voir ce qui est aimable. Vous qui , pour peindre la volupté , n'imaginez jamais que d'heureux amants nageant dans le sein des délices , que vos tableaux sont encore imparfaits! vous n'en avez que la moitié la plus grossière; les plus doux attraits de la volupté n'y sont point. Oh ' qui de vous n'a jamais vu deux jeunes époux ,

unis sons d'heureux auspices , sortant du lit nuptial, et portant à-la-fois dans leurs regards languissants et chastes l'ivresse des doux plaisirs qu'ils viennent de goûter, l'aimable sécurité de l'innocence , et la certitude alors si charmante de couler ensemble le reste de leurs jours? Voilà l'objet le plus ravissant qui puisse être offert au cœur de l'homme ; voilà le vrai tableau de la volupté: vous l'avez vu cent fois sans le reconnoître; vos cœurs endurcis ne sont plus faits pour l'aimer. Sophie, heureuse et paisible, passe le jour dans les bras de sa tendre raere; c'est un repos bien doux à prendre après avoir passé la nuit dans ceux d'un époux.

Le surlendemain j'apperçois déjà quelque changement de scène. Emile veut paroître un peu mécontent: mais , à travers cette affectation , je remarque un empressement si tendre et même tant de soumission, que je n'en augure rien de bien fâcheux. Pour Sophie, elle est plus gaie que la veille, je vois briller dans ses yeux un air satisfait; elle est charmante avec Emile ; elle lui fait presque des agaceries dont il n'est que plus dépité.

Ces changements sont peu sensibles , mais ils ne m'échappent pas : je m'en inquiète, j'interroge Emile en particulier ; j'apprends qu'à son grand regret, et malgré toutes ses instances, il a fallu faire lit à part la nuit précédente. L'impérieuse s'e.^t hâtée d'user de son droit. -On a un éclaircissement : Emile se plaint amèrement , Sophie plaisante ; mais enlîn , le vovant prêt à se fâcher tout de bon , elle lui jette un regard plein de douceur et d'amour, et, me serrant la main, ne prononce que ce seul mot, mais d'un

ton qui va chercber l'aine , L'ingratl Emile est si bête qu'il n'entend rien à cela. Moi, je l'entends; j'écarte Emile, et je prends à son tour Sophie en particulier.

Je vois, lui dis-je, la raison de ce caprice. Ou ne sauroit avoir plus de délicatesse ni l'employer plus mal-à-propos. Chère Sophie , rassurez- vous ; c'est un homme que je vous ai donné , ne craignez pas de le prendre pour tel : vous avez eu les prémices de sa jeunesse; il ne Ta prodiguée à personne, illa conservera long-temps pour vous.

« Il faut, ma chère eufant, que je vous explique « mes vues dans la conversation que nous eûmes « tous trois avant-hier. Vous n'y avez peut-être ap- •f perçu qu'un art de ménager vos plaisirs pour les « rendre durables. O Sophie ! elle eut un autre ob- « jet plus digne de mes soins. En devenant votre « époux, Emile est devenu votre chef; c'est à vous « d'obéir, ainsi l'a v julu la nature. Quand la femme « ressemble à Sophie , il est pourtant bon que « l'homme soit conduit par elle ; c'est encore une loi « de la nature ; et c'est pour vous rendre autant d'auu torité sur son cœur que son sexe lui en donne sur « votre personne , que je vous ai faite l'arbitre de o ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations péni- « blés ; mais vous régnerez sur lui si vous savez ré- « gner sur vous ; et ce qui s'est déjà passé me montre a que cet art difficile n'est pas au-dessus de votre « courage. Vous régnerez long-temps par l'amour si « vous rendez vos faveurs rares et précieuses, si vous « savez les faire valoir. Voulez-vous voir votre mari « sans cesse à vos pieds.-' tenez-le toujours à quelque

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