LES SOLITAIRES
J'ÉTOis libre, j'élois heureux,© mon maître! vous m'aviez fait un cœur propre A goûter le bonheur, et vous m'aviez donné Sophie ; aux délices de l'amour, aux épanchements de Tamilié , une familie naissante ajoutoit les charmes de la tendresse pater. nelle, tout m'annoncoit une vie agréal)le, tout me promettoit une douce vieiliesse et une mort paisible dans les bras de ujes enfants. Hélas .' qu'est devenu ce temps heureux de jouissance et d'espéraace. où i'avenir embellissoit le ])resent, où mon col ur, ivre de sa joie , s'abieuvoit chaque jour d'un siècle de félicité ? i ont s'est évanoui comme un songe : jeune encore, j'ai tout perdu, feiume, eniants, amis, tout enliu , jusqu'au coiumerce de mes sembial)les. Mon cœur a été déchiré par tous ses at acheiuenls ; il ne tient plus qu'au moindre de tous , au tiède amour d'une vie saiîs plaisirs , mais exempte de remords. Si je survis long-temps à mes pertes, mon sort est
de vieillir et mourir seul sans jamais revoir un visage d'homme , et la seule Providence me fermera les yeux.
En cet état, qui peut m'engager encore à prendre soin de cette triste vie que j"ai si peu de raison daimer.'' Des souvenirs, et la consolation d'être dans l'ordre en ce monde en m'y soumettant sans raurlEure aux décrets éternels. Je suis mort dans tout ce qui ra'étoit cher ; j 'aileuds sans impatience et sans crainte que ce qui reste de moi rejoigne ce que j'ai perdu.
Mais vous, mon cher maître, vivez-vous.' étesvous mortel encore sur cette terre d'exil avec votre Emile , ou si déjà vous habitez avec Sophie la patrie des âmes justes .'* Héla? ! où que vous soyez vous êtes mort pour moi , mes yeux ne vous verront plus , luais mon cœur s'occupera de vous sans cesse. Jamais je n'ai mieux connu le prix de vos soins qu'après que la dure necessi'^c m'a si cruellement fait st ntir ses coups et m"a tout ôte excepté moi. Je buis seul , j'ai tout perdu ; mais je me reste , et le désespoir ne m'a point anéanti, (is papiers ne vous parviendront pas , je ne puis l'espérer ; sans doute ils périront sans avoir ete vus d'aucun homme : mais n'importe, ils sont écrits . je les rasseuible , je les lie, fe les continue, et c'est à vous que je les adresse : c'est à vous que je veux tracer ces précieux souvenirs qui nourrissent et navrent mon cœur ; c'est à vous que je veux rendre compte de moi, de mes sentiments , de ma conduite , de ce cœur que vous m'avez donné. Je dirai tout , le bien , le mal , mes douleurs , mes plai-
sirs, mes fautes; mais je crois n'avoir rien à dire qui puisse déshonorer votre ouvrage.
Mon bonheur a été précoce ; il commença dès ma naissance, il devoit finir avant ma mort. Tous les jours de mon enfance ont été des jours fortunés, passés dans la liberté, dans la joie , ainsi que dans l'inuocence ; je n'appris jamais à distinguer mes instructions de mes plaisirs. Tous les hommes se rappellent avec attendrissement les jeux de leur enfance , mais je suis le seul peut-être qui ne mêle point à ces doux souvenirs ceux des pleurs qu'on lui fit verser. Hélas! si je fusse mort enfant, j'aurois déjà joui de la vie et n'en aurois pas connu les regrets !
Je devins jeune homme et ne cessai point d'être heureux. Dans l'âge des passions, je formois n:a raison par mes sens ; ce qui sert à tromper les autres fut pour moi le chemin delà vérité. J'appris à juger sainement des choses qui m'environnoient et de l'iu-^ térèt que j'y devois .prendre ; j'en jugeois sur des principes vrais et simples; l'autorité, l'opinion, n'altéroient point mes jugements. Pour découvrir les rapports des choses entre elles, j 'étudiois les rapports de chacune d'elles à moi : par deux termes connus j'apprenois à trouver le troisième : pour connoitre l'univers par tout ce qui pouvoit m'intéresser, il me suffit de me connoitre ; ma place assiffnée , tout fut trouvé.
J'appris ainsi que la première sagesse est de vouloir ce qui est, et de régler son cœur sur sa destinée. Voilà tout ce qui dépend de nous , me disiez-
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vous ; tout le reste est de nécessité. Celui qui Intte le plus contre son sort est Je moins sage et toujours le plus mallieureux ; ce qu'il peut changer à sa situation le soulage moins que le trouble intérieur qu'il se donne pour cela ne le tourmente. Il réussit rarement , et ne gagne rien à réussir. Mais quel être sensible peut vivre toujours sans passions , sans attachements ? Ce n'est pas un homme ; c'est une brute , ou c'est tm dieu. Ne pouvant donc me garantir de toutes les affections qui nous lient aux choses , vous m'apprites du moins à les choisir, à n'ouvrir mon ame qu'aux plus nobles , à ne l'attacher quaux plus dignes objets, qui sont mes semblables , à étendre pour ainsi dire le moi humain sur tonte l'humanité , et à me préseryer ainsi des viles passions qui le concentrent.
Quand mes sens éveillés par l'âge me demandèrent une comj)agne , vous épurâtes leur feu par les sentiments : c'est par l'imagination qui les anime que j'appris à les subjuguer, J'aimois Sophie avant même que de la conuoiire ; cet amour préservoit mon cœur des pièges du vice ; il y portoit le goût des choses belles et honnêtes ; il y gravoit en traits ineffaçables les saintes lois de la vertu. Quand je vis enfin ce digne objet de mon culte, quand je sentis l'empire de ses charmes, tout ce qui peut entrer de doux, de ravissant dans une ame, pénétra la mienne d'un sentiment exquis que rjen ne peut exprimer. Jours chéris de ii;es premières amours, jours délicieux , que ne pouvez-vous recommencer sans cesse , et remplir ciésoru:ais tout mon être! je ne Toudrois point d autre éternité.
Tains regrets ! souhaits inutiles ! Tout est disparu , tout est disparu sans retour.... Après tant d'ardents soupirs, j'en obtins le prix ; tous mes vœux furent comblés. Epoux et toujours amant , je trouvai dans la tranquille possession un bonheur d'une autre espèce , mais nou moins vrai que dans le délire des désirs. Mon maître, vous croyez avoir connu cette fille enchanteresse. Oh! combien vous vous trompez ! Vous avez connu ma maîtresse , ma femme ; mais vous u'avez pas connu Sophie. Ses charmes de toute espèce étoient inépuisables, chaque instant sembloit les renouvelei-, et le dernier jour de sa vie m'en montra que je n avois pas connus.
Déjà père de deux enfants , je partageois mon temps entre une épouse adorée et les chers fruits de sa tendresse; vous m'aidiez à préparer à mon fils une éducation semblable à la mienne; et ma fille, sous les yeux de sa mère, eût appris à lui ressembler. Toutes mes affaires se bornoient au soin du patrimoine de Sophie; j 'avois oublié ma fortune pour jouir de ma félicité. Trompeuse félicité I trois fois j'ai senti ton inconstance. Ton terme n'est qu'un point , et lorsqu'on est au comble il faut bientôt décliner. Etoit-ce par vous, père cruel, que devoit commencer ce déclin? Par quelle fatalilé pùtes-vous quitter cette vie paisible que nous menions ensemble.'' comment mes empressements vous rebuterent-ils de moi.^ Yous.vous complaisiez dans votre ouvrage 3 je le voyois , je le sentois , j'en étois sur. Yous paroissiez heureux de mon bonheur; les tendres caresses de Sophie sembloient flatter votre cœur paternel ; vous nous aimiez, vous vous plaisiez avec nous ,
a6S ÉxMILE ET SOPHIE.
et vous nous quittâtes ! Sans votre reiraîte je serois heureux encore : mon tils vivroit peui-ètre, on d'autres mains nauroient point fermé ses yeux. Sa :uere, vertufuse et cberie, vivroit e!le-uièiiie dans les bras de son époux. Retraite funeste qui lu'a livré sans reiour aux horreurs de mon sort! Non, jamais sous vos yeux le crime et ses peines n'eussent approché de ma famille; en Tabandonnaut vous m'avez fait plus de maux que vous ne m'aviez fait de biens eu toute ma vie.
Bientôt le ciel cessa de bénir une maison que vous n'iiabitiez plus. Les maux, les afflictions se succédoient sans relâche. En peu de mois nous perdîmes le père, la mère de Sop.îie. et enfin sa fille, sa charmante fille qu'elle avoit tant désirée, quelle idolàtroit, qu'elle vouloit .suivre. A ce dernier coup sa constance ébranlée acheva de l'abandonner. Jusqu'à ce temps , contente et paisible dans sa solitude , elle avoit ignoré les amertumes de la vie, elle navoit point armé contre les coups du sort cette ame sensible et facile à s'affecter. E.le sentit ces pertes comme on sent ses premiers malheurs ; aussi ne furent-elles que les commencements des nôtres. B-ieu ne pouvoit tarir ses pleurs : la mort de sa fille lui lit sentir plus vivement celle de sa mère ; elle appeloit sans cesse l'une ou l'autre en gémissant ; elle iaisoit retentir de leurs noms et de ses regrets tous les lieux où jadis elle avoit reçu leurs innocentes caresses ; tous les objets qui les lui rappeloient aigrissoient ses douleurs. Je résolus de léloigner de ces tristes lieux. J'avois dans la capitale ce qu on appelle des affaires, et qui n'en avoient
jamais été pour moi jusqu'alors : je lui proposai d'y suivre une amie qu'elle s'étoit faite au voisinage , et qui étoit obligée de s'y rendre avec son mari. Elle y consentit pour ne point se séparer de moi , ne pénétrant pas mon motif. Son affliction lui étoit trop chère pour chercher à la calmer. Partager ses regrets , pleurer avec elle , étoit la seule consolation qu'on put lui donner.
En approchant de la capitale , je me sentis frappe d'une impression funeste que je n'avois jamais éprouvée auparavant. Les plus tristes pressentiments s'élevoient dans mon sein : tout ce que j'avois vu , tout ce que vous m'aviez dit des grandes villes , me faisoit trembler sur le séjour de celle-ci. Je m'effrayois d'exj)oser une union si pure à tant de dangers qui pouvoient l'altérer. Je frémissois , en regardant la triste Sophie, de songer que j'entraînois moi-même tant de vertus et de charmes dans ce gouffre de préjugés et de vices où vont se perdre de toutes parts l'innocence et le bonheur.
Cependant, sûr d'elle et de moi, je méprisois cet avis de la prudence, que je prenois pour un vain pressentiment; en m'en laissant tourmenter, je Iç traitois de chimère. Hélas ! je n'imaginois pas le voir sitôt et si cruellement justifié. Je ne songeois guère que je n'allois pas chercher le péril dans la capitale , mais qu'il m'y suivoit.
Comment vous parler des deux ans^ue nous passâmes dans cette fatale ville, et de l'effet cruel que fit sur mon ame et sur mon sort ce séjour empoisonné ? Vous avez trop su ces tristes catastrophes , dont le souvenir, effacé dans des jours plus
heureux , vient aujoard hui redoubler mes regrets en me ramenant à leur sou'Ce. Quel cban»eiuent produisit en moi ma complaisance pour des liaisons trop aimables que l'habitude coramencoi» à ttiurner en amitié .' Comment l'exemple et l'imitaiion, contre lesquels vous aviez si bien armé mon cœur, ramenèrent-ils insensiblement à ces goûts frivoles que, ])lus jeune, j'avois su dédaigne»-? Qu'il est différent de voir les choses distrait par d'autres obj ets, ou seulement occupé de ceux qui nous frappent ! Ce n'étoit plus le temps où mon imagination échauffée ne chercboit que Soptiie. et rebutoit tout ce qui n'étoit pas elle. Je ne la cherchois plus , je la possédois, et son charme euibeihssoit alors autant les objets qu'il les avoit déiigurés dans ma pieniiere jeunesse. Mais bientôt ces mêmes objets aftoiblirent mes goûts en les partageant. Usé peu-à-peu sur tous ces amuseiueuts frivoles, mon cœur perUoit insensiblement son prenier ressort , et devenoit inca])abje de citaleur et de force : j'errois avec inquiétude d'un plaisir à l'autre ; je rechercbois tout, et je m'ennuyois de tout; Je ne me plaisois qu'où je n'eiois pas, et m'étourdissois pour m'amuser. Je sentois une révolution dont je ne voulois point me convaincre ; je ne me laissois pas le tem]>s de rentrer en moi , crainte de ne -m'y plus retrouver. Tous mes attachements s'etoient relàcbés , toutes mes aJfections s'étoient attiédies : j'avois mis un jargon de sentiment et de morale à la place de la réalité. J'étois un homme galant sans tendresse , un stoïcien sans vertus , un sage occupé de folies ; je n'avois plus de votre Emile que le nom et quelques discours. Ma
francbise, ma liberté , mes plaisirs, mes devoirs , vous, mon fils, Sophie elle-mênae, tout ce qui jadis animoit, élevoit mon esprit et faisoit la plénitude de mon existence, en se détachant peu-à-peu de moi , sembloit m'en détacher moi-même , et ne laissoit plus dans mon ame affaissée qu'un sentiment importun de \ide et d'anéantissement. Enfin je n'ai- Hfiois plus , ou croyois ne plus aimer. Ce feu terrible , qui paroissoit presque éteint , couvoit sous la cendre pour éclater bientôt avec plus dç fureur que jamais.
Changement cent fois plus inconcevable ! Comment celle qui faisoit la gloire et le bonheur de n^a vie en fit-elle la honte et le désespoir.^ Comment décrirois-je un si déplorable égarement ? Non , jamais ce détail affreux ne sortira de ma plume ni de ma bouche ; il est trop injurieux à la mémoire de la plus digne des femmes , trop accablant , trop horrible à mon souvenir, trop décourageant pour la vertu ; j 'en mourrois cent fois avant qu'il fût achevé. Morale du monde , pièges du vice et de l'exemple , trahisons d'une fausse amitié , inconstance et foiblesse humaine, qui de nous est à votre épreuve.'* Àh ! si Sophie a souillé sa vertu, quelle femme osera compter sur la sienne ? Mais de quelle trempe unique dut être une ame qui put revenir de si loin à tout ce qu'elle fut auparavant!
C'est de vos enfants régénérés que j'ai à vous parler. Tous leurs égarements vous ont été connus : je n'en dirai que ce qui tient à leur retour à euxmêmes , et sert à lier les événements.
Sophie consolée, ou plutôt distraite par son amie
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et })ar les sociétés où elle l'entra îuoi t , n'avolt plus ce goût décidé pour la vie pxùvéeet pour la retraite : elle avoit oublié ses perles et presque ce qui lui étoit resté. Son fils , en grandissant , alloit devenir moins dépendant d'elle , et déjà la mère apprenoit à s'en passer. Moi-même je n'étois plus son Emile , je n etois que son mari ; et le mari dune honnête femme, dans les grandes villes, est un homme avec qui l'on garde en public toutes sortes de bonnes manières, mais qu'on ne voit point en particulier. Long-temj)s nos coteries furent les mêmes. Elles changèrent insensibJeraent. Chacun des deux pensoit se mettre à son aise loin de la personne qui avoit droit d'inspection sur lui. jN^ous n'étions plus un, nous étions deux : le ton du monde nous avoit divisés , et nos cœurs ne se rapprochoient plus ; il n'y avoit que nos voisins de campagne et amis de ville qui nous réunissent quelquefois. La femme , après m'avoir fait souvent des agaceries auxquelles je ne résistois pas 'ou jours sans peine , se rebuta , et s'attachanttout4-fait à Sophie en devint inséparable. Le mari vivoit fort lié avec son épouse, et par conséquent avec la mienne. Leur conduite extérieure éloit régulière et décente ; mais leurs maximes auroient dû m'effrayer.Leur bonne intelligence venoit moins dun véritable attachement que d'une indifférence commune sur les devoirs de leur état. Peu jaloux des droits qu'ils avoient l'un sur l'autre , ils prétendoitnt s'aimer beaucoup plus en se passant tous leurs goûts sans contrainte, et ne s'offensant point de n'en être pas l'objet. Que mon mari vive
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heureux, sur toute chose , disoit la femme : que j'aie ma femme pour amie, je suis content , disoit le mari. Nos sentiments, p oursui voient-ils , ne dépendent pas de nous ; mais nos procédés en dépendent : chacun met du sien tout ce qu'il peut au bonheur de l'autre. Peut-on mieux aimer oe qui noiju^est cher que de vouloir tout ce qd'il désire? On évite la cruelle nécessité de se fuir.
Ce système ainsi mis à découvert tout d'un coup nous eût fait horreur. Mais on ne sait pas combien les épanchements de l'amitié font passer de choses qui révolteroient sans elle ; on ne sait pas combien une philosophie si bien adaptée aux .vices du cœur humain, une philosophie qui n'offre, au lieu des sentiments qu'on n'est plus maître d'avoir, au lien du devoir caché qui tourmente et qui ne profite à personne, que soins, pi'océdés, bienséances, attentions , que franchise , liberté , sincérité , confiance ; on ne sait pas , dis-je , combien tout ce qui maintient l'union entre les personnes , quand les coeurs ne sont plus unis , a d'attraits pour les meilleurs naturels , et devient séduisant sous le masque de la sa» gesse : la raison même auroit peine à se défendre si la conscience ne venoit au secours. C'étoit là ce qui maintenoit entre Sophie et moi la honte de nous montrer un empressement que nous n'avions plus. Le couple qui nous a voit subjugués s'outrageoit sans contrainte, et croyoit s'aimer : mais un ancien respect l'un pour l'autre , que nous ne pouvions, vaincre , nous forçoit à nous fuir pour nous outrager. Enparoissant nous être mutuellement à charge,
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nous étions plus près de nous reunir qu'eux qui ne se quittoient point. Cesser de s'éviter quand on s'offense, c'est être sûr de ne se rapprocher jau.ais.
Mais au moment où réloignenieut entre nous étoil Je plus marqué, tout changea de la manière la plus hizl^i-e. Tout-à-coup Sophie devint^aussi sédentaire et retiréécm'elle avait été dissipée jusqu'alors. Sou humeur, qri n éioit pas toujours égale, devint constamment triste et sombre. Enfermée depuis le malin jusqu'au soir dans sa chambre, sans jiarler, sans pleurer, sans se soucier de personne, elle ne ponvoit souffrir||u'on l'interrompît. Son amie ellemême lui devint insupportable; elle le lui dit, et la reçut mal sans la rebuter ;elle me pria plus d'une fois de la délivrer d'elle. Je lui lis la guerre de ce caprice, dont j'acousois un peu de jalousie; Je le lui dis même un j our en plaisantant. IN on, monsieur, je ne suis point jalouse, me dit-elle d'un air froid et résolu, mais j'lî cette femme en horreur: je ne vous demande qu'une grâce, c'est que je ne la revoie jamais. Frappé de ces mots, je voulus savoir la raison de sa. haine : elle refusa de répondre. Elle avoit déjà fermé sa porte au runri ; je fus obligé de la fermer à la femme, et nous ne les vîmes plus.
Cependant sa tristesse continuoit et devenoit iuquiétante. Je commeuç;»! de m'en alarmer; mais comment en .«-avoir la cause qu'elle s'obstinoit à taire i' Ce n'étoit pas à cette ame iiere qu'on en pouvoit imposer par l'autorité. Nous avions cessé depuis si long-temps d'être les confidents l'un dt l'autre, que je fus peu .surpris qu'elle dédaignât dem'ouvrir «on cœur : il falloit mériter cette confiance ; et, soit
que sa toucliante mélancolie eût récliauffé le mien , soit qu'il fût moins guéri qu'il n'avoit cru l'être , je sentis qu'il m'en coùtoit peu pour lui rendre des soins avec lesquels j'cipérois \aincre enfin son si» lence.
Je ne la quittois plus : mais j'eus beau revenir à elle et marquer ce retour par les plus tendres empressements, je vis avec douleur que je n'avancois rien. Je voulus rétablir les droits d'époux , trop négligés depuis long-temps; j'éprouvai la plus invincible résistance. Ce n'éloient plus ces refus agaçants , faits pour donner un nouveau prix à ce qu'on accorde ; ce n'étoient pas non plus ces refus tendres, modestes, mais absolus , qui m'enivroient d'amour, et qu'il falloit pourlant respecter : c'étoient les refus sérieux d'une volonté décidée qui s'indigne qu'on puisse douter d'elle. Elle me rappeloit avec force les engagements pris jadis en votre présence. Quoi qu'il en soit de moi , disoit-elle , vous devez vous estimer vous-même , et respecter à jamais la parole d'Emile. Mes torts ne vous autorisent point à violer vos promesses. Vous pouvez me punir, mais vous ne pouvez me contraindre , et soyez sur que je ne le souffrirai jamais. Que répondre , que faire, sinon tâcber de la fléchir , de la toucber, de vaincre son obstination à force de persévérance ? Ces vains efforts irritoient à -la -fois mon amour et mon amour-propre. Les difficultés enflammoient mon cœur, et je me faisois un point d'bonneurdeles surmonter. Jamais peut-être, après dix ans de mariage , après un si long refroidissement , la passion d'un époux ne se ralluma si brûlante et si
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vive ; jamais, durant mes premières amours, je n'avois tant versé de pleurs à ses pieds : tout lut inutile, elle demeura inébranlable.
J'étois aussi surpris qu'affiigé, sachant bien que cette dureté de cœur n'étoit pas dans son caractère. Je ne me rebutai point ; et si je ne vainquis pas son opiniâtreté, j'y crus voir enfin moins de sécheresse. Quelques signes de regret et de pitié tempéroient l'aigreur de ses refus : je jugeois quelquefois qu'ils lui coùtoient ; ses yeux éteints laissoient tomber sur moi quelques regards non moins trisies, mais moins farouches, et qui sembloient portés à l'attendrissement. Je pensai qne la honte d'un caprice aussi outré l'empêchoit d'en revenir, qu'elle le soutenoit faute de pouvoir l'excuser, et qu'elle n'attendoit peut-être qu'un peu de contrainte pour paroître céder à la force ce qu'elle n'osoit plus accorder de bon gré. Frappé d'une idée qui flattoit mes desirs , je m'y livre avec complaisance : c'est encore un égard que je veux avoir pour elle , de lui sauver l'embHvras de se rendre après avoir si long-temps résisté.
Un jour qu'entraîné par mes transports je joignois aux plus tendres supplications les plus ardentes caresses, je la vis émue; je voulus achever ma victoire. Oppressée et palpitante, elle étoit prête à succomber; quand tout-à-coup changeant de ton, de maintien , de visage , elle me repousse avec une promptitude, avec une violence incroyable, et, me regardant dun oeil que la fureur et le désespoir rendoient effrayant, Arrêtez, Emile, me dit-elle, et sachez que je ne vous suis plus rien : un autre a
souillé votre lit , je suis enceinte ; vous ne me toucherez de ma vie. Et sur-le-champ elle s'élance avec impétuosité dans son cabinet , dont elle ferme la porte sur elle.
Je demeure écrasé
Mon maître , ce n'est pas ici l'histoire des événements Je ma vie ; ils valent peu la peine d'être écrits : c'est l'histoire de mes passions , de mes sentiments, de mes idées. Je dois m'étendre sur la plus terrible révolution que mon cœur éprouva jamais.
Les grandes plaies du corps et de l'ame ne saignent pas à l'instant qu'elles sont faites , elles n'impriment pas sitôt leurs plus vives douleurs ; la nature se recueille pour en soutenir toute la violence, et souvent le coup mortel est porté long-temps avant que la blessure se fasse sentir. A cette scène inattendue , à ces mots que mon oreille sembloit repousser , je reste immobile , anéanti; mes yeux se ferment, un froid mortel court dans mes veines ; sans être évanoui je sens tous mes sens arrêtés, toutes mes fonctions suspendues ; mon a me bouleversée est dans un trouble universel , sembiable au chaos de la scène au moment qu'elle change, au moment que tout fuit et va prendre un nonvel aspect.
J'ignore combien de temps je demeurai dans cet état, à genoux comme j'étois , et sans oser presque remuer, de peur de m'assurer que ce qui se passoit n'étoit point un songe. J'aurois voulu que cet étourdissement eut duré toujours. Mais eniin réveillé malgré moi, la première impression que je sentis fut un saisissement d'horreur j)Ourtout ce qui m'en- "vironnoit. Toat-à-c©up je me levé, je m'élance hors
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de la cbaïubre, je franchis l'escalier sans rien voir , sans rien dire à personne; je sors, je marclie à grands pas , je m'éloigne avec la rapidité d'un cerf qui croit fuir par sa vitesse le trait qu'il porte enfoncé dans son flanc.
Je cours ainsi sans marrêter, sans ralentir mon ]>as , jusque dans un jardin public. L'aspect du jour et du ciel m'étoit à charge ; je cherchois l'obscurité sous les arbres ; enfin, me trouvant hors d'haleine, je me laissai tomber demi-mort sur un gazon.... Où suis-je? Que suis-je devenu.'' Qu'aije entendu ? Quelle catastrophe ! Insensé , quelle chimère as-tu poursuivie ? Amour, honneur, foi , vertus , où êtesvous ? La sublime , la noble Sophie n'est qu'une infâme.' Cette exclamation que mon transport fit éclater fut suivie d'un tel déchirement de cœur , qu'oppressé par les sanglots, je nei>ouvois ni respirer ni gémir : sans la rage et l'empoi tement qui succédèrent, ce saisissement m'eût sans doute étouffé. O qui pourroit démêler, exprimer cette confusion de sentiments divers que la honte , l'amour, la fureur , les regrets, l'attendrissement, la jalousie, l'affreux désespoir, me firent éprouver à-la-fois .^ Non , cette situation , ce tumulte ue peut se décrire. L'épanouissement de l'extrême joie , qui d'un mouvement uniforme semble étendre et raréfier tout notre être , se conçoit, s'imagine aisément. Mais rjuand l'excessive douleur rassemble dans le sein d'un misérable toutes les furies des enfers ; quand raille tiraillements opposés le déchirent sans qu'il }.nisse en distinguer un seul ; quand il se sent mettre eu pièces par cent iorces diverses qui rentrainent <«i
sens contraire ; il n'est plus un , il est tout entier à chaque point de douleur, il semble se multiplier pour souffrir. Tel étoit mon état , tel il fut durant plusieurs heures. Comment en faire le tableau ? Je ne dirois pas en des volumes ce que je seutois à chaque instant. Hommes heureux, qui dans une ame étroite et dans un cœur tiède ne counoissez de revers que ceux de la fortune , ni de passion qu'un vil intérêt , puissiez-vous traiter toujours cet horrible état de chimère , et n'éprouver jamais les tourments cruels que donnent de plus dignes attachements , quand ils se rompent , aux coeurs faits pour les sentir !
Nus forces sont bornées, et tous les transports violents ont des intervalles. Dans un de ces moments d'épuisemeni. oà la nature reprend lialeine pour souffrir, je vins tout-à-coup à penser à ma jeunesse, à vous, mon maître, à mes leçons ; je vins à penser que j'étois homme, et je me demande aussitôt, Quel mal ai- je reçu dans ma personne ? Quel crime ai-je commis .'' Qu'ai-je perdu de moi ? Si , dans cet instant, tel que je suis, je torabois des nues pour commencer d'exister, serois-je un être malheureux.'' Cette réflexion , plus prompte qu'un éclair, jeta dans mon ame un instant de lueur que je reperdis bientôt , mais qui me suffit pour me reconnoître. Je me vis clairement à ma place ; et l'usage de ce moment de raison fut de m'apprendre que j'étois incapable de raisonner. L'horrible agitation qui régnoit dans mon ame n'y laissoit à nul objet le temps de se faire appercevoir : j'étois hors d'état de rien voir, d^ rien comparer, de délibérer, de résoudre, de
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juger de rien.C'étoit donc me tourmenter vainement que de vouloir rêver à ce que j'avois à faire, c'étoit sans fruit aigrir mes peines ; et mon seul soin devoit être de gagner du temps pour raffermir mes sens et rasseoir mon imagination. Je crois que c'est le seul parti que vous auriez pu prendre vous-même , si vous eussiez été là pour me guider.
Puésolu de laisser exhaler la fougue des transports que je ne pouvois vaincre, je m'y livre avec une furie empreinte de je ne sais quelle volupté, comme avant mis ma douleur à son aise. Je me levé avec précipitation ; je me mets à marcher comme auparavant, sans suivre de route déterminée : je cours , j'erre de part et d'autre, j'abandonne mon corps à toute l'agitation de mon cœur ; j'en suis les impressions sans contrainte; je me mets hors d'haleine; et mêlant mes soupirs ti-ancliants à ma respiration gênée , je me sentois quelquefois prêt à suffoquer.
Les secousses de cette marche précipitée sembloient m'étourdir et me soulager. L'instinct dans les passions violentes dicte des cris, des mouvements , des gestes , qui donnent un cours aux esprits et font diversion à la passion: tant qu'on s'agite on n'est qu'emporté; le morne repos est plus à craindre, il est voisin du désespoir. Le même soir, je fis de cette différence une épreuve presque risible, si tout ce qui montre la folie et la misère humaine devoit jamais exciter à rire quiconque y peut être assujetti.
Après mille tours et retours faits sans m en être appercu , je me trouve au milieu de la ville, cntoaré de carrosses ) à Vheare des spectacles et dans
une rue où il y en a voit un. J'allois être écrasé dans l'embarras , si quelqu'un , me tirant par le bras , ne m'eut averti du danger. Je me jette dans une porte ouverte; c'étoit un café; j'y suis accosté par des gens de ma connoissance ; on me parle , on m'entraîne je ne sais où. Frappé d'un bruit d'instruments et d'un éclat de luoiieres , je leviens à moi , j'ouvre les yeux, je regarde: je me trouve dans la salle du spectacle un jour de première représentation , pressé par la foule, et dans l'impuissance de sortir.
Je frémis ; mais je pris mon parti. Je ne dis rien , je me tins tranquille, quelque cher que me coûtât cette apparente tranquillité. On lit beaucoup de bruit, on parloit beaucoup, ou me parloit : n'entendant rien, que pouvois-je répondre .•* Mais un de ceux qui m'avoient amené ayant par hasard nommé ma femme , à ce nom funeste je fis un cri perçant qui fut ouï de toute l'assemblée et causa quelque rumeur. Je me remis promptement, et tout s'appaisa. Cependant , ayant attiré par ce cri l'attention de ceux qui m'environnoient , je cherchai le moment de m'évader,et m'approchaut peu-à-peu de la porte, je sortis enfin avant qu'on eût achevé.
En entrant dans la rue et retirant macliinalement ma main quej'avois tenue dans mou sein durant toute la représentation , je vis mes doigts pleins de sang ^et j'en crus sentir couler sur ma poitrine. J'ouvre mon sein , je regarde, je le trouversanglant et déchiré comme le coeur qu'il enfermoit. On peut penser qu'un spectateur tranquille à ce prix n'étoit pas fort bon juge de la pièce qu'il venoit d'entendre.
àSa EMILE ET SOPHIE.
Je me hâtai de fuir , tremblant d'être encore rencontré. La nuit favorisant mes courses, je rae remis à parcourir les rues , comme pour me dédommager de la contrainte que je venois déprouver : je marchai plusieurs heures sans me reposer un moment ; eniiu, ne pouvant presi(ue plus rae soutenir et me trouvant près de mon quartier, je rentre chez moi , non sans uu affreux battement de cœur: je demande ce que fait mon Ris ; on me dit qu'il dort : je me tais et soupire : mes gens veulent me parier , je leur impose silence , je me jette sur un lit, ordonnant qu'on s'aille coucher. Après quelques heures d'un repos pire que l'agitation de la veille, je me levé avant le jour; et traversant sans bruit les appartements . j 'approche de la chambre de Sophie ; là , sans pouvoir me retenir, je vais avec la plus détestable lâcheté couvrir de cent baisers et baigner d'un torrent de pleurs le seuil de sa porte ; puis m'échappant avec la crainte et lej préc;.utions d'un coupable , je sors doucement du logis, résolu de n'y rentrer de mes jours.
Ici finit ma vive mais cotu'te folie , et je rentrai dans mon bon sens. Je crois même avoir fait ce que j'avoifcdù iiaire en cédant d'abord à la passion que je ne pouvois vaincre , pour pouvoir la gouverner ensuite après lui avoir laissé quelque essor. Le mouAj^ment que je venois de suivre m ayant diposf à l'attendrissement, la rage qui m'avoit transporté jusqu'alors lit place à la tristesse , et je commençai à lire assez au fond de mon cœur pour y voir gravée en traits ineffaçables la plus profonde affliction. Je marchois cependant; je m'éloignois du lieu redoutable
moins rapidement que la veille, mais aussi sans faire aucun détour. Je sortis de la ville ; et prenant le premier grand chemin, je me mis à le suivre d'une xlémarche lente et mal assurée qui marquoit la défaillance et l'abattement. A mesure que le jour croissant éclairoit les objets, je croyois voir un autre ciel, une autre terre , un autre univers ; tout étoit changé pour moi. Je n'étois plus le même que la veille , ou plutôt je n'étois plus; c'étoit ma propre mort que j'avois à pleurer. O combien de délicieux souvenirs vinrent assiéger mon cœur serré de détresse, et le forcer de s'ouvxirà leurs douces images pour le noyer de vains regrets' Toutes mes jouissances passées venoient aigrir le sentiment de mes pertes , et me rendoient plus de tourments qu'elles ne m'avoient donné de voluptés. Ah ! qui est-ce qui connoît le contraste affreux de sauter tout d'un coup de l'excès de bonheur à l'excès de la laisere , et de franchir cet immense intervalle sans avoir un moment pour s'y préparer? Hier, hier même, aux pieds d'une épouse adorée j'étois le plus heureux des êtres; c'étoit l'amour qui m'asservissoit à ses lois, qui me tenoit dans sa dépendance ; son tyrannique pouvoir étoit l'ouvrage dr ma tendresse, et je jouissois même de ses rigueurs. Que ne m'etoit-il duané de passer le cours des siècles dans cet état trop aimable, à l'estiraer, la respecter, la chérir, à gémir 'de sa tyrannie , à vouloir la fléchir sans y parvenirTamais , à demander , implorer , supplier , désirer sans cesse , et jamais 11e rien obtenir! Ces temps, ces temps charmants de retour attendu , d'espérance trompeuse , valoient ceux mcmes où je la possédois. Et
a86 EMILE ET SOPHIE,
tout pour te suivre. C'est toi qui du sein de la paix et de la vertu l'entraînas dans l abyme de vices et de misères où tu t'es toi-même précipité. Hélas! il n'a tenu qu'à toi seul qu'elle ne fût toujours sage , et qu'elle ne te rendit toujours heureux.
O Emile ! tu las perdue ; tu dois te haïr et la plaindre ; mais quel droit as-tu de la mépriser i' Estu resté toi-même irréprochable.^ Le monde n'a-t-il rien pris sur tes mœurs .'* ïu n'as point partagé son infidélité , mais ne l'as-tu pas excusée en cessant d'honorer sa vertu ? Ne l'as-tu pas excitée en \ivant dans des lieux où tout ce qui est honnête est eu dérision , où les femmes rougiroient d'être chastes, où le seul p,rix des vertus de leur sexe est la raillerie et l'incrédulité .^ La foi que tu n'as poiot violée a-t-elle été exposée aux mêmes risques .-' As-tu reçu comme eile ce tempérament de ïen qui fait les grandes foiblesses ainsi que les grandes vertus ? As-tu ce corps trop formé par l'amour, trop exposé aux périls par ses charmes , et aux tentations par ses sens ? Oh ! que le sort d'une telle femme est à plaindre ) Quels combats n'a-t-elle point à rendre , sans relâche , sans cesse, contre autrui, contre elle-même ! Quel courage invincible , quelle opiniâtre résistance , quelle héroïque fermeté , lui sont nécessaires .' Qire de dangereuses victoires n'a-t-eile pas à remporter tous les jours sans autre témoin de ses triomphes que le ciel et son propre cœur! Et, après tant de belles années ai.isi passées à souffrir, combattre et vaincre incessamment, un instant de foiblesse, un seul instant de relâche et d'oubli , souille à jamais cette vie irréprochable , et désuouore tant de vertus .' l'emme infbr-
tunée ! liélas .' un moment d'égarement fait tous tes malheurs et les miens. Oui, son cœur est resté pur, tout jne l'assure ; il m'est trop connu pour pouvoir m'abuser. Eh ! qui sait dans quels pièges adroits les perfides ruses d'une femme vicieuse et jalouse de ses vertus a pu surprendre son innocente simplicité? N'ai-je pas vu ses regrets , son repentir dans ses yeux? N'est-ce pas sa tristesse qui m'a ramené moimême à ses pieds? N'est-ce pas sa toucliante douleur qui m'a rendu toute ma tendresse ? Ah ! ce n'est pas là la conduite artificieuse d'une infidèle qui trompe son mari et qui se complaît dans sa trahison !
Puis , venant ensuite à réfléchir plus en détail sur sa conduite et sur son étonnante déclaration , que ne sentois-je point en voyant cette femme timide et modeste vaincre la honte par la franchise, rejeter une estime démentie par son cœur, dédaigner de conserver ma confiance et sa réputation en cachant une faute que rien ne la forcoit d'avouer, en la couvrant des caresses qu'elle a rejetées , et crainte d'usurper ma tendresse de père pour un enfant qui n'étoit pas de mon sang ! Quelle force n'admirois-je pas dans cette invincible hauteur de courage, qui, même au prix de l'honneur et de la vie , ne pou voit s'abaisser à la fausseté, et portoit jusque dans le crime l'intrépide audace de la vertu ! Oui, me disoisje avec un applaudissement secret, au sein même de iignominie, cette ame forte conserve encore tout son ressort ; elle est coupable sans être vile ; elle a pu commettre un crime , mais non pas une làtlieté.
C'est ainsi que peu-à-peu le penchant de mon
cœur me ramenoit en sa faveur à des jugerueats pins doux et plus supportables. Sans la justifier je l'excusois; sans pardonner ses outrages j"approu vois ses bons procédés. Je me coraplaisois dans ces sentiments. Je ne pouvois me défaire de tout mon amour ; il eut été trop crnel de le conserver sans estime. Sitôt que je crus lui en devoir encore, je sentis un soulagement inespéré. L'homme est trop foible pour pouvoir conserver long-temps des mouvements extrêmes. Dans l'excès même du désespoir, la Providence nous ménage des consolations. Malgré l'horreur de mon soit, je sentois une sorte de joie à me représenter Sojjhie estimable et malhcuceuse ; j 'aimois à fonder ainsi l'intérêt que je ne pouvois cesser de prendre à elle. Au lieu de la sèche douleur qui me cousuraoit auparavant , j'avais la douceur de m'attendrir jusqu'aux larmes. Elle est perdue à jamais pour moi, je le sais, me disois-je ; mais da moins j 'oserai pen? er encore à elle , j 'oserai la regretter, j'oserai quelquefois encore gémir et soupirer sans rougir.
Cependant j'avois poursuivi ma route , et, distrait par ces idées , j'avois marché tout le jour sans m'en appercevoir, jusqu'à ce qu'enfin, revenant à moi et nétant plus soutenu par l'animosité de la veille, je me sentis d'une lassitude et d'un épuisement qui demaudoient de la nourriture et du repos. Grâces aux exercices de ma jeunesse , j'étois robuste et fort, je ne craiguois ni la faim ni la fatigue ; mais mon esprit malade avoit tourmenté mon corps, et vous m'aviez, bien plus garanti des passions violentes qu'appris à les supporter. J'eus peine à gagner un village qui
LETTPtE PREMIERE. 289
étolt encore à une lieue de moi. Comme il y avoit près de trente-six heures que je n'avois pris aucun aliment , je soupai et même avec appétit ; je me couchai , délivré des fiireurs qui m.'avoient tant tourmenté , content d'oser penser à Sophie, et presque joyeux de l'imaginer moins défigurée et plus digne de mes regrets que je n'avois espéré.
Je dormis paisiblement jusqu'au m^tin. La tristesse et l'infortune respectent le sommeil et laissent du relâche à l'ame ; il n'y a que ]e& remords qui u'en laissent point. En me levant je me sentis l'esprit assez calme et en état de délibérer sur ce que j 'avois à faire. Mais c'étoit ici la plus mémorable ainsi que la plus cruelle époque de ma vie. Tous mes attachements éîoient rompus ou altérés, tous mes devoirs étoient changés ; je ne tenois plus à rien de la même manière qu'auparavant , je devenois pour ainsi dire un nouvel être. Il étoif important de peser mûrement le parti que j 'avois a prendre. J'en pris un provisionnel pour me donner le loisir d'y réfléchir. J'achevai le chemin qui restoit à faire jusqu'à la ville la plus prochaine ; j'entrai chez un maître, et je me mis à travailler de mon métie^j:,eu attendant que la fermentation de mes esprits fut toul-à-fait appaisée, et que je pusse voir les objets tels qu'ils étoient.
Je n'ai jamais mieux senti la force de l'éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une arae foible, tendre à toutes les impressioas , facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers moments cédés à la nature, je me trouvai maître de moi-même et capable de considérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d'un autre. Sou-
2>iS EMILE ET SOPHIE.
cœur me ramenoit en sa faveur à des jugenieuts plus doux et plus supportables. Sans la justifier je l'excusois; sans pardonner ses outrages j'approti vois ses bons procédés. Je me complaisois dans ces sentiments. Je ne pouvois me défaire de tout mon amour ; il eut été trop cruel de le conserver sans estime. Sitôt que je crus lui en devoir encore, je sentis un soulagement inespéré. L'homme est trop foible pour pouvoir conserver long-temps des raouAcments extrêmes. Dans l'excès même du désespoir, la Providence nous ménage des consolations. Malgré l'horreur de mon soit , je sentois une sorte de joie à me représenter So2)hie estimable et malheuceuse ; j'airaois à fonder ainsi l'intérêt que je ne pouvois cesser de prendre à elle. Au lieu de la sèche douleur qui me cousumoit auparavant, j'avais la douceur de m'attendrir jusqu'aux larmes. Elle est perdue à jamais pour moi, je le sais, me disois-je ; mais du moins j'oserai penser encore à elle, j'oserai la regretter, j'oserai quelquefois encore gémir et soupirer sans rougir.
Cependant j 'avois poursuivi ma route , et , distrait par ces idées , j'avois marché tout le jour sans m'en appercevoir, jusqu'à ce qu'enfin, revenant à moi et n'étant plus soutenu par l'animosité de la veille, je me sentis d'une lassitude et d'un épuisement qui demandoient de la nourriture et du repos. Grâces aux exercices de ma jeunesse , j'étois robuste et fort, jene craiguois ni la faim ni la fatigue ; mais mon esprit malade avoit tourmenté mon corps, et vous m'aviez hiea plus garanti des passions violentes qu'appris à les supporter. J 'eus peine à gagner un village qui '
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étoit encore à une lieue de moi. Comme il y avoit près de trente-six heures que je n'a vois pris aucun aliment , je soupai et même avec appétit : je me coucliai , délivré des fureurs qui m'avoient tant tourmenté , content d'oser penser à Sophie, et presque joyeux de l'imaginer moins défigurée et plus digne de mes regrets que je n'avois espéré. ' '
Je dormis paisiblement jusqu'au œ^tin. La tristesse et l'in/orlune respectent le sommeil et laissent du relâche à l'ame ; il n'y a que les remords qui u'ea laissent point. En me levant je me sentis l'esprit assez calme et en état de délibérer sur ce que j 'avois à faire. Mais c'étoit ici la plus mémorable ainsi que la plus cruelle époque de ma vie. Tous mes attachements éîoient rompus ou altéras, tous mes devoirs étoient changés ; je ne tenois plus à lùen de la même manière qu'auparavant , je devenois pour ainsi dire un nouvel être. Il étoif important de peser mûrement le parti que j 'avois a prendre. J'en pris un provisionnel pour me donner le loisir d'y réfléchir. J 'achevai le chemin qui restoit à faire jusqu'à la ville la plus prochaine ; j'entrai chez un maître, et je me mis à travailler de mon métief ,en attendant que la fermentation de mes esprits fut tout-à-fait appaisée, et que je pusse voir les objets tels qu'ils étoient.
Je n'ai jamais mieux senti la force de l'éducation que dans cette cruelle circonstance. Né avec une arae foible, tendre à toutes les impressions , facile à troubler, timide à me résoudre, après les premiers moments cédés à la nature, je me trouvai maître de moi-même et capable de considérer ma situation avec autant de sang-froid que celle d'un autre. Sou-
ogo • lÉ M ILE ET SOPHIE.
mis à la loi de la nécessité , je cessai mes vains murmures, je pliai ma volonté sous l'inévitable joug; je regardai le passé comme étranger à moi ; je me supposai commencer de naître ; et , tirant de mon état présent les règles de ma conduite, en attendant que j 'en fusse assez instruit , j e me mis paisiblement à l'ouvrage com me si j 'eusse été le plus content des hommes. Je n'ai riep tant appris de \ous dès mon enfance qu'à èlre toujours tout entier où je suis ,à ne jamais faire une chose et rêver à une autre ; ce qui proprement estne rien faire , et n'être tout entiernulle part. Je n'étois donc attentif qu'à mon travail durant la journée : le soir, je reprenois mes réflexions ; et re-' layant ainsi l'esprit et le corps l'un par l'autre , j'en tirois le meilleur parti qu'il m'étoit possible sans jamais fatiguer aucun des deux.
Dès le premier soir, suivant le fil de mes idées de la veille , j'examinai si peut-être je ne prenois point trop à cœur le crime d'une femme, et si ce qui me paroissoit une catastrophe de ma vie n'étoit point un événement trop commun pour devoir être pris si gravement. Il est certain, me disois-je, que partout où les mœurs sont en estime les inlidclités des femmes déshonorent les maris; mais il est sur aussi que dans toutes les grandes villes , et par-tout où les hommes, plus corrompus, se croient plus éclairés , on tient cette opinion pour ridicule et peu sensée. L'honneur d'un homme , disent-ils , dépend-ii de sa femme ? Son malheur doit-il faire sa honte."* et peut-il être déshonoré des vices d'autrui.'' L'autre morale a beau être sévère , celle-ci paroît plus conforme à la raison.
D'ailleurs , quelque jugement qu'on portât de mes procédés, n'étois-je pas par mes principes au-dessus de l'opinion publique? Que m'importoit ce qu'on penseroit de moi , pourvu que dans mon propre cœur je ne cessasse point d'être bon, juste, honnête? Etoit-ce un crime d'être miséricordieux? Etoit'Ce une lâcheté de pardonner une offense ? Sur quels devoirs allois-je donc me régler? Avois-je si long-temps dédaigné le préjugé des hommes pour lui sacrifier enfin mon bonheur?
Mais quand ce préjugé seroit fondé , quelle influence peut-il avoir dans un cas si différent des autres? Quel rapport d'une infortunée au désespoir, à qui le remords seul arrache l'aveu de son crime , à ces perfides qui couvrent le leur du mensonge et de a fraude, ou qui mettent l'effronterie à la place de la franchise ,et se vantent de leur déshonneur ? Toute femme vicieuse, toute femme qui méprise encore plus son devoir qu'elle ne l'offense , est indigue de ménagement ; c'est partager son infamie que de la tolérer. Mais celle à qui l'on reproche plutôt une faute qu'un vice, et qui l'expie par ses regrets, est plus digne de pitié que de haine ; on peut la plaindre et lui pardonner sans honte ; le malheur même qu'on lui reproche est garant d'elle pour l'avenir. Sophie, restée estimable jusque dans le crime , sera respectable dans son repentir ; elle sera d'autant plus fidèle, que son cœur, fait pour la vertu , a seuti ce qu'il en coûte à l'offenser ; elle aura tout-à-la-fois la fermeté qui la conserve et la modestie qui la rend aimable ; l'humiliation du remords adoucira cette ame orgueilleuse, et rendra moins tyrannique l'empire
que l'amour lui donna sur moi ; elle en sera plus soigneuse et moins liere; elle n'aura commis une faute que pour se guérir d'un défaut.
Quand les passions ne peuvent nous vaincre à visage découvert , elles prennent le masque de la sagesse pour nous surprendre , et c'est en imitant le langage de la raison qu'elles nous y font renoncer. Tous ces sophismes ne m'en imposoient que parcequ'ils llattoient mou penchant. J'aurois voulu pouvoir revenir à Sophie infidèle, et j'écoutois avec complaisance tout ce qui sembloit autoriser ma lâcheté. Mais j'eus heau faire, ma raison , moins traitable que mon cœur, ne jiut adopter ces folies. Je ne pus me dissimuler que je raisonnois pour m'abuser, non pour m'éclairer. Je me disois avec; douleur, mais avec force , que les maximes du monde ne font point loi pour qui veut vivre pour soi-même , et que , préjugés pour préjugés , ceux des bonnes mœurs en ont un de plus qui les favorise ; que c'est avec raison qu'on impute à un mari le désordre de sa femme , soit pour l'avoir mal choisie , soit pour la mal gouverner; que j'étois moi-même un exemple de la justice de celte imputation; et que, si Emile eût été toujours sage , Sophie n'eût jamais failli ; qu'on a droit de présumer que celle qui ne se respecte pas ellemême respecte au moins son mari , s'il en est digne , et s'il sait conserver son autorité ; que le tort de ne pas prévenir le dérèglement d'une femme est aggr.tvé par l'infamie de le souffrir: que les conséquences de l'impunité sont effrayantes; et qu'en pareil cas cet le impunité marque dans l'offensé une indifférence
LETTRE PREMIEPvE. 293
pour les mœurs honnêtes et uue bassesse d'ame indigne de tout honneur.
Je sentois sur-tout en mon fait particulier que ce qui rendoit Sophie encore estimable en étoit plus désespérant pour moi : car on peut soutenir ou reuforcer une ame foible ; et celle que l'oubli du devoir y fait manquer y peut être ramenée par la raison ; mais comment ramener celle qui garde en péchant tout son courage, qui sait avoir des vertus dans Je crime , et ne fait le mal que comme il lui plaît? Oui , Sophie est coupable parcequ'elle a voulu l'être. Quand cette ame hautaine a pu vaincre la hoùte , elle a pu vaincre toute autre passion ; il ne lui en eut pas plus coûté pour m'être fidèle que pour me déclarer son forfait. \
En vain je reviendrois à mon épouse, elle ne reviendroit plus à moi. Si celle qui m'a tant aimé , si celle qui m'étoit si chère a pu m'outrager ; si ma Sophie a pu rompre les premiers noeuds de son cœur ; si la mère de mon Hls a pu violer la foi conjugale encore entière ; si les feux d'un amour que rien n'avoit offensé , si le noble orgueil d'une vertu que rien n'avoit altérée, n'ont pu prévenir sa première faute; qu'est-ce qui préviendroit des rechutes qui ne coûtent plus rien ? Le premier pas vers le vice est le seul pénible ; on poursuit sans même y songer. Elle n'a plus ni amour, ni vertu , ni estime à ménager ; elle n'a plus rien à perdre en m'offeusant, pas même le legret de m'offeuser. Elle connoit mon cœur, elle m'a rendu tout aussi malheureux que je puis l'être; il ue Uii en coûtera plus rien d'achever.
Non, je connois le sien, jamais Sophie n'aimera na homme à qui elle ait donné droit de la mépriser... Elle ne m'aime plus;... l'ingrate ne l'a-t-elle pas dit elle-même? Elle ne m'aime plus, la perfide! Ah! c'est là son plus grand crime : jaurois pu tout pardonner, hors celui-là.
Hélas! repreuois-je avec amertume, je parle toujours de pardonner, sans songer que souvent l'offensé pardonne, mais que l'offenseur ne paidonne jaraais. Sans doute elle me veut tout le mal qu'elle 111 a fait. Ah! combien elle doit me haïr !
Emile , que tu t'abuses quand tu juges de l'avenir sur le passé ! Tout est changé. Vainement tu vivrois encore avec elle; les jours heureux qu'elle t'a donnés ne reviendront plus. Tu ne retrouverois plus ta Sophie, et Sophie ne te retrou veroit plus. Les situations dépendent des affections qu'on y porte : quand les cœurs changent, tout change; tout a beau demeurer le même , quand on n'a plus les mêmes yeux on ne voit plus ricu comme auparavant.
Ses mœurs ne sont point désespérées, je le sais bien : elle peut être encore digne d'estime, mériter toute ma tendresse ; elle peut me rendre son cœur : mais elle ne peut n'avoir point failli , ni perdre et m'ôter le souvenir de sa faute. La fidélité , la vertu , l'amour, tout peut revenir, hors la confiance ;et sans la confiance il n'y a plus que dégoût, tristesse, ennui dans le mariage; le délicieux charme de l'innocence est évanoui. C'en est fait, c'en est fait; ni près, ni loin , Sophie ne peut plus être heureuse , et je ne puis être heureux que de son bonheur. Cela seuliae
décide; j'aime mieux souffrir loin dalle que par elle; j'aime mieux la regretter que la tourmenter.
Oui , tous nos liens sont rompus , ils le sont par elle. En violant ses engagements, elle m'affrancLit des miens. Elle ne m'est plus rien; ne î'a-t-elle pas dit encore? elle n'est plus ma femme : la reverrois-jçcomme étrangère? Non, je ne la reverrai jamais. Je suis libre ; au moins je dois l'être : que mon cœur ne l'est-il autant que ma foi .'
Mais quoi ! mon affront restera-t-il impuni ? Si l'infidèle en aime un autre, quel mal lui fais-je en la délivrant de moi ? C'est moi que je punis et non pas elle : je remplis ses vœux à mes dépens. Est-ce là le ressentiment de l'honneur outragé? Où est la justice ? où est la vengeance ?
Eh! malheureux! de qui veux-tu te venger? De celle que ton plus grand désespoir est de ne pouvoir plus rendre heureuse. Du moins ne sois pas la victime de ta vengeance. Fais-lui , s'il se peut , quelque mal que tu ne sentes pas. Il est des crimes qu'il faut abandonner aux remords des coupables ; c'est presque les autoriser que les punir. Un mari cruel mérite-t-il une femme fidèle? D'ailleurs , de quel droit la punir, à quel titre ? Es-tu son juge, n'étant même plus son époux? Lorsqu'elle a violé ses dévoilas de femme, elle ne s'en est point conservé les droits. Dès l'instant qu'elle a formé d'autres nœuds , elle a brisé les tiens, et ne s'en est point cachée ; elle ne est point parée à tes yeux d'une fidélité qu'elle n'avoit plus ; elle ne t'a ni trahi ni menti; en cessant d'être à toi seul elle a déclaré ne t'étre plus rien. Quelle autorité peut te rester sur elle? S'il t'en res-
agô EMILE ET SOPHIE,
toit, tu devrois l'abdiquer pour ton propre avantage. Crois-moi , sois bon par sagesse et clément par vengeance. Défie-toi de la colère ; crains qu'elle ne te ramené à ses pieds.
Ainsi tenté par l'amour qui me rappeloit, ou par le dépit qui vouloit me séduire, que j'eus de combats à rendre avant d'être bien déterminé! et quand je crus l'être, une réflexion nouvelle ébranla tout. L'idée de mon fils m'attendrit pour sa mère plus que rien n'avoit fait auparavant. Je sentis que ce point de réunion l'empêcberoit toujours de m'ètre étrangère, que les enfants forment un noeud vraiment indissoluble entre ceux qui leur ont donné l'être , et une raison naturelle et iuvincible contre le divorce. Des objets si chers , dont aucun des deux ne peut s'éloigner, les rapprochent nécessairement; c'est uu intérêt commun si tendre, qu'il leur tiendroit lieu de société , quand ils n'en auroient point d'autre. Mais que devenoit cette raison, qui plaidoit pour la mère de mon fils, appliquée à celle d'un enfant qui n'étoit pas à moi? Quoi ! la nature ellemême autorisera le crime! et ma femme, en partageant sa tendresse à ses deux iils , sera forcée à par. tager son attachement aux deux pères I Cette idée , j)! us horrible qu'aucune qui m'eût passé daus lesprit, m'embrasoit d'une rage nouvelle ; toutes Jes furies revenoient déchirer mon cœur en songeant à cet affreux partage. Oui, j'aurois mieux aimé voir mon fils mort que d'en voir à Sophie un d'un autre père. Cette imagination m'aigrit plus , m'alicua plus d'elle que tout ce qui m'avoit tourmenté jusqu alors. Dès cet instant je me décidai sans retour;
et, pour ne laisser plus de prise au doute, je cessai de délibérer.
Cette résolution bien formée éteignit tout mon ressentiment. Morte pour moi , je ne la vis plus coupable ; je ne la vis plus qu'estimable et malheureuse; et, sans penser à ses torts, je me rappelois avec attendrissement tout ce qui me la rendoit jegrettable. Par une suite de cène disposition , je voulus mettre à ma démarche tous les bons procédés qui peuvent consoler une femme abandonnée ; car, quoi que j'eusse affecté d'en penser dans ma colère; et quoi qu'elle en eut dit dans son désespoir, je ne doutois pas qu'au fond dil cœur elle n'eût encore de l'attachement pour moi et qu'elle ne sentit vivement ma perte. Le premier effet de notre séparation de- "voit être de lui ôter mon lils< Je frémis seulement d'y songer; et après avoir été en peine d'une vengeance , je pouvois à peine supporter l'idée de cellelà. J'avois beau me dire en m'irritant que cet enfant seroit bientôt remplacé par un autre, j'avois beau appuyer avec toute la force de la jalousie sur ce cruel supplément; tout cela ne tenoit point devant l'image de Sophie au désespoir en se voyant arracher son enfant. Je me vainquis toutefois ; je formai , non sans déchirement , cette résolution barbare; et la regardant comme une suite nécessaire de la première où j'étois sur d'avoir bien raisonné, je l'aurois certainement exécutée raalgié ma répugnance , si un événement imprévu ne m'eût contraint à la mieux examiner.
Il me restoit à faire une autre délibération que je comptois pour peu de chose après celle doat j#
EMILE. 3. aô
%g9 EMILE ET SOPHIE.
Yenois de me tirer- Mon parti étoit pris par rapport à Sophie; ii me restoit à le prendre par rapport à moi, et « voir ce que je voulois devenir me trouvant seul. Il y avoit long-temps que je n'étois plus au t'tre isolé sur la terre: mon cœur tenoit, comme vous me l'aviez prédit, aux attachemenîs qu'il s'étoit donnés; il s'étoit accoutumé à ne iàire qu'un avec ma famille: il falloit l'en détacher, du moins en partie, et cela même étoit plus pénible que de l'en détacljer tout-à-fait. Quel vuide il se fait en nous , combien on perd de son existence, quand on a tenu à tant de choses, et qu'il faut ne tenir plus qu'à soi , on , qui pis est ,à ce qui nous fait sentir incessamment le détachement du reste.' J'avois à chercher si j'étois cet homme encore qui sait remplir sa place dans son espèce quand nul individu ne s'y intéresse plus.
Mais où est-elle cette place pour celui dont tous lesrajiports sont détruits ou changés? Que faire? que devenir.'' où porter mes pas.'' à quoi employer «ne vie qui ne devoit plus faire mon bonheur ni celui de ce qui m'eroit cher , et dont le sort m'otoit jusqu'à l'espoir de contribuer au bonheur de personne.-* car si tant d'instruments j)réparés pour le mien n'avoient fait que ma misère, pouvois-je espérer d'être plus Leuieux pour autrui que vous ne' l'aviez été ])Our nioi.^ Non: j'aimois mon devoir encore, mais je ne le voyois plus. En rappeler les principes et les relies , les appliquer à mon nouvel étar, n eU)it pas l'allaii'e d'un moment, et mon esprit (aligné avoit besoin d'un peu de relâche pour *e livrer à de nouvelles méditations.
J'avois fait ua grand pas vers le renos. Délivré de l'inquiétude de Vespérauce , et sur de perdi e ainsi peu-à-peu celle du désir , en voyant que le passé ne m'étoit plus rien, je tîicliois de me mettre tout-àfait dans l'état d'un homme qui commence à vivre. Je me disois qu'en effet nous ne faisons jamais que eommenoer, et qu'il n'y a point d'autre liaison dons notre existence qu'une succession de moments présents , dont le premier est toujours celui qui est en acte. Nous mourons et nous naissons chaque instant de notre vie, et quel intérêt la mort peut-elle nous laisser? S'il n'y a rien pour nous que ce qui sera , nous ne pouvons être heureux ou malheureux que par l'avenir ; et se tourraeaîer du 2>assé c'est tirer du néant les sujets de notre misère. Emile, sois vin homme nouveau , tu n'aur'^s i>as plus à te plaindre du sort que de la nature. Tes malheurs sont nuls, l'abyme du néant les a tous Fsgluaîis; mais ce qui est réel , ce qui «^st existant pour toi, c'est ta vie , ta santé , ta jeunesse , ta raison, tes talents , tes lumières, tes vertus enfin, si tu le veux, et par conséquent ton honiieur.
Je repris mon travail , attendant paisiblement que mes idées s'arrangeassent assez dans ma tête pour me montrer ce que j'avois à faire; et cependant, en comparant mon état à celui qui l'avoit précédé , j'étois dans le calme: c'est l'avantage que procure indépendamnienl des événements toute conduite conforme à la raison. Si l'on n'est pns heureux maire la fortune , quand on sait aiainrenirson cœur dans l'ordre, on est tranquille au moins en dépit du sort. Mais que cette tranquillité tient à
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peu de chose dans une ame sensible ! Il est bien aisé de se mettre dans l'ordre ; ce qui est difficile , c'est d'y rester. Je faillis voir renverser toutes mes résolutions au moment que je les croyois le plus affermies.
J'étois entré cliez le maître sans m'y faire beaucoup remarquer. J'avois toujours conservé dans Iries vêtements la simplicité que vous m'aviez fait aimer ; mes manières n'étoient pas plus reclierchées , et l'air aisé d'un homme qui se sent par-tout à sa place étoit moins remarquable chez un menuisier qu'il ne l'eût été chez un grand. On voyoit pourtant bien que mon équipage n'étoit pas celui d'an ouvrier ; majs , à ma manière de me mettre à l'ouvrage, on jugea que je l'avois été, et qu'ensuite avancé à quelque petit poste j'en étois déchu pour rentrer dans mon premier état. Un petit j)arvenu retombé n'inspire pas une grande considération , et l'on me prenoit à-pen-près au mot sur l'égalité où jemétois mis. Tout-à-coup je vis changer avec moi le ton de toute la famille ; la familiarité prit plus de réserve ; on me regardoit au travail avec une sorte d'étonnement ; tuut ce que je faisois dans l'attelier ( et j 'y faisois tout mieux que le maître ) excitoit l'admiration ; l'on sembloit épier tous mes mouvements ; tous mes i^^estes : on tâchoit d'en user avec moi comme à l'ordinaire: mais cela ne se faisoit plus sans effort, et Ton eût dit que c'étoit par respect qu'on sabstenoit de m'en marquer davantage. Les idées dont j'étois préoccupé m'empêchèrent de m'apperoevoir de ce changement aussitôt que j'aurois fait dans un autre temps : mais mon habitude en
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agissant d'être toujours à la cbose, me ramenant bientôt à ce qui se faisoit antour de moi, ne me laissa pas long-temps ignorer que j'étois devenu pour ces bonnes gens un objet de curiosité qui les intéressoit beaucoup. .
Je remarquai sur-tout que la femme ne me qnittoit rtas des yeux. Ce sexe a une sorLe de droits sur les aventuriers qui les lui rend en quelque sorîe plus intéressants. Je ne poussois pas un coup d'échoppe qu'eîle ne parût elfrayée, et je la voyois toute surprise de ce que je ne m'étois pas blessé. Madame, lui dis-jeune fois, jevois que vous \ous déliez de mon adresse ; aveK-vous peur que je ne sache pas mon métier.^ Monsieur, i?:l" dit-elle, je vois que vous savez bien le nôtre ; on diroit que vous n'avez fait que cela toute votre vie. A ce mot je vjs que j'étois connu r-je vculus savoir comment je l'étois. Après bien des mystères , j'appris qu'ur:e jeune dam« étoit venue, il y avcit deux jours, dcicendte àia porte du maître ; que , sans permettre qu'on m'avertit , elle avoit voulu me voir ; qu'elle s'étoit arrêtés derrière une porte vitrée d'où elle pouvoit m'appevcevoir au fond de l'attelier ; qu'elle s'étoit mise à genoux à cette porte , ayant à côté d'eiie un petit enfant qu'elle serroit avec transport dans ses bras par intervalles , poussant de longs sanglots à demi étouffés , versant des torrents de larmes , et donnant divers signes d'une douleur dont tous les témoins avoieut été vivement émus; qu'on l'avoit vue plusieurs fois sur le point de s'élancer dans l'alîelier; qu'elle avoit paru ne se retenir que par de violents efforts sur elle-même; qu'enfin, après ra'avoir cou-
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sidéré long-temps avec plus d'attention et de recaeillement, elle s'etoit levée tout d'un coup, et collant le visage de l'enfant sur le sien, elle s'étoit écriée à demi- voix ; Non , jamais il ne 'voudra t'oter ta mère ; ^iens, îious n'ai>ons rien à faire ici. A ces mots elle étoit sortie avec précipitation ; puis , après avoir obtenu qu'on ne me parleroit de rien , remonter dans son carrosse et partir comme un éclair na- Toit été pour elle que l'affaire d'un instant.
Ils ajoutèrent que le vif intérêt dont ils ne pouvoient se défendre pour cette aimable dame les avoit rendus fidèles à la promesse qu'ils lui avoient faite et quelle avoit exigée avec tant d'instances; qu'ils n'y manquoient qu'à regret ; qu'ils voyoient aisément, à son équipage et plus encore à sa ligure , que c'étoit une personne d'un haut rang, et qu'ils ne pouvoient présumer autre chose de sa démarche et de son discours sinon que cette femme étoit la mienne , car il étoit impossible de la prendre pour une fille entretenue.
Jugez de ce qni se passoit en moi durant ce récit. Que de choses tout cela supposoir.' Quelles inquiétudes n'avoit-il pas fallu avoir , quelles recherches n'avoit-il point fallu faire pour retrouver ainsi mes traces ! Tout cela est-il de quelqu'un qui n aime plus? Quel voyage! quel motif i avoit pu faire entreprendre ! dans quelle occupation elle m'avoit surpris! Ah! ce n'étoitpas la première fois: mais alors elle nétùt pas à genoux , elle ne fondoit pas en larmes. O temps , temps heureux ! Qu'est devenu cet ange du ciel?... Mais que vient donc faire ici cette femme?... elle arnene son fils ,... mon liis .... et
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pourquoi?... Vouloit-elle me voir, me parler.^.,. pourquoi s'enfuir.-'... me braver .^.. pourquoi ces larmes ? Que me veut-elle , la perfide.^ vient-elle insulter à ma misère ? A-t-elle oublié qu'elle ne m'est plus rien .'* Je chercliois en quelque sorte à m'irriter de ce voyage pour vaincre l'attendrissement qu'il me causoit . pour résister aux tentations de courir après l'infortunée, qui m'agitoient malgré moi. Je demeurai néanmoins. Je vis que cette démarche ne prouvoit autre chose sinon que j'élois encore aimé ; et cette supposition même étant entrée dans ma délibération ne devoit rien changer au parti qu'elle m'a voit fait prendre.
Alors examinant jîlus posément toutes les circonstances de ce voyage, pesant sur-toutles derniers mots qu'elle avoit prononcés en partant, j'y crus démêler le motif qui l'avoit amenée et celui qui l'avoit fait repartir tout d'un coup sans s'être laissé voir. Sophie parloit simplement; mais tout ce qu'elle disoit portoit dans mon cœur des traits de lumière , et c'en fut un que ce peu de mots. // ne t'uCera pas ta mère , avoit-elle dit. G'étoit donc la crainte qu'on ne la lui ôtât qui l'avoit amenée , et c'étoitla persuasion que cela n'arriveroit pas qui l'avoit fait repartir. Et d'où la tiroit-elle cette persuasion.-' qu'avoit-elle vu.^ Emile en paix , Emile au travail. Quelle preuve pouvoit-elle tirer de cette vue, sinon qu'Emile en cet état n'étoit point subjugué par ses passions et ne formoit que des résolutions raisonnables ? Celle de la séparer de son fils ne l'étoit donc pas selon elle, quoiqu'elle le fut selon moi. Lequel avoit tort.^ Le mot de Sophie déci-
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doit encore ce point ; et en effet, en considérant le geul intérêt de Fenfant, cela pouvoit-il même être mis eu doute ? Je n'avois envisaj;é que l'enfant ôté à la mare . et il falîoit envisager la mère ôtée à l'enfant, J'avois donc tort. Oter une mère à .son fils, c'est lui ôter plus qu'on ne peut lui rendre , surtout à cet âge ; c'est sacrifier l'enfant pour se venger de la mère ; c'est un acte de passion, jamais de raison, à moins que la mère ne soit folle ou dénaturée. Mais Sophie est celle qu'il faudroit désirer à mou fils quand il en auroit une autre. Il faut que nous rélevions elle ou moi .ne pouvant plus l'élever ensemble; ou bien, pour contenter ma colère, il faut le rendre orphelin. Mais que ferai -je d'un enfant dans l'état où je suis? J'ai assez de raison pour voir ce que je puis ou ne puis faire, non pour faire ce que je dois. Traînerai-je un enfant de cet âge en d'autres contrées, ou le tiendrai-je sous les yeux de sa mère, pour braver une femme que je dois fuir.'' Ah! pour ma sûreté je ne serai jamais assez loin d'elle. Laissons-lui l'enfant, de peur qu'il ne lui ramené à la fin le père. Qu'il lui reste seul pour ma vengeance; que chaque jour de sa vie il rappelle à l'intidele le bonheur dont il fut le gage , et l'époux qu'elle s'est ôté.
Il est certain que la résolution d'oter mon fils à sa raere avoit été l'elfet de ma colère. Sur ce seul point la passion m'avoit aveuglé: et ce fut le seul point aussi sur lequel je changeai de resolution. Si ma famille eût suivi mes intentions, Sophie eût élevé cet enfant, et peut-être vivroit-il encore ; mais peut-être aussi dès-lors Sophie étoit-elle morte pour
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moî; consolée dans cette chère moitié de moi-même , elle n'eût plus songé à rej oindre l'autre , et j 'aurois perdu les plus beaux jours de ma vie. Que de douleurs dévoient nous faire expier nos fautes avant que notre réunion nous les fît oublier î
Nous nous connoissions si bien mutuellement , qu'il ne me fallut pour deviner le motif de sa brusque retraite que sentir qu'elle avoit prévu ce qui seroit arrivé si nous nous fussions revus. J'étois raisonnable mais foible, elle le sa voit ; et je sa vois encore mieux combien cette ame sublime et lîere conservoit d'inflexibilité jusques dans ses fautes. L'idée de Sophie rentrée en grâce lui étoit insupportable. Elle sentoit que son crime étoit de ceux qui ne peuvent s'oublier ; elle aimoit mieux être punie que pardonnée ; un tel pardon n'étoit pas fait pour elle; la punition même l'avilissoit moins à son gré. Elle croyoit ne pouvoir effacer sa faute qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice qu'en souffrant tous les maux qu'elle avoit mérités. C'est pour cela qu'intrépide et barbare dans sa franchise, elle dit son crime à vous , à toute ma famille , taisant en même temps ce qui l'excusoit, ce qui la justilioit peut-être , le cachant, dis-je , avec une telle obstination , qu'elle ne m'en a jamais dit un mot à moimême , et que je ne l'ai su qu'après sa mort.
D'ailleurs , rassurée sur la crainte de perdre son fils , elle n'avoit plus rien à désirer de moi pour elle-même. Me fléchir eût été m'avilir, et elle étoit d'autant plus jalouse de mon honneur qu'il ne lui en restoit point d'autre. Sophie pouvoit être criminelle , mais l'époux qu'elle s'étoit choisi dcvoit être
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au-dessus d'une lâcheté. Ces rafnnements de son amour-propre ne pouvoient convenir qu'à elle, et peut-êrre n'appartenoit-il qu'à moi de les pénétrer.
Je lui eus encore cette obligation , raèiue après m'être séparé délie , de m'avoir ramené d'un parti peu raisonné que la vengeance m'a voit fait prendre. Elle s'étoit trompée en ce point dans la bonne opinion qu'elle avoit de moi: mais cette erreur n'en fut plus une aus>it6t que j'y eus pensé; en ne considérant que l'intérêt de raonfîls je vis qu'il falloit le laisser à sa mère, et je m'y déterminai. Du reste , Gonlirmé dans mes sentiments, je résolus d'éloigner sou malheureux père des risques qu'il venoit de courir. Pouvois-je être assez loin d'elle, puisque je ne devois plus m'en rapprocher.' C'étoitelie encore, c'étoit son voyage qui venoit* de me donner cette sage leçon : il m'importoit pour la suivre de ne pas rester dans le cas de la recevoir deux fois.
Il falloit fuir; c'étoit là ma grande affaire et la conséquence de tous mes précédents raisonnements. Mais où fuir.-* C'étoit à celte délibération que j'en étois demeuré, et je n'avois pas vu que rien u'étoit plus indifférent que le clioix du lieu pourvu que je m'éloignasse. A quoi bon tant balancer sur ma retraite, puisque par-tout je trouverois à vivre ou mourir, et fjuec'éloit tout ce qui me restoit à faire.' Quelle bêtise de l'araour-proi-re de nous montrer toujours toute la nature intéressée aux petits événements de rwjtre \-ie î N'eîit-on pas dit . à lue voir délibérer sur mon séjour, qu'il importoit beanc<;up au genre humain que j'allasse habiter un pays ^^lu-
tôt qu'un autre , et que le poids de mon corps alloit rompre l'équilibre du globe? Si je n'estimois mon existence que ce qu'elle vaut pour mes semblables, je m'inquiéteiois moins d'aller chercher des devoirs à remplir, comme s'ils ne me suivoient pas en quelque lieu que je fusse, et qu'il ne s'en présentât pas toujours autant qu'en peut remplir celui qui les aime; je me dirois qu'en quelque lieu que je vive, eu quelque situation que je sois, je trouverai tou jours à faire ma tâche d'homme , et que nul n'auroit besoin des autres si chacun vivoit couA^enablement pour soi.
Le sage vit au joiir la journée, et trouve tous ses devoirs quotidiens autour de lui. Ne tentons rien au-delà de nos forces et ne nous portons point en avant de nôtre existence. Mes devoirs d'aujourd'hui sont ma seule tache, ceux de demain ne sont pas encore venus. Ce que je dois faire à présent est de m'éloigner de Sophie, et le chemin que je dois choisir est celui qui m'en éloigne le plus directement. Tenons-nous-en là.
Cette résolution prise , je mis l'ordre qui dépendoit de moi à tout ce que je laissois en arrière ; je TOUS écrivis, j'écrivis à ma famille , j'écrivis à Sophie elle-même. Je réglai tout. Je n'oubliai que les soins qui pouvoient regarder ma personne ; aucun ne m'étoit nécessaire, et, saus valet, sans argent, sans équipage , mais sans désirs et sans soins , je partis seul et à pied. Chez les peuples où j'ai vécu, sur les mers que j'ai parcourues, dans les déserts que j ai tiaversés, errant durant tant d'années, je n'ai
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re:,'retté qu'une seule chose , et c'ëtoit celle que j'avois à fuir. Si mon cœur m'eût laissé tranquille , luoa corps n'eût manqué de rien.