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ces principes dérive , avec la différence morale des sexes , un motif nouveau de devoir et de convenance qui prescrit spécialement aux femmes l'attention la plus scrupuleuse sur leur conduite, sur leurs manières , sur leur maintien. Soutenir vaguement que les deux sexes sont égaux et que leurs devoirs sont les mêmes , c'est se perdre en déclamations vaines , c'est ne rien dire tant qu'on ne répondra pas à cela.
N'est-ce pas une manière de raisonner bien soliJe de donner des exceptions pour réponse à des lois générales aussi bien fondées ? Les femmes , ditesvous, ne font pas toujours des enfants. Non; mais leur destination propre est d'en faire. Quoi .' parcequ'il y a dans l'univers une centaine de grandes villes où les femmes vivant dans la licence font peu d'enfants , vous prétendez que l'état des femmes est d'en faire peu! Et que deviendroient vos villes , si les campagnes éloignées , où les femmes vivent plus simplement et j)lus cbastement, ne réparoient la stérilité des dames.^ Dans combien de provinces les femmes qui n'ont fait que quatre ou cinq enfants passent pour peu fécondes (i) î Enfin, que telle ou telle femme fasse peu d'entants , qu'importe? L'état
(3) Sans cela l'espèce dépériroit nécessairement : pour qu'elle se conserve, il faut, tout compensé, que chaque femme fasse à-peu-prts quatre enfants; car des enfants qui naissent il en meurt près de la moitié avant qu'ils puissent en avoir d'autres , et il en faut deux restants pour représenter le père et la mère. Voyez si les villes vouç fourniront cette populatiou-Ià.
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de la femme est-il moins d'être mère? et n'est-ce pas par des lois générales que la nature et les mœurs doivent pourvoir à cet état ?
Quand il y auroit entre les grossesses d'aussi longs intervalles qu'on le su})pose, une femme cLangera-t-elle ainsi brusquement et alternativement de manière de vivre sans péril et sans risque? Sera-t-elle aujourd'hui nourrice et demain guerrière? Changera-t-elle de tempérament et de goûts comme un caméléon de couleurs? Passera-t-elle tout-à-coup de l'ombre de la clôture et des soins domestiques aux injures de l'air, aux travaux, aux fatigues, aux périls de la guerre? Sera-t-elle tantôt craintive (i) et tantôt brave , tantôt délicate et tantôt robuste ? Si les jeunes gens élevés dans Paris ont peine à supporter le métier des armes, des femmes qui n'ont jamais affronté le soleil, et qui savent à peine marcher, le supporteront-elles après cinquante ans de mollesse ? Prendront-elles ce dur métier à Tàgeoù les hommes le quittent?
Il y a des pays où les femmes accouchent presque sans peine, et nourrissent leurs enfants presque sans soin ; j'en conviens : mais, dans ces méiues pays, les hommes vont demi-nuds en tout temps , terrassent les bètes féroces, portent un canot comme un havresac, font des chasses de sept ou huit cents lieues , dorment à l'air à plate-terre , supportent dts fatigues incroyables , et passent plusieurs jours sans
(4) La timidité des femmes est encore un instinct de la nature contre le double risque qu'elles courent durant leur grossesse.
manger. Quand les femmes deviennent robustes , les hommes le deviennent encore plus ; quand les hommes s'amollissent , les femmes s'amollissent davanta^e : quand les deux termes changent également, la différence reste la même.
Platon, dans sa République , donne aux femmes les mêmes exercices qu'aux hommes ; je le crois bien. Ayant ôté de son gouvernement les familles particulières , et ne sachant plus que faire des femmes , il se vit forcé de les faire iiommes. ( le beau génie avoit tout combiné , tout prévu : il alloit audevant d'une objection que personne peut-être n'eût songé à lui faire : mais il a mal résolu celle qu'on lui fait. Je ne parle point de cette prétendue communauté de femmes dont le reproche tant répété prouve que ceux qui le lui font ne l'ont jamais lu; je parle de cette promiscuité civile qui confond partout les deux sexes dans les mêm^ emplois , dans les mêmes travaux , et ne peut manquer d'engendrer les plus intolérables abus ; je parle de cette subversion des plus doux sen iments de la nature , immolés à un sentiment artificiel qui ne peut subsister que par eux : comme s'il ne falloit pas une prise naturelle pour former des liens de convention ! comme si lamour qu'on a pour ses proches n'étoit pas le principe de celui qii'on doit à l'état ! comme si ce n'étoit pas par la petite patrie , qui est la famille, que le coeur s'attache à la grande ! comme si ce n'étoit pas le bon fils , le bon mari , le bon père , qui font le bon citoyen !
Dès qu'une fois il est démontré que l'homme et la femme ne sont ni ne doivent êtie constitués de
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luéme (le caractère ni de tempérament , il s'ensuit qu'ils ne doivent pas avoir la même éducation. Eu suivant les directions de la nature, ils doivent agir de concert, mais ils ne doivent pas faire les mêmes choses; la iln des travaux est commune, mais les travaux sont différents , et par conséquent les goûts qui les dirigent. Après avoir tâché de former l'homme naturel , pour ne pas laisser impaifait notre ouvrage , voyons comment doit se former aussi la femme qui convient à cet homme.
Voulez- vous toujours être bien guidé-?- suivez toujours les indications de la nature. Tout ce qui caractérise le sexe doit être respecté comme établi par elle. Vous dites sans cesse , les femmes ont tel et tel défaut que nous n'avons pas. Votre orgueil vous trompe ; ce seroient des défauts pour vous , ce sont des qualités pour elles ; tout iroit moins bien si elles ne les avoient pas. Empêchez ces prétendus défaut» de dégénérer, mais gardez-vous de les détruire.
Xes femmes de leur coté ne cessent de crier que nous les élevons pour être vaines et coquettes, que nous les amusons sans cesse à des puérilités pour rester plus facilement les maîtres ; elles s'en prennent à nous des défauts que nous leur reprochons. Quelle folie ! Et depuis quand sont-ce les hommes qui se mêlent de l'éducation des filles .'' Qni est-ce qui empêche les mères de les élever comme il leur plaît ? Elles n'ont point de collèges : grand malheur ! Eh .' plût à Dieu qu'il n'y en eût point pour les û'arcons ! ils seroient plus sensément et plus honnêtement élevés. Force-t-on vos filles à perdre leur temps en niaiseries.'' Leur fait-on malgré elles passer
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la moitié de leur vie à leur toilette , à votre exemple ? Vous empèche-t-on de les instruire et faire instruire à votre gré? Est-ce notre faute si elles nous plaisent quand elles sont belles , si leurs minauderies nous séduisent, si l'art qu'elles aj)prennenî de vous nous attire et nous flatte , si nous aimons à les voir mises avec goût, si nous leur laissons affiler à loisir les armes dont elles nous subjuguent ? Eh! prenez le parti de les élever comme des hommes ; ils y consentiront de bon cœur. Plus elles vendront leur ressembler , moins elies les gouverneront ; et c'est alors qu'ils seront vi'aiment les maîtres.
Toutes les facultés communes aux deux se:!:cs ne leur sont pas également partagées; mais prises en tout , elles se compensent. La femme vaut mieux comme femme et moins comme homme ; par-tout où elle fait valoir ses droits, elle a l'avantage; par-tout où elle veut usurper les nôtres , elle reste au-dessous de nous. On ne peut répondre à cette vérité générale que par des exceptions ; constante manière d'argumenîer des galants partisans du beau sexe.
Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme , et négliger celles qui leur sont propres , c'est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d'usurpernos avantages, elles n'abandonnent pas les leurs ; mais il arrive de là que . ne pouvant bien ménager les uns et les autres parcequ'ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre , et perdent la moitié de leur prix. Croyez- moi , mère judicieuse , ne faites point de votre lille un honnête homme , comme
pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu'elle eu vaudra mieux pour elle et pour nous.
S'ensuit-il quelle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose et bornée aux seules fonctions du ménage ? Lhomme fera-t-il sa servante de sa compaiïne ? Se privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société? Pour mieux l'asservir l'empèchera-t-il de rien sentir, de rien oonnoît/'e .•* En fera-t-il un véritable aatomate ? Non , sans doute ; ainsi ne l'a pas dit la nature , qui donne aux femmes un esprit si agréable et si délié ; au contraire, elle veut qu'elles pensent , qu'elles jugent , qu'elles aiment, qu'elles connois>ent, qu'elles cultivent leur esprit comme leur ligure; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et ponr diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses , mais seulement celles qu'il leur convient de savoir.
Soit que je considère la destination particulière da sexe , soit que j'observe ses penchants , soit que je compte ses devoirs, tout concourt également à m'indiquer la lorme d'éducation qui lui convient. La femme et l'homme sont faits lun pour l'autre; mais leur muîueile aépendance n'est pas égale : les hommes depenuent des Jemmes par leurs désirs ; les femmr-s déj^endeut des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins; nous subsisterions plutôt sans elles qu'elles sans nous. Pour qu'elles aient le nécessaire , pour qu'elles so.ent dans leur état , il faut que nous le leur tlonnions , ([ue nous vaul.ons le leur ùoaner , que nous les en estimions dignes; elles
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dépendent de nos sentiments , du prix que nous mettons à leur mérite , du cas que nous faisons de leurs cliarœes et de leurs vertus. Par la loi même de la nature les femmes , tant pour elles que pour leurs enfants, sont à la merci des jugements des hommes : il ne suf-it pas qu'elles soient estimables , il faut qu'elles soient estimées ; il ne leur suffit pas d'ètie belles , il faut qu'elles plaisent ; il ne leur suffit pas d'être sages, il faut qu'elles soient reconnues pour telles ; leur honneur n'est pas seulement dans leur conduite , mais dans leur réputation ; et il n'est pas possible que celle qui consent à passer pour infâme puisse jamais être honnête. L'homme , en bien faisant, ne dépend que de lui-même, et peut braver le jugement public; mais la femme, en bien faisant , n'a fait que la moitié de sa tâche , et ce que l'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet. Il suit de là que le système de son éducation doit être à cet égard contraire à celui de la nôtre: l'opinion est le tombeau de la vertu parmi les hommes, et son trône parmi les femmes.
De la bonne constitution des mères dépend d'abord celle des enfants ; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs moeurs, leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux , les élever jeunes , les soigner grands , les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce ; voilà les devoirs des femmes dans tous les temps , et ce qu'où doit leur appren-
dre dèslenr enfance. Tant qu'on vue remon'era pas à ce principe , on s'écartera du but , et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonlieur ni pour le nôtre.
Mais quoique toute femme veuille plaire aux hommes et doive le vouloir, il y a bien de la différence entre vouloir plaire à l'homme de mérite, à l'homme vraiment aimable , et vouloir plaire à ces petits agréables qui déshonorent leur .sexe et celui qu ils imitent. Ni la nature ni la raison ne peuvent porter la femme à aimer uaus les hommes ce qui lui ressemble, et ce n'est pas non plus en prenant leurs manières qu'elle doit chercher à s'en faire aimer.
Lors donc que , quittant le ton modeste et posé de leur sexe, elles prennent les airs de ces étourdis, loin de suivre leur vocation, elles y renoncent , elles s'ôlent à elles-mêmes les droits qu'elles pensent usurper. Si nous étions autrement, diseut-elles ^ nous ne plairions point aux hommes. Elles mentent. Il faut être folle pour aimer les fous ; le désir d'attirer ces gens-là montre le goùt de celle qui s'y livre. S'il n'y avoit point d'hommes frivoles, elle se presscroit den faire ; et leurs frivolités sont bien plus son ouvrage que les siennes ne sont le leur. La femme qui aime les vrais hommes , et qui veut leur plaire , prend des moyens assortis à son dessein* ^ La femme est coquette par état ; mais sa coquetteno change de forme et d'objet selon ses vues : région^ ces vues sur ceiles de la nature, la femme aura l"éducatiou qui lui convient.
Les petites Tilles , presque en naissant, aiment la parure: non conten'es d'être jolies , elles veulcut
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qu'on les trouve telles ; on voit dans leurs petits airs que ce soin les occupe déjà ; et à peine sontelles en état d'entendre ce qu'on leur dit ^ qu'on les «^ouAerne en leur parlant de ce qu'on pensera d'elles. Il s'en faut bien que le même motif très indiscrètement proposé aux petits garçons n'ait sur eux le même empire. Pourvu qu ils soient indépendants et qu'ils aient du plaisir , ils se soucient fort peu de ce qu'on pourra penser d'eux. Ce n'est qu'à força de temps et de peine qu'on les assujettit à la même loi.
De quelque part qce vierme aux filles cette première leçon , elle est très bonne. Puisque le corps naît pour ainsi dire avant l'ame, la première culture doit être celle du corps : cet ordre est commun aux deux sexes. Mais l'objet de cette culture éÊt différent; dans l'un cet objet est le développement des forces, dans l'autre il est celui des agréments: non que ces qualités doivent être exclusives dans cbaque sexe , l'ordre seulement est renA'ersé ; il faut assez de forée aux femmes pou r faire tout ce qu'elles font avec grâce ; il faut assez d'adresse aux bommes pour faire tout ce qm'ils font avec facilité.
Par l'extrême mollesse des femm.es commence celle des bommes. Les femmes ne doivent pas être r jbustes comme eux , mais pour eux , pour que les bommes qui naîtront d'elles le soient aussi. En ceci le s couvents , où les pensionnaires ont une nourriture grossière , mais beaucoup d'ébats, de courses , de jeux en plein air et dans des jardins , sont à préférer à la maison paternelle, où une fille, délicatement nourrie, toujours flattée ou tancée, toujours
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assise sous les yeux de sa mère clans une chambre bien close , n'ose se lever , ni marcher , ni parler, ni souffler , et n'a pas un moment de liberté pour jouer , sauter , courir, crier , se livrer à la pétulance naturelle à son âge : toujours ou relàcbement dangereux , ou sévérité mal entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps et le cœur de la jeunesse.
Les filles de Sparte s'exerçoient , comme les garçons, aux jeux militaires , non pour aller à la guerre nais pour porter un jour des enfants capables d'en soutenir les fatigues. Ce n'est pas là ce que j'approuve: il n'est point nécessaire pour donner des soldats à l'état que les raeres aient porté le mousquet et fait l'exercice à la prussienne ;mais je trouve ^'en général l'édacation grecque étoit très bien entendue en cette partie. Les jeunes iillcs paroissoient souvent en public , non pas mêlées avec les gircons , mais rassemblées entre elles. Il n'y avoit presque pas une fête, pas un sacrifice, pas une cérémonie , où l'on ne vit des bandes de filles des premiers citoyens couronnées de fleurs , chantant des hymnes , formant des chœurs de danses , portant des corbeilles , des vases, des offrandes , et présentant aux sens dépravés des rxrecs un spectacle charmant et propre à balancer le mauvais effet de leur indécente gymnastique. Quelque impression que fit cet usage sur les cœurs des hommes , toujours étoitil excellent pour donner an sexe une bonne constitution dans la jeunesse par des exercices agréables , modérés, salutaires , et pour aiguiser et former son
goût par le désir continuel de plaire, sans jamais exposer ses moeurs.
Sitôt que ces jeunes personnes étoient mariées , on ne les voyoit plus en public; renfermées dans leurs maisons , elles bornoient tous leui's soins à leur ménage et à leur famille. Telle est la manière de vivre qiïe la nature et la raison prescrivent au sexe. Aussi de ces meres-là uaissoient les hommes les plus sains, les plus robustes, les mieux faits de la terre; et malgré le mauvais renom de quelques isles, il est constant que de tous les peuples du monde , sans en excepter même les Romains , on n'en cite aucun où les femmes aient été à la fois plus sages et plus aimables, et aient mieux réuni les mœurs et la beauté que l'ancienne Grèce.
On sait que l'aisance des vêtements qui ne gênoient point le corps contribuoit beaucoup à lui laisser dans les deux sexes ces belles proportions qu'on voit dans leurs statues, et qui servent encore de modèle à l'art quand la nature défigurée a cessé de lui en fournir parmi nous. De tozites ces entraves gothiques , de ces multitudes de ligatures qui tiennent de toutes parts nos membres eu presse , ils n'en avoient pas une seule. Leurs feriimes ignoroient l'usage de ces corps de baleine par lesquels les nôtres contrefont leur taille plutôt qu'elles ne la marquent. Je ne puis concevoir que cet abus , poussé en Angleterre à un point inconcevable, n'y fasse pas à la fin dégénérer l'espèce , et je soutiens même que l'objet d'agrément qu'on se propose en cela est de mauvais goût. Il n'est point agréable de voir une
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femme coapée en deux comme une gnépe : cela choque la vue et fait souffrir l'imagination. La finesse de la taille a . comme tout le reste , ses proportions , sa mesure , passé laquelle elle est certainement un défaut: ce défaut seroit même frappant à l'œil sur le nud : pourquoi seroit-il une beauté sous le rêtement ?
Je n'ose presser les raisons sur lesquelles les femmes s'obstinent à s'encuiriisser ainsi : un sein qui tombe, un ventre qui g^rossit, etc., cela déplaît fort, j'en conviens, dans une personne de vingt ans , mais cela ne choque plus à trente ; et comme il faut en dépit de nous être en tout temps ce qu'il plait à la nature, et que l'œil de l'homme ne s y trompe point, ces défauts sont moins déplaisants à tout âge que la sotte affectation d'une petite fille de quarante ans.
Tout ce qui gène et contraint la nature est de mauvais goût ; cela est vrai des parures du corps comme des ornements de l'esprit. La vie , la santé , la raison , le bien-être, doivent aller avant tout : la grâce ne va point sans l'aisance ; la délicatesse n'est pas la langueur, et il ne faut pas être mal-saine pour plaire. On excite la pitié quand on souffre; m;iis le plaisir et le désir cherchent la fraîcheur de la santé.
Les enfants des deux sexes ont beaucoup d'amusements communs , et cela doit être ; n'en ont-ils pas de même étant grands ? Ils ont aussi des goûts propres qui les distinguent. Les garçons cherchent le mouvement et le bruit; des tambours, des sabots , de petits carrosses : les filles aiment mieux ce qui doune dans la vue et sert à l'ornement : des miroirs
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des bijoux, des chiffons, sur-tout des poupées: la poupée est l'amusement spécial de ce sexe ; voilà très évidemment son goût déterminé sur sa destination. Le physique de l'art de plaire est dans la parure; c'est tout ce que des enfants peuvent cultiver de cet art.
Voyez une petite fille passer la journée autour de sa poupée , lui changer sans cesse d'ajustement , l'hahiller , la déshabiller cent et cent fois , chercher continuellement de nouvelles combinaisons d'ornements bien ou mal assortis , il n'importe; les doigts manquent d'adresse, le goût n'est pas formé , mais déjà le penchant se montre : dans cette étemelle occupation le temps coule sans qu'elle y songe ; les heures passent, elle n'en sait rien; elle oublie les repas mêmes , elle a plus faim de parure que d'alimients. Mais , direz-vous , elîe pare sa poupée et non sa personne. Sans doute; elle voit sa poupée et ne se voit pas , elle ne peut rien faire pour elle-même , elle n'est pas formée, elle n'a ni talent ni force, elle n'est rien encore , elle est toute dans sa poupée , elle y met toute sa coquetterie. Elle ne l'v laissera pas toujours, elle attend le moment d'être sa poupée elle-même.
Voilà donc un premier goût bien décidé : vous n'avez qu'à le suivre et le régler. Il est sur que la petite voudroit de tout son cœur savoir orner sa poupée , faire ses nœuds de manche , son fichu , son falbala , sa dentelle; en fout cela on la fait dépendre si durement du bon plaisir d'aufrui , qu'il lui seroit bien plus commode de tout devoir à son industrie. Ainsi vient la raison des premières leçons qu'on
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lui donne : ce ne sont pas des tâches qu'on lui prescrit, ce sout des bontés qu'on a pour elle. Et en effet presque toutes les petites filles apprennent avec répuçfnance à lire et à écrire ; mais quant à tenir-' lalgui'le , c'est ce qu'elles apprennent toujours volontiers. Elles s'iitiaginent d'avance être grandes , et son£;ent avec plaisir que ces talents pourront un jour leur servir à se parer.
Cette première route ouverte est facile à suivre : la couture , la broderie , la dentelle , viennent d'ellesmêmes. La tapisserie n"est plus si fort à leur gré: les meubles sont trop loin d'elles , ils ne tiennent point à la personne , ils tiennent à d'autres opinions. La tapisserie est l'amusement des femmes; de jeune» filles n'y prendront jamais un fort grand plaisir.
Ces progrès volontaires s'étendront aisément jusqu'au dessin, car cet art n'est pas indifférent à celui de se mettre avec goût: mais je ne voudrois point qu on les appliquât au paysage, encore moins à la figure. Des feuillages , des fruits , des fleurs , des draperies, tout ce qui peut servir à donner un contour élégant aux ajustements, et à faire soi-même un patron de broderie quand on n'en trouve pas à son gié, cela leur su-Oit. En général, s'il importe aux hommes de borner leurs études à des connoissances d'usage , cela importe encore plus aux. femmes, parceque la vie de celles-ci, bien que moins laborieuse , étant ou devant être plus assidue à leurs soins et plus entrecoupée de soins divers, ne leur permet de se livrer par choix à aucun talent au pré.» judice de leurs devoirs.
Quoi qu'en disent les plaisants le bon sens est
également des deux sexes. Les filles en général sont plus dociles que les garçons, et l'on doit même user sur elles de plus d'autorité, comme je le dirai toutà l'heure : mais il ne s'ensuit pas que l'on doive exiger d'elles rien dont elles ne puissent voir l'utilité : l'art des mères est de la leur montrer dans tout C9 qu'elles leur prescrivent , et cela est d'autant plus aisé que l'intelligence dans les filles est plus précoco que dans les garçons. Cette règle bannit de leur sexe ainsi que du nôtre , non seulement toutes les études oisives qui n'aboutissent à rien de bon et ne rendent pas même plus agréables aux autres ceux qui les ont faites , mais même toutes celles dont l'utilité n'est pas de l'âge, et où l'enfant ne peut la prévoir dans un âge plus avancé. Si je ne veux pas qu'on presse un garçon d'apprendre à lire, à plus forte raison je ne veux pas qu'on y force de jeunes filles avant de leur faire bien sentir à quoi sert la lecture; et, dans la manière dont on leur montre ordinairement cette utilité, on suit bien plus sa propre idée que la leur. Après tout , où est la nécessité qu'une fille sache lire et écrire de si bonne heure.-* Aura-t-elle sitôt un ménage à gouverner? Il y en a bien peu qui ne fassent plus d'abus que d'usage de cette fatale science , et toutes sont un peu trop curieuses pour ne pas l'apprendre sans qu'on les y force, quand elles en auront le loisir et l'occasion. Peut-être devroient-elles apprendre à chiffrer avant tout; car rien n'offre une utilité plus sensible en tout temps , ne demande un plus long usage , et ne laisse tant de prise à l'erreur que les comptes. Si la petite n'avoit les cerises de son goûter que par
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«ne opération d'arithmétique, je vous réponds
qu'elle sauroit bientôt calculer.
Je connois une jeuue personne qui apprit à écrire plutôt qu'à lire , et qui commença décrire avec l'aiguille avant que d'écrire avec la plume. De tonte l'écriture elle ne voulut d'abord faire que des O. Elle faisoit incessamment des O grands et petits, des O de toutes les tailles, des O les uns dans les autres , et toujours tracés à rebours. Malheureusement un jour qu'elle étoit occupée à cet utile exercice , elle se vit dans nn miroir ; et, trouvant que cette attitude contrainte lui donnoit mauvaise grâce, comme une autre JMiuerve , elle jeta la plume et ne voulut plus faire des O. Son frère n'airaoitpas plus à écrire qu'elle , mais ce qui le fàchoit étoit la prène, et non pas l'air qu'elle lui donnoit. On prit un autre tour ]>our la ramener à l'écriture : la petite fille éîoit délicate et vaine, elle n'entendoit point que son linge servît à ses sœurs: on le raarquoit , on ne voulut plus le marquer; il fallut apprendre à marquer elleluènie : on conçoit le reste du progrès.
Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles , mais imposez-leur-en toujours. L'oisiveté et l'indocilité sont les deux dé/ànts les plus dangereux pour elles, et dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être vigilantes et laborieuses : ce n'est pas tout ; elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur, si c'en est un pour elles , est inséparable de leur sexe ; et jamais elles ne s'en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur vie asservies à la gêne loi plus continiielle et la plus se-
vere , qui est celle des bienséances. Il faut les exercer d'abord à la contrainte , afin qu'elle ne leur coûte jamais rien , à dorater toutes leurs fantaisies , pour les soumettre aux Tolontés d'autrui. Si elles vouloient toujours travailler, on devroit quelquefois les forcer à ne rien faire. La dissipation, la frivolité , l'inconstance, sont des défauts qui naisf^eut aisément de leurs premiers goûts cori-orapus et toujours suivis. Pour prévenir cet abus , apprenez-leur sur-tout à se vaincre. Dans nos insensés établissements , la vie de riiounête femme est un combat perpétuel contre elle-même; il est juste que ce sexe partage la peine des maux qu'il nous a causés. Empêchez que les filles ne s'ennuient dans leurs occupations et ne se passionnent dans leurs amuserncnts , comme il arrive toujours dans les éducations vulgaires, où l'on met, comme ditFénélon, tout l'ennui d'un côté et tout le plaisir de l'autre. Le premier de ces deux inconvénients n'aura lieu , si on suit les règles précédentes , que quand les personnes qui seront avec elles leur déplairont. Une petite fille qui aimeia sa mère ou sa mie travaillera tout le jour à ses côtés sans ennui ; le babil seul la dédommagera de toute sa gêne. Mais, si celle qui la gouverne lui est insupportable , elle prendra dans le même dégoût tout ce qu'elle fera sous ses yeux. Il est très difficile que celles qui ne se plaisent pas avec leurs mères plus qu'avec personne au monde puissent un jour tourner à bien; mais, pour juger de leurs vrais sentiments, il faut les étudier, et non pas se fier à ce qu'elles disent ; car elles sont flatteuses , dissimulées, «t savent de bonne heure se
déguiser. On ne doit pas non plus leur prescrire d'aimer leur mère; l'affection ne vient point par devoir , et ce n'est pas ici que sert la contrainte. L'attaciienient , les soins , la seule habitude , feront aimer la mère de la fille si elle ne fait rien pour s'attirer sa haine. La gène même où elle la tient , bien dirigée , loin d'affoiblir cet attachement, ne fera que Tangraenter , parceque la dépendance étant un état naturel aux femmes , les filles se seutent faites pour obéir.
Par la même raison qu'elles ont on doivent avoir peu de liberté , elles portent à l'excès celle qu'on leur laisse; extrêmes en tout, elles se livrent à leurs jeux avec plus d'emportement encore que les garçons : c'est le second des inconvénients dont je viens de parler. Cet emportement doit être modéré ; car il est la cause de plusieurs vices particuliers aux femmes, comme entre autres le caprice et l'engouement, par lesquels une femme se transporte aujourd hui pour tel objet qu'elle ne regardera pas demain. L'inconstance des goûts leur est aussi funeste que leur excès , et l'un et l'autre leur vient de la même source. Ne leur otez pas la gaieté , les ris , le bruit , les folâtres jeux, mais empêchez qu'elles ne se rassasient de l'un pour courir à l'autre ; ne souffrez pas qu'an seul instant dans leur vie elles ne connoissent plus de frein. Accoutumez -les à se voir interrompre au milieu de leurs jenx, et ramènera d'autres soins sans murmurer, La seule habiujde suffit encore en ceci , parcequ'elle ne fait que seconder la nature.
II résulte de cette contrainte habituelle une dcci-
lité dont les femmes ont besoin toute lenr vie , puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un homme ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais permis de se mettre audessus de ces jugements. La première et la plus importante qualité d'une femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfait que l'homme , souvent si plein de vices, et toujours si plein de défauts , elle doit apprendre de bonne heure à souffrir même l'injustice, et à supporter les torts d'un mari sans se plaindre : ce n'est pas pour lui , c'est pour elle qu'elle doit être douce. L'aigreur et l'opiniâtreté des femmes ne font jamais qu'augmenter leurs maux et les mauvais procédés des maris; ils sentent que ce n'est pas avec ces ^rmes-là qu'elles doivent les vaincre. Le ciel ne les Ht point insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres ; il ne les fit point foibles pour être impérieuses ; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures ; il ne leur lit point des traits si délicats pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent, elles s'oublient : elles ont souvent raison de se plaindre , mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendre une femme impertinente; mais, à moins qu'un homme ne soit un monstre , la douoeur d'une femme le ramené, et triomphe de lui tôt ou tard.
' Que les lillcs soient toujours soumises , mais que les mères ne soient pas toujours inexorables. Pour rendre docile une jeune personne , il ne faut pas la rendre malheureuse; pour la rendre modeste, il ne faut pas l'abrutir ; au contraire, je ne serois p^s fâ^ EMILE. 3. 4
ché qu'on lui laissât mettre quelquefois un peu d'adresse , non pas à éluder la punition dans sa désobéissance , mais à se faire exempter d'obéir. Il n'est pas question de lui rendre sa dépendance pénible , il suffit de la lui faire sentir. La ruse est un talent naturel au sexe ; et .persuadé que tous les pencliants naturels sont bons et droits par eux-mêmes, je suis d'avis qia'on cultive celui-là comme les autres : il ne s'agit que d"en prévenir l'abus.
Je m'en rapporte sur la vérité de cette remarque à tout observateur de bonne foi. Je ne veux poiut qu'on examine U-dessus les femmes mêmes; nos génautes institutions peuvent les foicer d'aiguiser leur esprit. Je veux qu'on examine les iilles , les petites filles qui ne font pour ainsi dire que de naître : qu'on les compare avec les petits garçons du même âge ; et , si ceux-ci ne paroissent lourds , étourdis , bêtes , auprès d'elles , j'aurai tort incontestablement. Qu'on me permette un seul exemple pris dans tout© la naïveté puérile.
Il est très commun de défendre aux eofants d& rien demander à table ; car on ne croit jamais mieux réussir dans leur éducation qu'en la surchargeant de préceptes inutiles , comme si un morceau de ceci ou de cela n'étoit pas bientôt accordé ou refusé (i }, sans iaire niourir sans cesse un pauvre enfant d'une convoitise aiguisée par l'espérance. Tout le monde
(5) Un eufant se rend importun quand il trouve son compte a l'être ; mais il ne demandera jamais deux fois la même cbose, si la premicre réponse est toujours irrévocajîle.
sait l'adresse d'un jeune garçon soumis à cette loi, lequel ayant été oubli* à table , s'avisa de demander du sel , etc. Je ne dirai pas qu'on pouvoit le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande; l'omission étoit si cruelle, que, quand il eût enfreint ouvertement la loi et dit sans détour qu'il avoit faim , je ne puis croire qu'on l'en eût puni. Mais voici comment s'y prit en ma présence une joetite fille de six ans dans un cas beaucoup plus difficile ; car , outre qu'il lui étoit rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la désobéissance n'eût pns été graciable puisqu'elle avoit mangé de tous les plats, hormis un seul dont on avoit oublié de lui donner, et qu'elle convoitoit beaucoup.
Or, pour obtenir qu'on réparât cet oubli sans qu'on pût l'accuser de désobéissance, elle fît, en avançant son doigt, la revue de tous les plats, disant tout haut, à mesure qu'elle les montroit , «J'ai « mangé de ça, j'ai mangé de ça»; mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n'avoit point mangé, que quelqu'un s'en appercevant lui dit : «Et de cela en avez-vous mangé? » Oh ! non , reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux. Je n'ajouterai rien; comparez : ce tourci est une ruse de fille ; l'autre est une ruse de garçon.
Ce qui est est bien, et aucune loi générale n'est mauvaise. Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement trèséquitabledela force qu'il a de moins ; sans quoi la femme ne seroit pas la compagne de l'homme , elle sercit son esclave : c'est par celte supériorité de talent qu'elle se maintient
son égale , et qu'elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout conti-e elle, nos défauts, sa timidité, sa foiblesse; elle n'a pour elle que son art et sa beauté. !X'est-il pas juste qu'elle cultiAe l'un et l'autre ? Mais la beauté n'est pas générale , elle périt par mille accidents , elle passe avec les anuées ; l'habitude en détruit l'effet. L'esprit seul est la véritable ressource du sexe ; non ce sot esprit auquel on donne tant de pris dans le monde , et qui ne sert à rien pour rondre la vie heureuse, mais l'esprit de son état, lart de tirer parti du notre et de se prévaloir de nos propres avantages. Ou ne sait pas comb'.en cette adresse des femmes nous est utile à nousmêmes , combien elle ajoute de charme à la société des deux sexes , combien elle sert à réprimer la pétulance des enfants , combien elle contient de maris brutaux , combien elle maintient de bons ménages que la discorde troubleroit sans cela. Les femmes artificieuses et méchantes en abusent . je le sais bien : mais de quoi le vice n"abuse-t-il pas.^ Ne déti'uisons point les instruments du bonheur parceque les méchants s'en servent quelquefois à nuire.
On peut briller par la parure, mais on ne plaît que par la personne. IN^os ajustements ne sont point nous: souvent ils déparent à force dètre recherches; et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu'on remarque le moins. L'éducation des jeunes filles est en ce point tout-à-fait à contre-sens. On leur promet des ornements pour récompense , on leur fait aimer les àiovLTSTecherchés. Qu'elle est bellellenr dit-on fiuand
elles sont fort parées. Et tout au contraire on devroit leur faire entendre que tant d'ajustement n'est fait que pour cacher des défauts , et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L'amour des modes est de mauvais goût , parceque les visages ne changent pas avec elles , et que la ii'gure restant la même , ce qui lui sied une fois lui sied toujours.
Quand je verrois la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paroitrois inquiet de sa figure ainsi dér guisée , et de ce qu'on en pourra penser : je dirois : Tous ces ornements la parent trop , c'est dommage; croyez-vous qu'elle en pût supporter de plus simples ? est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela ? Peut-être sera-t-elle alors la première à prier qu'on lui ôte cet ornement, et qu'on juge : c'est le cas de l'applaudir s'il y a lieu. Je ne la louerois jamais tant que quand elle seroit le plus sim[>le!îient mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un supplément aux grâces de la personne et comme un aveu tacite qu'elle a besoin de secours pour plaire , elle ne sera point fiere de son ajustement, elle en sera humble ; et si, plus parée que de coutume, elle s'entend dire , Qu'elle est belle! elle ea rougira de dépit.
Au reste il y a des figures qui ont besoin de parure , mais il n'y en a point qui exigent de riches a 'ours. Les parures ruineuses sont la vanité du rang et non de la personne , elles tiennent uniquement au préjufré. La véritable coquetterie est quelquefois recherchée , mais elle n'est jamais fastueuse ; et Ju'
non se mettoit plus superbement qne Ténus, « ISe «pouvant la faire belle, tu la fais riche», disoxt Apelles à un mauvais peintre qui peignoit Hélène fort chargée d'atours. J'ai aussi remarque que les plus pompeuses parures annoncoient le plus souvent de laides femmes : on ne sauroit avoir une vanité plus mal-adroite. Donnez à une jeune fille qui ait du goût, et qui méprise la mode, des rubans, de la gaze, de la mousseline, et des fleurs ; sans diamants , sans pompons , sans dentelles (i) , elle va se faire un ajiTstement qui la rendra cent fois plus charmante que n'eussent fait tous les brillants chiffons de la Duchapt.
Comme ce qui est bien est toujours bien, et qu'il faut être toujours le mieux qu'il est possible , les femmes qui se counoissent en ajustements choisissent les bons, s'y tiennent; et n'en changeant pas tous les jours , elles en sont moins occupées qne celles qui ne savent à quoi se lixer. Le vrai soiu de la parure demande peu de toilette. Les jeunes demoiselle^ ont rarement des toilettes d'appareil ; le travail , les leçons , remplissent leur journée : cependant en général elles sont mises, au ronge près, avec autant de soin que les dames , et souvent de meilleur goût. L'abus de la toilette n'est pas ce qu'on pense, il vient bien plus d'ennui que de vanité. L'ne
(6) Les femmes qui ont la peau assez blanche ponr se passer de dentelle donneroitut bien du dépit aux autres si elles n'en portoient pas. Ce sont presque tou;ours de laides personnes qui amènent les modes auxquelles les belles ont la béti^e de s'assujettir.
leiuiue qui passe six heures à sa toilette n'ignore point qu'elle n'en sort pas mieux mise que celle qui n'y passe qu'une demi-heure ; mais c'est autant de pris sur l'assommante longueur du temps, et il vaut mieux s'amuser de soi que de s'ennuyer de tout. Sans la toilette que feroit-on de la vie depuis midi jusqu'à neuf heures? En rassemblant des femmes autour de soi on s'amuse à les impatienter , c'est déjà quelque chose ; on évite les tête-à-tête avec un mari qu'on ne voit qu'à cette heure-là, c'est beaucoup plus : et puis viennent les marchandes , les brocanteurs , les petits messieurs ,les petits auteurs , les vers , les chansons , les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul proiit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s'étaler un peu plus que quand on est vêtue ; mais ce profit n'est peut-être pas si grand qu'on pense , et les femmes à toilette n'y gagnent pas tant qu'elles diroient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes ; faites qu'elles aiment les soins de leur sexe , qu'elles aient de la modestie , qu'elles sachent veiller à leur ménage et s'occuper dans leur maison; la grande toilette tombera d'ellemême , et elles n'en seront mises que de meilleur goût.
La première chose que remarquent en grandissant les jeunes personnes, c'est que tous ces agréments étrangers ne leur suffisent pas , si elles n'en ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté, et l'on n'est pas sitôt en état d'acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes , un accent flatteur à sa voix ,
à composer son maintien, à marcher avec légèreté , à prendre des attitudes gracieuses , et à choisir partout ses avantages. La voix s'étend , s'affermit , et prend du timbre , les bras se développent , la démarche s'assure , et l'on s'appercoit que, de quelque manière qu'on soit mise . il y a un art de se faire regarder. Dès-lors il ne s'agit plus seulement d'aiguille et d'industrie ; de nouveaux talents se présentent et font déjà sentir leur utilité.
Je sais que les sévères instituteurs veulent qu'on n'apprenne aux jeunes filles ni chant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paroît plaisant : et à qui veulent-ils donc qu'on les apprenne ? aux garçons ? A qui des hommes ou des femmes appartient-il d'avoir ces talents par préférence.^ A personne , répondront-ils. Les chansons profanes sont autant de crimes ; la danse est une invention du démon; une jeune fille ne doit aAoir d'amusement que son tra A-ail et la prière. Toilà d'étranges amusements pour un enfant de dix ans! Pour moi , j'ai grand'peur que toutes ces petites saintes qu'on force dépasser leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose, et ne réparent de leur mieux , étant mariées , le temps qu'elles pensent avoir perdu filles. J'estime qu'il faut avoir égard à ce qui convient à l'âge aussi bien qu'au sexe; qu'une jeune fille ne doit pas vivre comme sa granj'mere; qu'elle doit être vive , enjouée , folâtre , chanter , danser autant qu'il lui plaît , et goûter tous les innocents plaisirs de son âge : le temps ne viendra que trop tôt d'être posée et de prendre uu maintiea plus sérieux.
Mais la nécessité de ce changement même est-elle bien réelle ? N'est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés ? En n'asservissant les honnêtes femmes qu'à de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux hommes. Faut -il s'étonner si la taciturnité qu'ils voient régner chez eux les en chasse, ou s'ils sont peu tentés d'embrasser un état si déplaisant ? A force d'outrer toirs les devoirs , le christianisme les rend impraticables et vains ; à force d'interdire aux femmes le chant, la danse, et tous les amusements du monde , il les rend maussades , grondeuses , insup[)ortables dans leurs maisons. Il n'y a point de religion où le mariage soit soumis à des devoirs si sévères , et point où un engagement si saint soit si méprisé. On a tant fait pour empêcher les ferames d'être aimables , qu'on a rendu les maris indifférents. Cela ne devroit pas être; j'entends fort bien : mais moi je dis que cela divoit être, puisqu'enfln les chi*éliens sont hommes. Pour moi, je voudrois qu'une jeune Anglaise culti^-àt avec autant de soin les talents agréables pour plaire au mari qu'elle aura, qu'une jeune Albanoise les cultive pour le harem d'Ispahan. Les maris , dira-t-on , ne se soucient point trop de tous ces talents. Vraiment je le crois , quand ces talents , loin d'être employés à leur plaire , ne servent que d'amorce pour attirer chez eux de jeunes impudents qui les déshonorent. Mais pensez-vous qu'une femme aimable et sage , oinée de paieils talents , et qui les consacreroit à l'amusement de son mari , n'ajouteroit pas au bonheur de sa vie, et ne l'empêchercit pas, sortant de son
cabinet la tète épaisée , d'aller cbercîier des récréations hors de chez lui ? Personne n'a-t-il vu d'beureuses familles ainsi réunies, où cbacun sait fournir du sien aux amusements communs ? Qu'il dise si la confiance et la familiarité qui s'y joint, si l'innocence et la douceur des plaisirs qu'on y goûte ne raclietent pas bien ce que les plaisirs publics ont de plus bruyant.
On a trop réduit en art les talents agréables ; on les a trop généralisés; on a tout fait maxime et précepte , et l'on a rendu fort ennuyeux aux jeunes personnes ce qui ne doit être pour elles qu'amusement et folâtres jeux. Je n'imagine rien de plus ridicule que de voir un vieux maître à danser ou à cbanter aborder d'un air refrogné de jeunes personnes qui ne cberchent qu'à rire , et prendre pour leur enseigner sa fiivole science un ton plus pédautesque et plus magistral que s'il s'agissoit de leur catéchisme. Est-ce, par exemple, que l'art de chanter tient à la musique écrite.-' ne sauroit-ou rendre sa voix flexible et juste, apprendre à chant t-r avec goût, même à saccompaener , sans connoitre une seule note.»* Le même genre de chant va-t-il à toutes les voix.^ La même méthode va-t-elle à tous les esprits .•• on ne me fera jamais croire que les mêmes attitudes , les mêmes pas , les mêmes mouvements , les mêmes gestes , les mêmes danses , conviennent à une j)etite brune vive et piquante, et à une grande belle blonde aux yeux languissants. Quand donc je vois un maître donner exactement à toutes deux les mêmes leçons, je dis : Cet homm« 6uit sa routine, mais il ncntend rien à son art.