‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 5 sur 38 · LIVRE T · texte numérisé non relu

LIVRE T

On (lernande s'il faut aux filles des maîtres ou des maîtresses. Je ne sais : je voudrois bien qu'elles n'eussent besoin ni des ans ni des autres , qu'elles apprissent librement ce qu'elles ont tant de peucliant à ▼ouloir apprendre, et qu'on ne vît pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins cbamarrés. J'ai quelque peine à croire que le commerce de ces genslà ne soit pas plus nuisible à de jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles ; et que leur jargon , leur ton, leurs airs, ne donnent pas à leurs écolieres le premier goût des frivolités, pour eux si importantes, dont elles ne tarderont guère, à leur exemple, de faire leur unique occupation.

Dans les arts qui n'ont que l'agrément pour objet, tout peut servir de maître aux jeunes personnes ; leur père, leur mère, leur frère, leur sœur, leurs amis, leurs gouvernantes , leur miroir, et surtout leur propre goût. On ne doit point offrir de leur donner leçon , il faut que ce soient elles qui la demandent : on ne doit point faire une tâclie d'une récompense ; et c'est sur-tout dans ces sortes d'études que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s'il faut absolument des leçons en régie, je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s'il faut qu'un maître à danser prenne une jeune écoliere par sa main délicate et blanche, qu'il lui fasse accourcir la jupe , lever les yeux , déployer les bras , avancer un sein palpitant ; mais je sais bien que pour rien au monde je ne voudrois être ce maîtrc-là.

Par l'industrie et les talents le goût se forme ; par le goût l'esprit s'ouvre insensiblement aux idées du

beau dans tous les genres, et enfin aux notions morales qui s'y rapportent. C'est peut-être une des raisons pourquoi le sentiment de la décence et de rhonnoteté s'insinue plutôt chez les filles que chez les sarcons ; car , pour croire que ce sentiment précoce soit l'ouvrage des gouvernantes , il faudroit être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons et de la marche de l'esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l'art de plaire , c'est par lui seul qu'on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l'habitude accoutume les sens. C'est l'esprit qui non seulement A'ivifie le corps , mais qui le renouvelle en quehîue sorte ; c'est par la succession des sentiments et des idées qu'il anime et varie la jihysionomie; et cest par les discours qu'il inspire, que l'attention, tenue en haleine, soutient long-temps le même intérêt sur le même obitt. C'est, je crois, ^ar toutes ces raisons que les jeunes filles acquièrent si vile un petit babil aîrcable , qu' elles mettent de l'accent dans leurs propos , même avant que de les sentir, et que les hommes s'amusent sitôt à les écouter , même avant qu'elles puissent les entendre ; ils épient, pour ainsi dire . le moment du discernement de ces petites per sonnes , pour savoir quand ils pourront les aimer : -•car, quoi qu'on fasse, on veut plaire à ce qui nous plaît ; et sitôt qu'on en désespère il ne nous plaît pas long-temps.

Les femmes ont la langue flexible; elles parlent plutôt, plus aisément et plus agréablement que les homjnes. On les accuse aussi de parler davantage : cela doit être , et je changerois volontiers ce repro-

«be en éloge : la bouche et les yeux out cbez elles la même activité , et par la même raisoa. L'honmie dit ce qu'il sait , la femme dit ce qui plaît ; l'uu pour parler a besoin de connoissauce, et l'autre de goût ; l'un doit avoir pour objet principal les choses utiles , l'antre les agréables. Leurs discours ne doivent avoir de formes communes que celles de la vérité.

On ne doit donc pas contenir le babil des filles, comme celui des garçons, par cette interroji;atioa dure , A quoi cela est-il bon ? mais par cette autre à laqtielle il n'est pas plus aisé de répondre, Quel effet cela fera-t-il ? Dans ce premier âge , où , ne pouvant discerner encore le bien et le mal, elles ne sont les ju<:es de personne, elles doivent s'imposer pour loi de ne jamais rien dire que d'agréable a ceux à qui elles parlent ; et ce qui rend la pratique de cette règle plus difficile est qu'elle reste toujours subordonnée à la première, qui est de ne jamais mentir.

J'y vois bien d'autres difficultés encore, mais elles sont d'un âge plus avancé. Quanjt à présent, il n'en pent coûter aux jeunes filles pour être vraies que de l'être sans grossièreté; et comme naturellement cette grossièreté leur répugne , l'éducation leur apprend aisément à l'éviter. Je remarque en général, dans le commerce du monde, que la politesse des nommes est plus officieuse , et celle des femmes plus caressante. Cette différence n'est point d'institution , elle est naturelle. L'homme paroît cbercher davantage à vous servir, et la femme à TOUS agréer. Il suit de là que, quoi qu'il en soit àxi caractère des femmes , leur politesse est moins fausse que la nôtre , elle ne fait qu'étendre leur premier

instinct ; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration qu'il colore ce mensonge , je suis très sûr qu'il en fait un. Il n'en coûte donc guère aux femmes d'être polies, ni par conséquent aux filles d'appreudre à le devenir. La première leçon Tient de la nature , l'art ne fait que la suivre, tt déterminer suivant nos usages sous quelle forme elle doit se montrer. A l'égard de leur politesse entre elles, c'est" tout autre chose ; elles y mettent un air si contraint et des attentions si froides , qu'en se gênant mutuellement elles n'ont pas grand soin de cacher leur gène, et semblent sincères dans leur mensonge en ne cherchant guère à le déguiser. Cependant les jeunes personnes se font quelquefois tout de bon des ajnitiés plus franches. A leur âge la gaieté tient lieu de bon naturel ; el contentes d'elles , elles le sont de tout le monde. Il est constant aussi qu'elles s« baisent de meilleur cœur, et se caressent avec plus de grâce devant les hommes , lîeres daiguiser impunément leur convoitise par l'image des faveurs qu'elles savent leur faire envier.

Si l'on ne doit pas permettre aux jeunes garçons des questions indiscrètes, à plus forte iaison doiton les interdire à de jeunes filles , dont la curiosité satisfaite ou mal éludée est bien d'une autre conscquence , vu leur pénétration à pressentir les mystères qu'on leur cache et leur adresse à les décou- Ttir. INlais sans souffrir leurs interrogations, je voudrois qu'on les interrogeât beaucotip elles-mêmes, qu'on eût soin de les faire causer, qu'on les agaçât pour les exercer à parler aisément, pour le»

rendre vives à la riposte , pour leur délier l'esprit et la langue tandis qu'on le peut sans danger. Ces conversations, toujours tournées eu gaieté, mais ménagées avec art et bien dirigées , feroient un amusement charmant pour cet âge, et pourroient porter dans les cœurs innocents de ces jeunes personnes les premières et peut-être les plua utiles leçons de morale qu'elles prendront de leur vie, en leur apprenant , sous l'attrait du plaisir et de la vanité , à quelles qualités les hommes accordent véritablement leur estime , et en quoi consiste la gloire et le bonheur d'une honnête femme.

On comprend bien que si les enfants mâles sont hors d'état de se former aucune véritable idée de religion, à plus forte raison la même idée est-elJe audessus de la conception des filles : c'est pour cela même que je voudrois en parler à celles-ci de meilleure heure; car, s'il falloit attendre qu'elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questions profondes , ou courroit risque de ne leur en parler jamais. La raison des femmes çst une raison pratique , qui leur fait »;rouver très habilement les moyens d'arriver à une fin connue, mais qui ne leur fait pas trouver cette fin. La i-elation sociale des sexes est admirable. De €€tte société résulte une personne morale dont la femme est l'œil et l'homme le bras, mais avec une telle dépendance l'une de l'autre , que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir , et fie la femme que l'homme apprend ce qu'il faut faire. Si la femme pouvoit remonter aassi bien que l'homme aux principes, et que rhomme eut aussi bien qu'elle l'esprit des détails ;

toujours indépendants l'un de l'autre ^ ils vivrolent dans une discorde éternelle , et leur société ne pourroit subsister. Mais , dans l'harmonie qui legne entre eux, tout tend à 1^ fin commune; on ne sait Jequel met le plus du sien; chacun suit l'impulsion de l'autre ; chacun obéit , et tous deux sont les maîtres.

Par cela même que la conduite de la femmeest asservie à l'opinion publique , sa croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère , et toute femme celle de son mari. Quand cette religion seroit fausse , la docilité qui soumet la mère et la fille à Tordre de la nature efface auprès de Dieu le péché de l'erreur. Hors d'état d'être juges elles-mêmes , eJes doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'église.

Ne pouvant tirer d'elles seules la règle de ! eur foi , les femmes ne peuvent lui donner pour bornes celles de l'évidence et de la raison ; mais , se laissant entraîner par mille impulsions étranj^eres , eiles sont toujours au-deoà ou au-delà du vrai, foujours extrêmes , elles sont toutes libertines ou dévotes ; oa n'en voit point savoir réunir la sa^^esse à la piété. La source du mal n'est pas seulement dans le caractère outré de leur sexe, mais aussi dans l'autorité mal réglée du nôtre: le libertinage des mœurs la fait mépriser, l'effroi du repentir la rend tyrannique; et voilà comment on en fait toujours trop on trop peu.

Puisque l'autorité doit régler la religion des femmes, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer nette-

ment ce qu'on croit: car la foi qu'on donne à des idées obscures est la première source du fanatisme^ et celle qu'on exige pour des choses absurdes rueue a la folie ou à l'incrédulité. Je ne sais à quoi nos catécbismes portent le plus, d'être impie ou fanatique ; mais je sais bien qu'ils font nécessairement l'un ou l'autre.

Premièrement, pour enseigner la religion à de jeunes filles, n'en faites jamais pour elles un objet de tristesse et de gêne, jamais une tâche ni un devoir; par conséquent ne leur faites jamais rien apprendre par cœur qui s'y rapporte, j)as même les prières. Contentez-vous de faire régulièrement les vôtres devant elles , sans les forcer pourtant d'y assister. Faites-les courtes selon l'instruction de Jésus-Christ. Faites-les toujours avec le recueillement et le respect convenables ; songez qu'en demandant à l'Etre suprême de l'attention pour nous écouter, cela vaut bien qu'on en mette à ce qu'on va lui dire.

Il importe moins que déjeunes filles sachent sitôt leur religion , qu'il n'importe qu'elles la sachent bien, et sur-tout qu'elles l'iùment. Quand vous la leur rendez onéreuse , quand vous leur peignez toujours Dieu fâché contre elles , quand vous leur imposez en son nom mille devoirs pénibles qu'elîçs ne vous voient jamais remplir, que peuvent-ellc* penser, sinon que savoir son catéchisme et praer Dieu sont les devoirs des petites filles , et désirer d'être grandes pour s'exempter comme vous de tout cet assujettissement,'' L'exemple! l'exemple! sans cela jamais on ne réussit à rien auprès des enfants

Quand vous leur explique* des articles de foi ,

So EMILE,

que ce soit en forme d'instraction directe , et non par demandes et par réponses. Elles ne doivent jamais répondre que ce qu'elles pensent, et non ce qu'on leur a dicté. Toutes les réponses du catéchisme sont à contre sens c'est l'écolier qui instruit le maître ; elles sont même des mensonges dans la boncbe des enfants, puisqu'ils expliquent ce qu'ils n'entendent point , et qu'ils affirment ce qu'ils sont hors d'état de croii-e. Parmi les hommes les plus intelligents, qu'on me montre ceux qui ne mentent pas en disant leur catéchisme.

La première question que je vois dans le nôtre est celle-ci : Qui 'vous a créée et mise au monde ? A quoi la petite fille, croyant bien que c'est sa mère, dit pourtant sans hésiter que c'est Dieu. La seule chose qu'elle voit là , c'est qu'à une demande qu'elle n'entend euere elle fait une réponse qu'elle n'entend point du tout.

Je \ oudrois qu'un homme qui connoitroit bien la marche de l'esprit des enfants ^oulùt faire pour eux un catéchisme. Ce seroit peut-être k* nvre le plus utile qu'on eût jamais écr.t,et ce ne seroit j)as , à mon avis, celui qui feroit le moins d'honneur à son auteur. Ce qu'il y a de bien sur, c'est que si ce livre étoit bon , il ne ressembleroit guère aux nôtres.

Un te- catéchisme ne sera bon que quand, sur les seules demandes , l'enfant fera de lui-même les réponses sans les apprendre; bien entendu qu'il sera quelquefois dans le cas d'interroger a son tour. Pour faire entendre ce que je veux dire il faudroit une espèce de modèle, et je sens bien ce qui me

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manque pour le tracer. J'essaierai du moins d'en donner quelque légère idée.

Je m'imagine donc que , pour venir à la première question de notre catéchisme , il faudroit que celui-là. commençât à-peu-près ainsi.

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