‹ Émile, ou, de l'Éducation (volume 2)Chapitre 8 sur 64 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

bcwnmes' faite. Théiîs, pour rendre son fils invulnérable,

la plongea, dit la fabîe, dans Peau du Styx. Cette allégorie est belle et claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement : a force de plonger leurs enfants dans !a mo!* tese, elles les préparent à la souffrance, elles ouvrent leurs pores aux maux de toute espèce, dont ils ne tnan* queroiit pas d'être îa proie étant grands.

Observez la nature, et éulvee la route qu'elle voss trace. Elle exerce continuellement les enfants ; elle endurcit leur tempérament par des épreuves de toute espèce ; elle leur apprend de bonne heure ce qnz c'est que peiné et douleur. Les dents qttf percent feiir donnent la fièvre % des coliques aiguës leur donnent des convulsions ; de langues loitx teë suffoquent, les vers les tourmentent ; là pléthore corrompt leur sang ; des levains divers g hï* montent et" causent des éruptions périlleuses. Presque tout le premier âge est maladie et danger : {a moitié des enfants qv,\ naissent périt avant la huitième année* Les épreuves faites, l'enfant a gagné des forées ; et, sitôt qu'il peut user d^ la vie., le principe en devient pîus assuré.

Voilà ta règle de fa natnre. Pourquoi la contrarier* vous? Ne vojn is pas qu'en pendant fa corriger vous détruises son ouvrage, vo : de ses soins?

Faire au dehors ce qu'elle fait au dedans, c'est, seîès vous, redoubler îe danger ; et au contraire, c'est y faif-ô diversion, c'est l'exténuer. L'expérience apprend" qis'iî nieart encore pîus d'entants élevés délicatement QtKt cPàuirea Pourvu qu'on ne passe pas îa mesure de \mt& forces, on risqua moins a les employer qu'à tes ménager, feereez-Ié^ donc aux atteintes qinL$ auront à supporte** un jour. Endurcissez Iè«r§ œrps $t& Intempéries des s&S* tans, des climats, des élt .=ùm, à la soif, à te

fatigua : trempez-les dans l;eau du $ljx< Avant om l'habitude du c soit acquise, on luî donne celle qs W

veut sans a$Qger ; tn^i quand une lois ti est dans sa consistance, toute altération lui devient périlleuse. Un enfant apportera des changements que ne supporterait pas un homme : les fibres du premier, molles et fiçxibSeg, prennent sans cUon te pîi qu'on leur donne ; celles dss Thomme, p!us endurcies,* ne 'ni pîus qu'avec vio-

lence îe pli qu'efles ont reçu. Ort petit donc rendre un enfant rebuste sans exposer sa vie et sa santé ; et quand il y aurait quelque risque, encore ne faudrait-il p&& balancer. Puisque cç sont des risqua in^éparab^a <&ï Sa vis hanisiae, psïrt-ou htàtçjs faire que de les tejetç|

sur le temps de sa durée où iîs toni îe moins désavantagera.

Un enfant devient plus précieux en avançant en âge. Aa p/ix de sa personne se joint celui des soins qu'il a coûtés ; à la perte de sa vie se joint en lui îe sentiment de là mari C'est donc surtout à l'avenir qu'il faut songer en veillant à sa conservation ; c'est contre les maux de la Jeunesse qu'il faut Tanner, avant qu'il y soit parvenu : car, si le prî» de la vie augmente jusqu'à l'âge de la rendre utile, qneM folie n'est-ce point d'épargner quelques maux à Pcnfâncè en tes multipliant sur l'âge de raison ? Sont-ce là les leçons un maître ?

Ls sort de Phomme est de souffrir dans tous îes temps. t& soin même de sa conservation est attaché à la peiae. Heureux de ne connaître dans son enfance que îes riiaux p&ysiques, maux bien moins cruels, bien moins douloureux que les autres, et ouï, bien plus rarement qu'eue, npus font renoncer à la vtfc. On ne se tue pojtrt pour îes douleurs de la goutte ; il n'y a guère que celles de Tàme qui produisent le désespoir. Nous peignons le 'sort de l'enfance, et c'est fe nôtre qu'il faudrait plaindre Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant, un enfant crie ; sa première enfance se passe à pleurer. Tantôt on l'agite, on te flatte pour Tapaiser ; tantôt on îe menace, on le bal pour le faire taire» Ou nous faisons ce qu'il lui plaît, ou nous en exigeons ce qv}\\ nous plaît ; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres ; point de milieu, il faut qu'il donne des ordres ou qu'il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont œlles d'empire et de servituât. Avant de savoir parler, il commande, avant de ïxmvok agir, il obéit ; et quelquefois .on le châtie avant itâû prisse connaître ses fautes, ou p!utôt en commettre., Oesi ainsi qu'on verse de bottine heure dans sa» jeune eàsur les passions qu'on imvvx^ ensuite à *a n&tstt, et qu'après avoir. pris ptinz a le rendre méc&aut, on se plaint de îe trouver tel.

Un enfant passe six ou &èpt ans de celle manière entre fes mâiàsi des femmes, vîdlme de fet# caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et. cela, C&st-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mofe qu'il ne peut' entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel par les passions qu'on a lait naître, on remet cet &ire factice &ntrz les mains d'urr précepteur, lequel achève de dêve- Utpgdt Icô" garnies arfîiietëji qu'il trouve déjà tout fonn£$a

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et îai gpprend fout, hors â se connaître, fiors à tirer parti de lui-même, hors â savoir vivre et se rendra hetirenx. Enfin, qnand cet enfant esclave et tyran, plein de science et dépourvu de sens, également débile cte corps et û'&me, est jeté dans le monde, en y montrant &on ineptie, son orgueil et tous ses vices, iî fait déplorer la misère et îa perversité humaines. On se trompe ; c'est ïà Phomine de nos fantaisies : celui de Sa nature est fait autrement»

Voulez-vous donc qu'il garde sa forme originelle ? conservez-îa dès l'instant qu'il vient au monde. Sitôt qu'il naît, emparez-vous de lui, et ne le quittez plus qu'il ne soit homme : teoùs ue réussirez jamais sans cela Comme îa rentable nourrice est !a mère, îe véritable précepteur est le père. Qu'ils s'accordent dans Tordre de leurs fonctions ainsi que dans Itnr système ; que des mains de l'un l'enfant passe dans celles de l'autre* H sera mieux élevé par on père judicieux et borné que par 5e plus habile maître du monde ; car !e zèle suppléera mieux au talent que îe talent au zèle.

Mais les affaires, les fonctions, les devoirs.- Ah îes de* voira ! sans doute le dernier est celui du père (1). Ne rcko étonnons pas qu'un homme dont la femme a dédaigné de nourrir te fruit de leur union dédaigne de l'élever. Iln'y a point de tableau plus charmant que celui de la famille, mais un seul trait manqué défigure tous les autres. Si la mère a trop peu de santé pour ëir^ nourrice, le père aura trop d'affaires -pour être précepteur. Les enfants, éloignés, dispersés dans des pensions, dans des couvents, dans des collèges, porteront ailleurs Pamour de la maison paternelle, ou, pour mieux dire, ils y rapporteront l'habitude de n'ztîe attachés à rien. Les frères et les sœurs se connaîtront à peina Quand tous seront rassemblés en cérémonie, ils pourront être foré polis entre eux ; \îs $a traiteront en étrangers. Sitôt qu'il n'y a plus d'intimité catre

y. Quand on Et dans Plutarque qtae Caton îe ceaseer, Qttl gouverna Rome avec tant de gloire., éleva luî-nsême son èla 5èâ le berceau,, et. avec un tel sola qu'il quittait tout pou* être présent quand la oourrke, c'est-à-dire La mère, le teœuâat et îe lavait ; quand on Ut dans" Suétone qu'Auguste, maître du mbnâe, qu'il avait conquis et régissait taissirëme, easeîanarfe lui-même à ses pe#ts-àfs à écrire, iî nager, les éltaeata des sciences, et qu'il les avait sans cesse autour de lui, on ce peut s'empêcher de rire des petites bonnes gens de ce tempslà, qui s'amusaient h de pareilles niaiseries ; trop bornés, eaas doute, pour vaquer aux grasto affaires des grands ii03»ta de co? jours.

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Issjj&mis, sliàî que la socsétê dô ta famiîîe ne fait plus ta douceur de !a vie, il faut bien recourir aux mauvaises &ÈœtiJ9 pour y suppléer. Où est l'homme assez stuplde pony rfe pas voir fa chaîne de tout cda ? ^ Un père, quand il entendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que te tiers de sa tâche. H doit des hommes k mn esgèce, il doit à la société des hommes- sociables ; si doit dès citoyens à 1 état. Tout homme qui petit payer tiJËtt'è triple dette, et ne le fait pas, est coupable, ' et plus coupable peut-être quand il la paye h demi. Celui qm ne p^ut remplis les dfcvoirs de père), ira point • droit de le d^à3if, Il ify a rtj pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui te: dispensent de nourrir ses enfants et de les élevé? f-yi-mëine* Lecteur, vous pouvez m'en croire, je prédis â qùicpnque a des entraillts ci néglige de si saints devoirs, qui!' versera longtemps sur sa feuîe des larmes arnères et ïi?erî sera jamais consolé.

.Maïs que fait cet homme riche, ce père de famille si sffa&ê, et forcé, selon lui, de laisser ses enfants' à Pàban- ^û&n ? H paye un autre homme pour remplir ces soins* qm M 'ion! $ charge. Ame vénale ! crois-tu donner à ton-iils .te autre père avec de Fargent ? Ne ¥y trompe point ; ce r/est pas même un maître qm tu M donnes, c'est nn valeh fî .en fermera bientôt un eecc:.:

, Un raisonne beaucoup sur las qualités d'un bon gourer* neuf, ta première que j'en- exigerais,., et cel^là seuîe eft supposa beaucoup d'autres, c'est -de n'être point un homme ^/vmir&'O y a ûc3 ciêt:e:-^ gî nobles, quon ne peut les fôûte céefé deTargent sans se montrer indigne de îes faire : te! cêï celui de rhamnîe.de guerre, tefest celui de Hîisiih jeteur-. Qui donc élèvera mon enfant ? Je. te l'ai dêfà dit, lxà»mè?KZ* Je ns k peux, Tu ne le- peux L. Fais-toi donc U& asnl- : fe ne vcL ":^s a SBtPâ ressource.

Uîi gouverneur (6 qtiisQe âme sublime t„ en vérité. pûEr Faire un homme, il faut ètt^ on père ou. plus qu'homme soi-même. Voilà ta fonction que vous confiez ixasqtiiltaent â des mercenaires»

1 Plus on y p.ens& plus on aperçoit de nouveîjjps difficulftfe'-'îf faudrait crus le gouverneur eût été élevé pour sou élire, que ses domestiques eussent été élevés pour leur &£itre, que tous ceux qui l'approchent eussent reçu les impressions qu'ils doivent lui communiquer ; il faudrait, d'éducation en éducation, remonter jusqu'où ne sait ou. Comment se peut-H gtftm enfant soit bien éîevé par qui tf§ pas été bien cîeve lui-même.

Cs fg£S n:o:t-Ker: ; fâtrouVàb-te ? Je l'ignore, En cê§

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temçs d'avilissement* g'ul sait à que! poînt de vaste pgtf atteindre encore une ânie hupgihe ? Mais supposons es picdfge trouvé. Cmk eii considérant, ce qu'il doit -faire qstè nous verrons ce qu'il doit ©m Ce que Je croîs voit if avance est qu'un père qitl -sentirait tout le-prk d?un l>oIi gouverneur prendrait le parti de s'en passer ;. car il mzi* trait -pjus de peine à racquérfr cpfâ. te devenir U&.mên$& Veut-il donc *se faire eu amî? qu'il .élève, son 'fils pouf l'être ; le voilà dispensé de le chercher ailleurs, et la nature a déjà fait la moitié de ^ouvrage.

Quelqu'un dont je ne connais -que la rang m'a lait .pro* poser d'élever son- fi& Il m'a fait beaucoup d'honneuft sar?3 doute ; mais, foin es i .die de. mon refts% «

doit se louer de ma discrétion. Si j'avais accepté son Spft et que j'eusse erré dans ma méthode, c'était use édue^* iion œanquëc : si j-avals r&îgsï, c'eût été Méa -piâ Son fils àufaft fstàê son fifre, il if eût pins voulu être ;prmçe.

Je .suis trop pénétré de îa .grandeur des dèvojrs xFtin prex^petir* je gens trop mon inca'ptfâté tpm accepiex Jamais

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peu c!b gens seront tentés 4s me faire, cette offre, et je prie ceux qui pourraient fieffcey ds n*çn pltb jiraidre l'inutile pelsc faï i&it autrefois un ^uiSeant èss^T çie ce métier pour être assuré que je -n'y stife pas propje,"eit mon é&t m'es* dispenserait qmnû t$ç$ latents nfep rendraient capable J'ai cm .devoir cette dédaraf?Gftj^ufefiqus a cmx jqm poi^&sent b« pas ci'acÈefâm;^^ ejfefee peur ine cro&fc mneèîo et fôadë dans. mes réâuf^ffoiis,

Hors <Wta& (te remplir la, îàchzÀ: utile, f osera! çfo

moins essayer de la plus alSSe^ à f exemple «te &itt*â'âgfrg$ f© remettra païri te i ..ivre, rftajà à fa ptmae rtl:

an feû de fe îSrf» ie m £8 cfeîë c

» Je sais, qu® dans tes entreprises parente â ce!}«i, fauteur, toujours à son aise dans d$s systèmes qu'il est dispensé de mettre en pratique, donne sans peine beau»* coûts de be&tix préceptes impossible*. $ suivre, et que, faute de détails et d'exemples,, ce qu'ÎI d§ même, de praticable reste sans usage quand iî n'en a pas montré fapfH* çàflQtî.

J'ai donc pris le parti de rue donner un élève jni&gî« naïre, de me supposer fâg£, la santé, les-xoanaisaau&ÊS et tous les taiients convenables pour travailler à son «édcfafaOfy de : . S? ,^~ntcis

jusqu'à -relia ùù, devtYm honw s fi$s iî rfittg :. Irsifo*

cPatrtre grûfde que lui-même. Cette méthode me paraît utile pour empêcher un auteur qui se défie de lui de s'égarer dans des visions ; car, dès qu'il s'écarte de la pratique ordinaire, 0 n'a qu'à faire l'épreuve de la sienne sur son élève, U sentira bientôt, ou îe lecteur sentira pour lui, s'il suit le progrès de l'enfance et la marche naturelle au cœur humain.

Voilà ce que j'ai tâché de faire dans toutes les difficultés qui se sont présentées. Pour ne pas grossir inutilement le livre* je me suis contenté de poser les principes dont chacun devait sentir la vérité. Mais quant aux régies qui pouvaient avoir besoin de preuves, je les ai toutes appliquées à mon Emile, ou à d'antre exemples, et j'ai fait voir dans des détails très étendus comment ce qu& j'établissais pouvait être pratiqué : M est au moins le pian que je rae suis proposé de suivre. C'est au lecteur à juger si j'ai réussi.

fl est arrivé de là que j'ai d'abord peu parlé d'Emile, parce que mes premières maximes d'éducation, bien qtie contraires à celles qui sont établies, sont d'une évidence à laquelle il est difficile à tout homme raisonnabe de refuser son consentement. Mais à mesure que j'avance, mon élève, autrement conduit que les vôtres, n'est plus un enfant ordinaire ; iî lui faut un régime exprès pour lui. Alors ii paraît plus fréquemment sur la scène ; et, vers les derniers tsmps, je ne îe perds plus un moment de vue jusqu'à ce que, quoi qu'il en dise, il n'ait plus le moindre besoin de moi.

Je ne parle point ici ûts qualités d'un bon gouvernetsr, Je Its suppose, et je me suppose moi-même doué de toutes ces qualités. En lisant cet ouvrage, on verra de quelle libéralité j'use envers mol

je remarquerai seulement, contre l'opinion commune, qse te gouverneur d'un enfant doit être jeune, et même aussi jeune qwe pzut Vèire un homme sage. Je vendrais qu'il fût lui-même un enfant, s'il était possible ; qu'il p$t devenir le compagnon de son éève, et s'attirer sa confiance en partageant ses amusements. U n'y a pas assez de choses communes antre l'enfance et l'âge mûr pour qn'û se forme jamais un attachement bien solide à cette distance. Les enfants flattent quelquefois les vieillards, mm Ùs ne les aiment jamais.

On voudrait que le gouverneur eût déjà fait une éducation. C'est trop ; un même homme n'en peut faire qu'une : s'il en fallait deux pour réussir,, de que-i droit entreprend ftrâlton la premîère?

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