LIVRE III
fût du goût de mon élève est celui de menuisier. Il est propre, il est utile, il peut s'exercer dans la maison ; il tient suffisamment le corps en haleine; il exige dans l'ouvrier de l'adresse et l'industrie, et dans la forme des ouvrages que l'utilité détermine l'élégance et le goût ne sont pas exclus.
Que si par hasard le génie de votre élève était décidément tourne vers les sciences spéculatives, alors je ne blâmerais pas qu'on lui donnât un métier conforme à ses inclinations; qu'il apprît, par exemple, à faire dis instruments de mathématiques, des lunettes, des télescopes, etc.
Quand Emile apprendra son métier, je veux l'apprendre avec lui; car je suis convaincu qu'il n'apprendra jamais bien qne ce que nous apprendrons ensemble. Nous nous mettrons donc tous deux en apprentissage, et nous ne prétendrons point être traités en messieurs, mais en vrais apprentis qui ne le sont pas pour rire ; pourquoi ne le serions-nous pas tout de bon? Le czar Pierre était charpentier au chantier, et tambour dans ses propres troupes : pensez-vous que ce prince ne vous valût pas par la naissance ou parle mérite? Vous comprenez que ce n'est point à Emile que je dis cela; c'est à vous, qui que vous puissiez être.
Malheureusement nous ne pouvons passer tout notre temps à rétabli. Nous ne sommes pa^ apprentis ouvriers, nous sommes apprentis hommes ; et l'apprentissage de ce dernier métier est plus pénible et plus long que l'autre. Comment ferons-nous donc? Prendrons-nous un maître de rabot une heure par jour comme on prend un maître à danser? Non. Nous ne serions pas des apprentis, mais des disciples : et notre ambition n'est pas tant d'apprendre la menuiseriequedenousélever à l'état de menuisier. le suis doncd'avis quenousallions touteslessemaines une ou deux lois au moins passer la journée entière chez Je maître, que nous nous levions à son heure, que nous soyons à l'ouvrage avant lui, que nous mangions à sa table, que nous travaillions sous ses ordres, et qu'après avoir eu l'honneur de souper avec sa famille nous retournions, si nous voulons, coucher dans nos lits durs. Voilà comment on apprend plusieurs métiers à la fois, et comment on s'exerce au travail des mains sans négliger l'autre apprentissage.
Soyons simples en faisant bien. N'allons pas reproduire la ▼anité par nos soins pour la combattre. S'enorgueillir d'avoir vaincu les préjugés, c'est s'y soumettre. On dit que, par un
ancien usage de la maison ottomane, le Grand Seigneur est obligé de travailler de ses mains ; et chacun sait que les ouvrages d'une main royale ne peuvent être que des chefsd'œuvre. Il distribue donc magnifiquement ces chefs-d'œuvre aux grands de la Porte; et l'ouvrage est payé selon la qualité de l'ouvrier. Ce que je vois de mal à cela n'est pas cette prétendue vexation ; car, au contraire, elle est un bien. En forint les grands de partager avec lui les dépouilles du peuple, le prince est d'autant moins obligé de piller le peuple directement. C'est un soulagement nécessaire au despotisme, et sans lequel cet horrible gouvernement ne saurait subsister.
Le vrai mal d'un pareil usage est l'idée qu'il donne à ce pauvre homme de son mérite. Comme le roi Midas, il voit changer en or tout ce qu'il touche, mais il n'aperçoit pas quelles oreilles cela l'ait pousser. Pour en conserver de courtes à notre Emile, préservons ses mains de ce riche latent ; que ce qu'il fait ne tire pas son prix de l'ouvrier, mais de l'ouvrage. Ne souffrons jamais qu'on juge du sien qu'en le comparant à celui des bons maîtres. Que son travail soit prisé par le travail même, et non parce qu'il est de lui. Dites de ce qui est bien fait: Voilà qui est bien fait; mais n'ajoulèz point: Qui est-ce qui a fait cela? S'il dit lui-même d'un air fier et content de lui : Cest moi qui rai fait, ajoutez froidement : Vous ou un autre, il n'importe; cest toujours un travail bien fait.
Bonne mère, préserve-toi surtout des mensonges qu'on te prépare. Si ton fils sait beaucoup de choses, défie-toi de tout ce qu'il sait : s'il a le malheur dèlre élevé dans Paris, et d'être riche, il est perdu. Tant qu'il s'y trouvera d'habiles artistes, il aura tous leurs talents; mais loin d'eux il n'en aura plus. A Paris, le riche sait tout ; il n'y a d'ignorant que le pauvre. Cette capitale est pleine d'amateurs, et surtout d'amatrices, qui fout leurs ouvrages comme M. Guillaume inventait ses couleurs. Je connais à ceci trois exceptions honorables parmi les hommes, il yen peut avoir davantage; mais je n'en connais aucune parmi les femmes, et je doute qu'il y en ait. En général, on acquiert un nom dans les arts comme dans la robe; on devient artiste et juge des artistes comme ou devient docteur en droit et magistrat.
Si donc il était une fois établi qu'il est beau de savoir un métier, vos enfants le sauraient bientôt sans l'apprendre; ils passeraient maîtres comme les conseillers de Zurich. Point de