LIVRE III
:e cérémonial pour Emile ; point d'apparence, et toujours
le la realité. Qu'on ne dise pas qu'il sait, mais qu'il apprenne en
-ileuce. Qu'il lasse toujours son chef-d'œuvre, et que jamais
: ne pa>se maître ; qu'il ne se montre pas ouvrier par son
titre, mais par son travail.
Si jusqu'ici je me suis fait entendre, on doit concevoir comment avec l'habitude de l'exercice du corps et du travail des mains, je donne insensiblement à mon élève le goût de ia i m et de la méditation, pour balancer en lui la paresse qui résulterait de son indifférence p >ur les jugements des hommes et du calme de *es passions. Il faut qu'il travaille en paysan et qu'il pense en philosophe, pour n'être pas aussi fainéant qu'un sauvage. Le grand secret de l'éducatian est de faire que les exercices du corps et ceux de l'esprit servent toujours de délassement les uns aux autres.
Mais gardons-nous d'anticiper sur les instructions qui demandent un esprit plus mur. Emile ne sera pas longtemps ouvrier sans ressentir lui-môme l'inégalité des conditions, qu'il n'avait d'abord qu'aperçue. Sur les maximes que je lui donne *»L qui sont à sa portée, il voudra m'examiner à mon tour. En recevant tout de moi seul, en se voyant si près de l'état des pauvres, il voudra savoir pourquoi j'en suis si loin. Il me fera peut-être, au dépourvu, des questions scabreuses: « Vous - riche, vous me l'avez dit, et je le vois. Un riche doit « aussi sou travail à la société, puisqu'il est homme. Mais vous, « que failes-vous donc pour elle ? » Que dirait à cela un beau gouverneur? Je l'ignore. Il serait peut-être assez sot pour parler à l'eni'ant des soins qu'il lui rend. Quand à moi, l'atelier me tire d'affaire : « Voilà, cher Emile, une excellente question; je « vous promets d'y répondre pour moi quand vous y ferez « pour vous-même une réponse dont vous soyez content. Eu « attendant, j'aurai soin de rendre à vous et aux pauvres ce « que j'ai de trop, et de faire une table ou un banc par semaine, « afin de n'être pas tout à fait inutile à tout. »
Nous voici revenus à nous-mêmes. Voilà notre enfant prêt à cesser de l'être, rentré dans son individu. Le voilà sentant ; lus que jamais la nécessité qui l'attache aux choses. Après avoir commencé par exercer sou corps et ses sens, nous avons exercé son esprit et son jugement. Enfin nous avons réuni î'usage de ses membres à celui de ses facultés; nous avons fait un être agissant et pensant, il ne nous reste plus, pour
achever l'homme, que de faire un être aimant et sensible, c'est-à-dire de perfectionner la raison par le sentiment. Mais avant d'entrer dans ce nouvel ordre de choses, jetons les yeux sur celui d'où nous sortons et voyons, le plus exactement qu'il est possible, jusqu'où nous sommes parvenus.
Notre élève n'avait d'abord que des sensations, maintenant il a des idées : il ne faisait que senlir, maintenant il juge. Car de la comparaison de plusieurs sensalions successives ou simultanées, et du jugement qu'on en porte, naît une sorte de sensation mixte ou complexe, que j'appelle idée.
La manière de former les idées est ce qui donne un caractère à l'esprit humain. L'esprit qui ne forme ses idées que sur des rapports réels est un esprit solide ; celui qui se contente des rapports apparents est un esprit superficiel ; celui qui voit les rapports tels qu'ils sont est un esprit juste; celui qui les apprécie mal est un esprit faux ; celui qui controuve des rapports imaginaires qui n'ont ni réalité ni apparence est un fou; celui qui ne compare point est un imbécile. L'aptitude plus ou moins grande à comparer des idées et à trouver des rapports est ce qui fait dans les hommes le plus ou le moins d'esprit, etc.
Les idées simples ne sont que des sensations comparées. Il y a des jugements dans les simples sensations aussi bien que dans les sensations complexes, que j'appelle idées simples. Dans la sensation, le jugement est purement passif, il affirme qu'on sent ce qu'on sent. Dans la perception ou idée, le jugement est actif; il rapproche, il compare, il détermine des rapports que le sens ne détermine pas. Voilà toute la différence; mais elle est grande. Jamais la nature ne nous trompe ; c'est toujours nous qui nous trompons.
Je vois servir à un enfant de huit ans d'un fromage glacé; il porte la cuiller à sa bouche, sans savoir ce que c'est, et, saisi de froid, s'écrie : Ah ! celame brûle ! 11 éprouve une sensation très vive ; il n'en connaît point de plus vive que la chaleur du l'eu, et il croit sentir celle-là. Cependant il s'abuse; le saisissemment du froid le blesse, mais il ne le brûle pas; et ces deux sensations ne sont pas semblables, mais ceux qui ont éprouvé l'une et l'autre ne les confondent point. Ce n'est donc pas la sensation qui le trompe, mais le jugement qu'il en porte.
Il en est de même de celui qui voit pour la première fois un