LIVRE V
maison couche aux environs? Vous l'aimez, dites-vous! Estce donc à vous de la perdre de réputation? Est-ce là le prix de l'hospitalité que ses parents vous ont accordée! Ferez-vous l'opprobre de celle dont vous allendez votre bonheur? Eh! qu'importent, r^pond-il avec vivacité, les vains discours des hommeset leurs injustes soupçons ? Ne m'avez-vous pas appris vous-même à n'en faire aucun cas? Qui sait mieux que moi combien j'honore Sophie, combien je la veux respecter? Mon attachement ne fera point sa honte, il fera sa gloire, il sera digne d'elle. Quand mon cœur et ses soins lui rendront partout l'hommage qu'elle mérite, en quoi puis-je l'outrager? Cher Emile, reprends-je en l'embrassant, vous raisonnez pour vous : apprenez à raisonner pour elle. Ne comparez point l'honneur d'un sexe à celui de l'autre : ils ont des principes tout différents. Ces principes sont également solides et raisonnables, parce qu'ils dérivent également de la nature, et que la même vertu qui vous fait mépriser pour vous les discours des hommes vous oblige à les respecter pour votre maîtresse. Votre honneur est en vous seul, et le sien dépend d'autrui. Le négliger serait blesser le vôtre même, et vous ne vous rendez point ce que vous vous devez, si vous êtes cause qu'on ne lui rende pas ce qui lui est dû.
Alors, lui expliquant les raisons de ces différences, je lui fais sentir quelle injustice il y aurait à vouloir les compter pour' rien. Qui est-ce qui lui a dit qu'il sera l'époux de Sophie, elle dont il ignore les sentiments, elle dont le cœur ou les parents ont peut-être désengagements antérieurs; elle qu'il ne connaît point, et qui n'a peut-être avec lui pas une des convenances qui peuvent rendre un mariage heureux? Ignore-t-il que tout scandale est pour une fille une tache indélébile, que n'etface (>as même son mariage avec celui qui Ta causé? Eh! quel est l'homme sensible qui veut perdre celle qu'il aime? Quel est l'honnètehomme qui veut faire pleurera jamaisà une infortunée le malheur de lui avoir plu ?
Le jeune homme, effrayé des conséquences que je lui fais envisager, est toujours extrême dans ses idées, croit déjà n'être jamais assez loin du séjour de Sophie : il double le pas pour fuir plus promptement : il regarde autour de nous si nous ne sommes point écoutés; il sacrifierait mille fois son bonheur à l'honneur de celle qu'il aime; il aimerait mieux ne la revoir de sa vie que de lui causer un seul déplaisir. C'est le premier
fruit des soins que j'ai pris dès sa jeunesse de lui former un cœur qui sache aimer.
Il s'agit donc de trouver un asile éloigné, mais à portée. Nous cherchons, nous nous informons : nous apprenons qu'à deux grandes lieues est une ville; nous allons chercher à nous y loger, plutôt que dans des villages plus proches, où notre séjour deviendrait suspect. C'est là qu'arrive enfin le nouvel amant, plein d'atnour, d'espoir, de joie et surtout de bons sentiments; et voilà comment, dirigeant peu à peu sa passion naissante vers ce qui est bon et honnête, je dispose insensiblement tous ses penchants à prendre le même pli.
J'approche du terme de ma carrière ; je l'aperçois déjà de loin. Toutes les grandes difficultés sont vaincues, tous les grands obstacles sont surmontes; il ne me reste plus rien de pénible à faire que de ne pas gâter mon ouvrage en me hâtant de le consommer. Dans l'incertitude de la vie humaine, évitons surtout la fausse prudence d'immolerle présentàl'avenir; c'est souvent immoler ce qui est à ce qui ne sera point. Rendons l'homme heureux dans tous les âges, de peur qu'après bien des soins il ne meurt avant de l'avoir été. Or, s'il est un temps pour jouir de la vie, c'est assurément la fin de l'adolescence, où les facultés du corps et de l'àme ont acquis leur plus grande vigueur, et où l'homme, au milieu de sa course, voit de plus loin les deux termes qui lui en font sentir la brièveté. Si l'imprudente jeunesse se trompe, ce n'est pas en ce qu'elle veut jouir, c'est en ce qu'elle cherche la jouissance où elle n'est point, et qu'en s'apprêtant nu avenir misérable elle ne sait pas même user du moment présent.
Considérez mon Emile, à vingt ans passés, bien formé, bien constitué d'esprit et de corps, fort, sain, dispos, adroit, robuste, plein de sens, de raison, de bonté, d'humanité, ayant des mœurs, du goût, aimant le beau, faisant le bien, libre de l'empire des passions cruelles, exempt du joug de l'opinion, mais soumis à la loi de la sagesse, et docile à la voix de l'amitié; possédant tous les talents utiles, et plusieurs talents agréables, se souciant peu des richesses, portant sa ressource au bout de ses bras, et n'ayant pas peur de manquer de pain, quoi qu'il arrive. Le voilà maintenant enivré d'une passion naissante, son cœur s'ouvre aux premiers feux de l'amonr : ses douces illusions lui font un nouvel univers de délices et de jouissance; il aime un objet aimable, et plus aimable encore par son caractère que