‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 255 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

par sa personne; il espère, il attend un retour qu'il sent lui dû.

t du rapport des cœurs, c'est du concours des sentiments honnêtes, que s'est l'orme leur premier penchant : ce penchant «luit élre durable. Il se livre avec confiance, avec raison même, au plus charmant délire, sans crainte, sans regret, sans : ••mords, sans autre inquiétude que celle dont le sentiment du bonheur est inséparable. Que peut-il manquer au sien? Voyez, rchez, imaginez ce qu'il lui faut encore, et qu'on puisse a :corder avec ce qu'il a. 11 réunit tous les biens qu'on peut obtenir, à la l'ois ; on n'y eu peut ajouter aucun qu'aux dépens d'un autre; il est heureux autant qu'un homme peut l'être. Irai-je en ce moment abréger un destin si doux? irai-je trouver une volupté si pure? Ah! tout le prix de la vie est dans la félicité qu'il goûte. Que pourrais-je lui rendre qui valût ce que je lui aurais ôté? Même en mettant le comble à son bonheur, j'en détruirais le plus grand charme. Ce bonheur suprême est cent fois plus doux à espérer qu'à obtenir; on en jouit mieux quand on l'attend que quand on le goûte. 0 bon Emile, aime et sois aime! jouis longtemps avant que de posséder; jouis à la fois de l'amour et de l'inuoeence; fais ton paradis sur la terre en attendant l'autre :je n'abrégerai point »-et heureux temps de ta vie; j'enfilerai pour toi l'enchantement; je le prolongerai le plus qu'il me sera possible. Hélas! il faut qu'il finisse et qu'il finisse en peu de temps; mais je ferai du moins qu'il dure toujours dans ta mémoire, et que tu ne te ivpentes jamais de l'avoir goûté.

Emile n'oublie pas que nous avons des restitutions à faire. Sitôt qu'elles sont prêtes, nous prenons des chevaux, nous allons grand train; pour cette fois, en partant il voudrait être arrivé. Quand le cœur s'ouvre aux passions, il s'ouvre à l'ennui de la vie. Si je n'ai pas perdu mon temps, la sienne entière ne se pa-sera pas ainsi.

Malheureusement la route est fort coupée et le pays difficile. Nous nous égarons; il s'en aperçoit le premier, et, sans s'impatienter, sans se plaindre, il met toute son attention à retrouver son chemin ; il erre longtemps avant de se reconnaître ; et toujours avec le même sang-froid. Ceci n'est rien pour vous, mais c'est beaucoup pour moi qui connais son naturel emporté : je vois le fruit des soins que j'ai mis dès son enfance à l'endurcir aux coups de la nécessité.

Nous arrivons enfin. La réception qu'on nous fait est bien plus simple et plus obligeante que la première fois: noussommes déjà d'anciennes connaissances. Emile et Sophie se saluent avec un peu d'embarras, et ne se parlent toujourspoint : que se diraient-ils en notre présence? L'entretien qu'il leur faut n'a pas besoin de témoins. L'on se promène dans le jardin : ce jardin a pour parterre un potager très bien entendu; pour parc, un verger couvert de grands et beaux arbresfruitiers de toute espèce, coupé en divers sens de jolis ruisseaux, et de plates-bandes pleines de fleurs. Le beau lieu î s'écrie Emile plein de son Homère et toujours dans l'enthousiasme; je crois voir le jardin d'Alcinoûs. La fille voudrait savoir ce que c'est qu'Alcinoûs, et la mère le demande. Alcinoûs, leur dis-je, était un roi de Gorcyre, dont le jardin, décrit par Homère, et critiqué par les gens de goût, comme trop simple et trop peu paré1. Cet Alcinoûs avait une fille aimable, qui, la veille qu'un étranger reçut l'hospitalité cher son père, songea qu'elle aurait bientôt un mari. Sophie, interdite, rougit, baisse les yeux, se mord la langue; on ne peut imaginer une pareille confusion. Le père, qui se plaît à l'augmenter, prend la parole, et dit que la jeune princesse allait elle-même laver le linge à la rivière. Croyez-vous, poursuit-il, qu'elle eût dédaigné de toucher aux serviettes sales, en disant qu'elles sentaient le graillon? Sophie, sur qui le coup porte, oubliant sa timidité naturelle, s'excuse avec vivacité. Son papa

1. « En sortant du palais on trouve un vaste jardin de quatre arpents, € enceint et clos tout à l'entour, planté de grands arbres fleuris, produi- « sant des poires, des pommes de grenade, et d'autres des plus belles « espèces, des figuiers au doux fruit, et des oliviers verdoyants. Jamais « durant l'année entière ces beaux arbres ne restent sans fruits : l'hiver et « l'été, la douce haleine du vent d'ouest fait à la fois nouer les uns et « mûrir les autres. On voit la poire et la pomme vieillir et sécher sur leur ■ arbre, la figue sur le figuier, et la grappe sur la souche La vigne inépui- « sable ne cesse d'y porter de nouveaux raisins ; on fait cuire et confire les - uns au soleil sur une aire, tandis qu'on en vendange d'autres, laissant « sur la plante ceux qui sont encore en fleur, en verjus, ou qui com- « mencent à noircir. A l'un des bouts, deux carrés, bien cultivés, et cou- « verts de fleurs toute l'année, sont ornés de deux fontaines, dont l'une est « distribuée dans tout le jardin, et l'autre, après avoir traversé le palais, « est conduite à un bâtiment élevé dans la ville pour abreuver les citoyens. »

Telle est la description du jardin royal d'Alcinoûs, au septième livre de l'Odyssée; jardin dans lequel, à la honte de ce vieux rêveur d'Homère et des princes de son temps, on ne voit ni treillages, ni statues, ni cascades, ni boulingrins.

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