‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 268 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

quer, je reviens à Sophie. Je reprends sa main, qu'elle ne retire plus, car elle est prête à se trouver mal. Je lui dis avec douceur : Chère Sophie, nous sommes malheureux; mais vous êtes raisonnable et juste, vous ne nous jugerez pas sans nous entendre : écoutez-nous. Elle ne répond rien, et je parle ainsi :

« Nous sommes partis hier à quatre heures; il nous était « prescrit d'arriver à sept, et nous prenons toujours plus de « temps qu'il ne nous est nécessaire afin de nous reposer en « approchant d'ici. Nous avions déjà l'ait les trois quarts du « chemin quand des lamentations douloureuses nous frappent « l'oreille; elles partaient d'une gorge de la colline à quelque « distance de nous. Nous accourons aux cris : nous trouvons « un malheureux paysan qui, revenant de la ville un peu pris « de vin sur son cheval, en était tombé si lourdement qu'il « s'était cassé la jambe. Nous crions, nous appelons du secours; « personne ne répond : nous essayons de remettre le blessé « sur son cheval, nous n'en pouvons venir à bout : au moindre « mouvement le malheureux souffre des douleurs horribles. « Nous prenons le parti d'attacher le cheval dans le bois à « l'écart; puis, faisant un brancart de nos bras, nous y posons « le blessé, et le portons le plus doucement qu'il est possible, « en suivant ses indications sur la roule qu'il fallait tenir pour « aller chez lui. Le trajet était long; il fallut nous reposer plu- « sieurs fois. Nous arrivons enfin, rendus de fatigue; nous « trouvons avec une surprise anière que nous connaissions déjà « la maison, et que ce misérable que nous rapportions avec « tant de peine était le même qui nous avait si cordialement «t reçus le jour de notre première arrivée ici. Dans le trouble « où nous étions tous, nous ne nous étions point reconnus jus- « qu'à ce moment.

« Il n'avait que deux petits enfants. Prête à lui en donner un « troisième, sa femme fut si saisie en le voyant arriver, qu'elle « sentit des douleurs aiguës et accoucha peu d'heures après. « Que faire en cet état dans une chaumière écartée où l'on ne « pouvait espérer aucun secours? Emile prit le parti d'aller « prendre le cheval que nous avions laissé dans le bois, de le « monter, de courir à toute bride chercher un chirurgien à la « ville. Il donna le cheval au chirurgien ; et, n'ayant pu trouver « assez tôt une garde, il revint à pied avec un domestique, « après vous avoir expédié un exprès, tandis qu'embarrassé, • comme vous pouvez croire, entre un homme ayant une jambe

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• cassée et une femme en travail, je préparais dans la maison i tout ce que je pouvais prévoir être nécessaire pour le secours « de !ous les deux.

« Je ne vous ferai point le détail du reste; ce n'est pas de « cela qu'il est question. 11 était deux heures après minuit avant *c que nous ayons eu ni l'un ni l'autre un moment de relâche. « Enfin nous sommes revenus avant le jour dans notre asile « ici proche, où nous avons attendu l'heure de votre réveil « pour vous rendre compte de notre accident. »

Je me tais sans rien ajouter. Mais, avant que personne parle, Emile s'approche de sa maîtresse, élève la voix et lui dit avec plus de fermeté que je ne m'y serais attendu : Sophie, vous êtes l'arbitre de mon sort, vous le savez bien. Vous pouvez me faire mourir de douleur; mais n'espérez pas me faire oublier les droits de l'humanité : ils me sont plus sacrés que les vôtres, je n'y renoncerai jamais pour vous.

Sophie, à ces mots, au lieu de répondre, se lève, lui passe un bras autour du cou, lui donne un baiser sur la joue; puis, lui tendant la main avec une grâce inimitable, elle lui dit : Emile, prends cette main : elle est à toi. Sois, quand tu voudras, mon époux et mon maître; je tâcherai de mériter cet honneur.

A peine l'a-t-elle embrassé, que le père, enchanté, frappe des mains, en criant bis, bis, et Sophie, sans se faire presser, lui donne aussitôt deux baisers sur l'autre joue; mais, presque an même instant, effrayée de tout ce qu'elle vient de faire, elle se sauve dans les bras de sa mère et cache dans ce sein maternel son visage enflammé de honte.

Je ne décrirai point la commune joie; tout le monde la doit sentir. Après le dîner, Sophie demande s'il y aurait trop loin pour aller voir ces pauvres malades. Sophie le désire et c'est une bonne œuvre. On y va: on les trouve dans deux lits séparés; Emile en avait fait apporter un : on trouve autour d'eux du monde pour les soulager : Emile y avait pourvu. Mais au surplus tous deux sont si mal en ordre, qu'ils souffrent autant du malaise que de leur état. Sophie se fait donner un tablier de la bonne femme, et va la ranger dans son lit : elle en fait autant à l'homme; sa main douce et légère sait aller chercher tout ce qui les blesse, et faire poser plus mollement leurs membres endoloris. Ils se sentent déjà soulagés à son approche; on dirait qu'elle devine tout ce qui leur fait mal.

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