LIVRE V
Cette fille si délicate ne se rebute ni de la malpropreté ni de la mauvaise odeur, et sait faire disparaître l'une et l'autre sans mettre personne en œuvre, et sans que les malades soient tourmentés. Elle qu'on voit toujours si modeste et quelquefois si dédaigneuse, elle qui pour tout au monde n'aurait pas touché du bout du doigt le lit d'un homme, retourne et change le blesse sans aucun scrupule, et le met dans une situation plus commode pour y pouvoir rester longtemps. Le zèle de la charité vaut bien la modestie; ce qu'elle fait, elle le fait si légèrement et avec tant d'adresse qu'il se sent soulagé sans presque s'être aperçu qu'on l'ait touché. La femme et le mari bénissent de concert l'aimable fille qui les sert, qui les plaint, qui les console. C'est un ange du ciel que Dieu leur envoie, elle en a la figure et la boune grâce, elle en a la douceur et la bonté. Emile attendri la contemple en silence. Homme, aime ta compagne. Dieu te la donne pour te consoler dans tes peines, pour te soulager dans tes maux : voilà la femme.
On lait baptiser le nouveau-né. Les deux amants le présentent, brûlant au fond de leurs cœurs d'en donner bientôt autant à faire à d'autres. Ils aspirent au moment désiré; ils croient y toucher : tous les scrupules de Sophie sont levés, mais les miens viennent. Ils n'en sont pas encore où ils pensent : il faut que chacun ait son tour.
Un matin qu'ils ne se sont vus depuis deux jours, j'entre dans la chambre d'Emile une lettre à la main, et je lui dis en le regardant fixement : Que feriez-vous si l'on vous apprenait que Sophie est morte? Il fait un grand cri, se lève en frappant des mains, et, sans dire un seul mot, me regarde d'un œil égaré. Répondsz-donc, poursuis-je avec la même tranquillité. Alors, irrité de mon sang-froid, il s'approche, les yeux enflammés de colère ; et, s'arrêtant dans une attitude presque menaçante : Ce que je ferais ?... je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est que je ne reverrais de ma vie celui qui me l'aurait appris. Rassurez-vous, répondis-je en souriant : elle vit, elle se porte bien, elle pense à vous, et nous sommes attendus ce soir. Mais allons iaire un tour de promenade, et nous causerons.
La passion dont il est préoccupé ne lui permet plus de se livrer, comme auparavant, à des entretiens purement raisonnés : il faut l'intéresser par cette passion même à se rendre attentif à mes leçons. C'est ce que j'ai fait par ce terrible préambule ; je suis bien sûr maintenant qu'il m'écoutera.
« Il faut êlre heureux, cher Emile: c'est la fin de tout être « sensible; c'est le premier désir que nous imprima la nature, « et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais ouest le bonheur? « qui le sait? Chacun le cherche, et nul ne le trouve. On use « la vie à le poursuivre et l'on meurt sans l'avoir atteint. Mon u jeune ami, quand à ta naissance je te pris dans mes bras. « et qu'attestant l'Être suprême de l'engagement que j'osai « contracter, je vouai mes jours au bonheur des tiens, savais- «< je moi-môme à quoi je m'engageais? Non : je savais seule- « ment qu'en te rendant heureux j'étais sûr de l'être. En faite sant pour toi cette utile recherche, je la rendais commune « à tous deux.
« Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse k con-isteà resterdans l'inaclion. C'est de toutes les maximes « celle dont l'nomme a le plus grand besoin, et celle qu'il sait « le moins suivre. Chercher le bonheur sans savoir où il est, « c'est s'exposer à le fuir, c'est courir autant de risques con- < traires qu'il y a de route? pour s'égarer. Mais il n'appartient « pas atout le monde de savoir ne point agir. Dans l'inquié- « tude où nous tient l'ardeur du bien-être, nous aimons mieux « nous tromper à le poursuivre, que de ne rien faire pour le « chercher: el, sortis une fois de la place où nous pouvons le »: connaître, nous n'y savons plus revenir.
« Avec la même ignorance j'essayai d'éviter la même faute. « En prenant soin de toi je résolus de ne pas faire un pas « inutile et de t'empêcher d'en faire. Je me tins dans la route « de la nature, en attendant qu'elle me montrât celle du bon- « heur. Il s'est trouvé qu'elle était la même, et qu'en n'y « pensant pas je l'avais suivie.
« Sois mon témoiu, sois mou juge ; je ne te récuserai jamais. « Tes premiers ans n'ont pas été sacrifiés à ceux qui les « doivent suivre; tu as joui de tous les biens que la nature « t'avait donnés. Des maux auxquels elle t'assujettit, et dont « j'ai pu te garantir, tu n'as senti que ceux qui- pouvaient t'en- « durcir aux autres. Tu n'en n'as jamais souffert aucun que « pour en éviter un plus grand. Tu n'as connu ni la haine, « ni l'esclavage. Libre et content, tu es resté juste et « bon; car la peine et le vice sont inséparables, et jamais « l'homme ne devient méchant que lorsqu'il est malheureux. « Puisse le souvenir de ton enfance se prolonger jusqu'à tes m vieux jours ! Je ne crains pas que jamais ton bon cœur se