LIVRE V
« la rappelle sans donner quelques bénédictions à la main qui « la gouverna.
« Quand tu es entré dans l'âge de raison, je t'ai garanti de « l'opinion des hommes; quand ton cœur est devenu sensible, « je t'ai préservé de l'empire des passions. Si j'avais pu pro- « longer ce calme intérieur jusqu'à la fin de ta vie, j'aurais « mis mon ouvrage en sûreté, et tu serais toujours autant « heureux qu'un homme peut l'être: mais, cher Emile, j'ai eu « beau tremper ton âme dans le Styx, je n'ai pu la rendre par- « tout invulnérable; il s'élève un nouvel ennemi que tu n'as pas « encore appris à vaincre, et dont je n'ai pu te sauver. Cet en- « nemi, c'est toi-même. La nature et la fortune t'avaient laissé « libre. Tu pouvais endurer la misère ; tu pouvais supporter « les douleurs du corps, celles de l'âme t'étaient inconnues; « tune tenais à rien qu'à la condition humaine, et maintenant « tu tiens àtouslesaltachements que tu t'esdonnés; en appre- « nant à désirer, tu t'es rendu esclave de tes désirs. Sans que « rien t'offense, sans que rien touche à ton être, que de dou- « leurs peuvent attaquer ton âme I que de maux tu peux sentir « sans être malade! que de morts tu peux souffrir sans mou- « rir ! Un mensonge, une erreur, un doute peut te mettre au « désespoir.
« Tu voyais au théâtre les héros, livrés à des douleurs « extrêmes, faire retentir la scène de leurs cris insensés, « s'affliger comme des femmes, pleurer comme des enfants, et « mériter ainsi les applaudissements publics. Souviens-toi du « scandale que te causaient ces lamentations, ces cris, ces « plaintes, dans des hommes dont on ne devait attendre, que « des actes de constance, et de fermeté. Quoi! disais-tu tout « indigné, ce sont là les exemples qu'on nous donne à suivre, « les modèles qu'on nous offre à imiter! A-t-on peur que « l'homme ne soit pas assez petit, assez malheureux, assez « faible, si l'on ne vient encore encenser sa faiblesse sous la « fausse image de la vertu? Mon jeune ami, sois plus indul- « gent désormais pour la scène : te voilà devenu l'un de ses « héros.
« Tu sais souffrir et mourir; tu sais endurer la loi delà « nécessité dans les maux physiques : mais tu n'as point « encore imposé de lois aux appétits de ton cœur; et c'est de « nos affections, bien plus que de nos besoins, que naît Je « trouble de notre vie. Nos désirs sont étendus, notre force est
« presque nulle. L'homme lient par ses vœux à mille choses, « et par lui-même il ne tient à rien, pas même à sa pro[re « vie; plus il augmente ses attachements, plus il multiplie ses « peines. Tout ne fait que passer sur la terre : tout ce que « nous aimons nous échappera lot ou tard, et nous y tenons « comme s'il devait durer éternellement. Quel effroi sur le « seul soupçon de la mort de Sophie ?As-tu donc compté qu'elle « vivrait toujours? Ne meurt-il personne à son âge? Elle doit « mourir, mon enfant, et peut-être avant toi. Qui sait si elle « est vivante à présent même? La nature ne t'avait asserv « qu'à une seule mort, tu t'asservis à une seconde; te voilà « dans le cas de mourir deux l'ois.
« Ainsi soumis à tes passions déréglées, que tu vas rester à « plaindre! Toujours des privations, toujours des pertes, tou- « jours des alarmes; tu ne jouiras pas même de ce qui te sera « laissé. La crainte de tout perdre t'empêchera de rien posc séder ; pour n'avoir voulu suivre que tes passions, jamais tu « ne les pourras satisfaire. Tu chercheras toujours le repos, il «( fuira toujours devant toi, tu seras misérable, ettu deviendras « méchant. Et comment pourrais-tu ne pas l'être n'ayant de « loi quêtes désirs effréués! Si tu ne peux supporter des pri- « vations involontaires, comment t'en imposeras-tu volontai- « rement? comment sauras-tu sacrifier le penchant au devoir « et résister à ton cœur pour écouter ta raison? Toi qui ne « veux déjà plus voir celui qui t'apprendra la mort de ta maî- « tresse, comment verrais-tu celui qui voudrait te l'ôter vi- « vante, celui qui t'oserait dire : elle est morte pour toi, la « vertu te sépare d'elle? S'il faut vivre avec elle quoi qu'il « arrive, que Sophie soit mariée ou non, que tu sois libre ou a ne le sois pas, qu'elle t'aime ou qu'elle le haïsse, qu'on te « l'accorde ou qu'on te l'a refuse, n'importe, tu la veux, il la « faut posséder à quelque prix que soit. Apprends-moi donc « à quel crime s'arrête celui qui n'a de lois que les vœux de « son cœur, et ne sait résister à rien de ce qu'il désire.
« Mon enfant, il n'y a point de bonheur sans courage, ni de « vertu sans combat. Le mol de vertu vient de force; la force « est la base de toute vertu. La vertu n'appartient qu'à un être « faible par sa nature, et fort par sa volonté; c'est en cela « seul que consiste le mérite de l'homme juste: et quoique nous « appelions Dieu bon, nous ne l'appelons pas vertueux, parce « qu'il n'a pas besoin d'efforts pourbien faire Pour t'expliquer