‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 271 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« ce mot si profané, j'ai attendu que tu fusses en état de m'en- « tendre. Tant que la vertu ne coule rien à pratiquer, on « a peu besoin de la connaître. Ce besoin vient quand les « passions s'éveillent : il est déjà venu pour loi.

« En t'élevant tans toute la simplicité de la nature, au lieu « de te prêcher de pénibles devoirs, je t'ai garanti des vices « qui rendent ces devoirs pénibles; je t'ai moins rendu le « mensonge odieux qu'inutile ; je t'ai moins appris à rendre « à chacun ce qui lui appartient, qu'à ne te soucier que de u ce qui est à 'toi; je t'ai fait plutôt bon que vertueux. Mai? « celui qui n'est que bon ne demeure tel qu'autant qu'il a du « plaisir à l'être : la bonté se brise et périt sous le choc des « passions humaines; l'homme qui n'est que bon n'est bon « que pour lui.

« Qu'est-ce donc que l'honneur vertueux? C'est celui qui « sait vaincre ses affections ; car alors il suit sa raison, sa « conscience ; il fait son devoir, il se tient dans l'ordre, et « rien ne l'en peut écarter. Jusqu'ici tu n'étais libre qu'en « apparence; tu n'avais que la liberté précaire d'un esclave à « qui l'on n'a rien commandé. Maintenant sois libre en effet; « apprends à devenir ton propre maître : commande à ton « cœur, ô Emile, et tu seras vertueux.

« Voilà donc un autre apprentissage à faire, et cet appren- « tissage est plus pénible que le premier : car la nature nous « délivre des maux qu'elle nous impose, ou nous apprend à « les supporter; mais elle ne nous dit rien pour ceux qui nous « viennent de nous: elle nous abandonne à nous-mêmes; elle « nous laisse, victimes de nos passions, succombera nos vaines « douleurs, et nous glorifier encore des pleurs dont nous « aurions dû rougir.

« C'est ici la première passion. C'est la seule peut-être qui «•soit digne de toi. Si tu la sais régir en homme, elle sera la « dernière; tu siibincriieras tous les autres, et tu n'obéiras « qu'à celle de la vei Lu.

« Cette passica n'est pas criminelle, je le sais bien; elle est « aussi pure que les âmes qui la ressentent. L'honnêteté la « forma, l'innocence l'a nourrie. Heureux amants ! les charmes « de la vertu ne font qu'ajouter pour vous à ceux de l'amour; « et le doux lien qui vous attend n'est pas moins le prix de « votre sagesse que celui de votre attachement. Mais dis-moi, « homme sincère, cette passion si pure t'en a-t-elle moins sub-

« jugué? L'en es-tu moins rendu l'esclave? et si demain elle « cessait d'être innocente, l'étoufferais-lu dès demain? C'est « à présent le moment d'essayer tes forces ; il n'est plus temps « quaud il les faut employer. Ces dangereux essais doivent se « faire loin du péril. On ne s'exerce point au combat devant « l'ennemi, on s'y prépare avant la guerre; on s'y présente « déjà tout préparé.

« C'est une erreur de distinguer les passions en permises et « défendues, pour se livrer aux premières et se refuser aux « autres. Toutes sont bonnes quand on en reste le maître; « toutes sont mauvaises quand on s'y laisse assujettir. Ce qui « nous est défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachent ments plus loin que nos forces : ce qui nous est défendu par « la raison, c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; « ce qui nous est défendu par la conscience n'est pas d'être « tentés, mais de nous laisser vaincre aux tentations. 11 ne « dépend de nous d'avoir ou de n'avoir pas des passions, mais « il dépendpasde nous de. régner sur elles. Tousles sentiments « que nous dominons sont légitimes; tous ceux qui nous do- « minent sont criminels. Unhommen'est pas coupable d'aimer « la femme d'autrui, s'il tient cette passion malheureuse asser- « vie à la loi du devoir; il est coupable d'aimer sa propre femme « au point d'immoler tout à son amour.

« N'attends pas de moi de longs préceptes de morale, je « n'en ai qu'un seul à te donner, et celui-là comprend tous les « autres. Sois homme ; retire ton cœurdans les bornes de lacon- « dition. Étudie et connais ces bornes; quelque étroites qu'elles « soient, on n'est point malheureux tant qu'on s'y renferme ; on « ne l'est que quand on veut les passer ; on l'est quand dans ses « désirs insensés, on met au rang des possibles ce qui ne l'est « pas ;on l'est quandonoubliesonélatd'hommepours'enforger « d'imaginaires, desquels on retombe toujours dans le sien. Les « seuls biens dont la privation coûte sont ceux auxquels on « croit avoir droit. L'évidente impossibilité de les obtenir en « détache: les souhaits sans espoir ne tourmentent point. Un « gueux n'est point tourmenté du désir d'être roi; un roi ne « veut être dieu que quand il croit n'être plus homme.

« Les illusions de l'orgueil sont la source de nos plus grands « maux; mais la contemplation de la misère humaine rend le « sage toujours modéré. Il se tient à sa place, il ne s'agite « point pour en sortir; il n'use point inutilement ses forces

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