LIVRE V
« pour jouir de ce qu'il ne peut conserver; et, les employant « toutes à bien posséder ce qu'il a, il est en effet plus puissant « et plus riche de tout ce qu'il désire de moins que nous. Etre « mortel et périssable, irai-je me former des nœuds éternels « sur cette terre, où tout change, où tout passe, et dont je « disparaîtrai demain ? 0 Emile, ô mon fils! en te perdant, que « me resterait-il de moi? Et pourtant il faut que j'apprenne à a te perdre: car qui sait quand tu me seras ôté?
« Veux-tu donc vivre heureux et sage, n'attache ton cœur « qu'à la beauté qui ne périt point : que ta condition borne tes « désirs, quêtes devoirs aillent avant tes penchants : étends la « loi de la nécessité aux choses morales; apprends à perdre « ce qui peut t'être enlevé ; apprends à tout quitter quand la « vertu l'ordonne, à te mettre au-dessus des événements, à « détacher ton cœur sans qu'ils le déchirent, à être courageux « dans l'adversité, afin de n'être jamais misérable, à être ferme « dans ton devoir, afin de n'être jamais criminel. Alors tu « seras heureux malgré la fortune, et sage malgré les passions. « Alors tu trouveras dans la possession même des biens fra- « giles une volupté que rien ne pourra troubler; tu les pos- « séderas sans qu'ils te possèdent, et tu sentiras que l'homme « à qui tout échappe, ne jouit que de ce qu'il sait perdre. Tu « n'auras point, il est vrai, l'illusion des plaisirs imaginaires; « tu n'auras point aussi les douleurs qui en sont le fruit. Tu « gagneras beaucoup à cet échange, car ces douleurs sont « fréquentes et réelles, et ces plaisirs sont rares et vains. « Vainqueur de tant d'opinions trompeuses, tu le seras encore « de celle qui donne un si grand prix à la vie. Tu passeras la « tienne sans trouble et la termineras sans effroi : tu t'en dé- « tacheras, comme de toutes choses. Que d'autres, saisis « d'horreur, pensent en la quittant cesser d'être; instruit de « son néant, tu croiras commencer. La mort est la fin delà « vie du méchant, et le commencement de celle du juste. >j
Emile m'écoute avec une attention mêlée d'inquiétude. Il craint à ce préambule quelque conclusion sinistre. Il pressent qu'en lui montrant la nécessité d'exercer la force de l'âme, je veux le soumettre à ce dur exercice; et, comme un blessé qui frémit en voyant approcher le chirurgien, il croit déjà sentir sur sa plaie la main douloureuse, mais salutaire, qui l'empêche de tomber en corruption.
Incertain, troublé, pressé de savoir où j'en veux venir, au
lieu de répondre, il m'interroge, mais avec crainte Que fautil taire? me dit-il presque eu tremblant et sans oser lever les yeux. Ce qu'il faut faire, réponds-je d'un ton ferme, il faut quitter Sophie. Que dites-vous? s'écrie-t-il avec emportement : quitter Sophie ! la quitter, la tromper, être un traître, un
lourbe, un parjure! Quoi ! reprends-je en l'interrompant,
c'est de moi qu'Emile craint d'apprendre à mériter de pareils nom?? Non, conlinue-t-il avec la même impétuosité, ni devons ni d'un autre; je saurai, malgré vous, conserver votre ouvrage ; je saurai ne les pas mériter.
Je me suis attendu à cette première furie; je la laisse passer sans m'émouvoir. Si je n'avais pas la modération que je lui prêche, j'aurais bonne grâce à la lui prêcher ! Emile me connaît trop pour me croire capable d'exiger de lui rien qui soit mal, et il sait bien qu'il ferait mal de quitter Sophie, dans le sens qu'il donne à ce mot. Il attend donc enfin que je m'explique. Alors je reprends mon discours.
« Croyez-vous, cher Emile, qu'un homme, en quelque situait tion qu'il se trouve, puisse être plus heureux que vous Têtes « depuis trois mois? Si vous le croyez, détrompez-vous. Avant « de goûter les plaisirs de la vie, vous en avez épuisé le « bonheur. I! n'y a rien au delà de ce que vous avez senii. « La félicité des sens est passagère; l'état habituel du cœur y * perd toujours. Vous avez plus joui par l'espérance que vous « ne jouirez jamais en réalité. L'imagination qui pare ce qu'on « désire l'abandonne dans la possession. Hors le seui Être « existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est « pas. Si cet état eût pu durer toujours, vous auriez trouvé le ■ bonheur suprême. Mais tout ce qui tient à l'homme se sent « de sa caducité; tout est fini, tout est passager dans la vie « humaine : et quand l'état qui nous rend heureux dureraii « sans cesse, l'habitude d'en jouir nous en ôterait le goût. Si « rien ne change au dehors, le cœur change ; le bonheur nous « quitte, ou nous le quittons.
« Le temps que vous ne mesuriez pas s'écoulait durant votre « délire. L'été finit, l'hiver s'approche. Quand nous pourrions « continuer nos courses dans une saison si rude, on ne le sou f- « frirait jamais. Il faut bien, malgré nous, changer de manière « de vivre ; celle-ci ne peut plus durer. Je vois dans vos yeux « impatients que cette difficulté ne vous embarrasse guère : a l'aveu de Sophie et vos propres désirs vous suggèrent un