‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 291 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« si l'intérêt particulier l'a protégé connue aurait fait la vo- « lonté générale, si la violence publique l'a garanti des vio- « lences particulières, si le mal qu'il a vu faire lui afait aimer « ce qui était bien, et si nos institutions mûmes lui ont fait con- « naître et haïr leurs propres iniquités? 0 Emile! où est « l'homme de bien qui ne doit rien à son pays? Quel qu'il soit, « il lui doit ce qu'il va de plus précieux pour l'homme, la 1110- « ralité de ses actions et l'amour de la vertu. Né dans le fond «• d'un bois, il eût vécu plus heureux et plus libre ; mais n'ayant « rien à combattre pour suivre ses penchants, il eût été bon « sans mérite, il n'eût point été vertueux, et maintenant il « sait l'être malgré ses passions. La seule apparence de l'ordre « le porte à le connaître, à l'aimer. Le bien public, qui ne sert « que de prétexte aux autres, est pour lui seul un motif réel. « Il apprend à se combattre, à se vaincre, à sacrifier son inté- « rôt à l'intérêt commun. Il n'est pas vrai qu'il ne tire aucun « profit des lois; elles lui donnent le courage d'être juste, « même parmi les méchants. Il n'est pas vrai qu'elles ne l'ont « pas rendu libre, elles lui ont appris k régner sur lui.

« Ne dis donc pas : que m'importe où que je sois ? Il t'im- « porte d'être où tu peux remplir tous tes devoirs; et l'un de « ces devoirs est l'attachement pour le lieu de ta naissance. « Tes compatriotes te protégèrent, enfant, tu dois les aimer « étant homme. Tu dois vivre au milieu d'eux, ou du moins en « lieu d'où tu puisses leur être utile autant que tu peux l'être, « et où ils sachent où te prendre si jamais ils ont besoin de « toi. Il y a telle circonstance où un homme peut être plus « utile à ses concitoyens hors de sa patrie que s'il vivait dans « son sein. Alors il doit n'écouter que son zèle et supporter « son exil sans murmure; cet exil même est un de sjs devoirs. « Mais toi, bon Emile, à qui rien n'impose ces douloureux « sacrifices, toi qui n'as pas pris le triste emploi de dire la « vérité aux hommes, va vivre au milieu d'eux, cultive leur « amitié dans un doux commerce, sois leur bienfaiteur, « modèle : ton exemple leur servira plus que tous nos livres, « et le bien qu'ils te verront faire les touchera plus que tous « nos vains discours.

« Je ne t'exhorte pas pour cela d'aller vivre dans les grandes « villes; au contraire, un des exemples que les bons doivent « donner aux autres est celui de la vie patriarcale et cham- « pêtre, la première vie de l'homme, la plus paisible, la plus

« naturelle et la plus douce à qui n'a pas le cœur corrompu.

Heureux, mon jeune ami, le pays où l'on n'a pas besoin d'aile- •< chercher la paix dan? un désert ! Mais où est ce pays? Un « homme bienfaisant satisfait mal son penchant au milieu des - villes, où il ne trouve presque à exercer son zèle que pour « des intrigants ou pour des fripons. L'accueil qu'on y ta: ; « fainéants qui viennent y chercher fortune ne l'ait qu'achever « de dévaster le pays, qu'eu contraire il faudrait repeupler au\ « dépens des villes. Tous les hommes qui se retirent de la « grande société sont utiles précisément parce qu'ils «'en re- « tirent, puisque tous ses vices lui viennent d'être trop nom- « breuse. Ils sont encore utiles lorsqu'ils peuvent ramener dar> « les lieux déserts la vie, la culture et l'amour de leur premn « état. Je m'attendris en songeant combien, de leur simpl « retraite, Emile et Sophie peuvent répandre de bienfaits autoi. « d'eux, combien ils peuvent vivifier la campagne et ramener « le zèle éteint de l'infortuné villageois. Je crois voir le pe « se multiplier, les champs se fertiliser, la terre prendre une « nouvelle parure, la multitude et l'abondance transformer les « travaux en fêtes, les cris de joie et les bénédictions s'élev ■ m du milieu des jeux rustiques autour du couple aimable qui « les a ranimés. On traite l'âge d'or de chimère, et c'en sera. « toujours une pour quiconque a le cœur et le goût gâtés. 1! « n'est pas même vrai qu'on le regrette, puisque ces regrets « sont toujours vains. Que faudrait-il donc pour le faire re- « naître? une seule chose, mais impossible, ce serait de l'aimer.

« Il semble déjà renaître autour de l'habitation de Sophie: « vous ne rerei qu'achever ensemble ce que ses dignes parents « ont commence. Mais, cher Emile, qu'une vie si douce ne te « dégoûte pas des devoirs pénibles, si jamais ils te sont im- « posés : souviens-toi que les Romains passaient delà charrm « au consulat. Si le prince ou ''Etat t'appelle au service de la « patrie, quitte Lout pour aller remplir, dans le poste <r « l'assigne, l'honorable fonction de citoyen. Si cette rond « t'est onéreuse, il est un moyen honnête et sûr de t'en aflran- « chir, c'est de la remplir avec assez d'intégrité pour qu'elle k ne te soit pas longtemps laissée. Au reste, crains peu remit barras d'une pareille charge; tant qu'il y aura des homi

5 ècle, ce n'est pas loi qu'on viendra chercher pour « servir 1 État. »

Que ne m'est-il permis de peindre le retour d'Emile auprès

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