‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 292 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

de Sophie et la fin de leurs amours, ou plutôt le commencement de l'amour conjugal qui les unit! amour fondé sur l'estime qui dure autant que la vie, sur les vertus qui ne s'effacent point avec la beauté, sur les convenances des caractères qui rendent le commerce aimable, et prolongent dans la vieillesse le charme de la première union. Mais tous ces détails pourraient plaira sans être utiles; et jusqu'ici je ne me suis permis de détails agréables que ceux dont j'ai cru voir l'utilité. Quitterais-je cette règle à la fin de ma tâche ? Non ; je sens aussi bien que ma plume est lassée. Trop faible pour des travaux de si longue haleine, j'abandonnerais celui-ci s'il était moins avancé: pour ne pas le laisser imparfait, il est temps que j'achève.

Kutin je vois naître le plus charmant des jours d'Emile, et le plus heureux des miens; je vois couronner mes soins, et je commence d'en goûter le fruit. Le digue couple s'unit d'une chaîne indissoluble, leur bouche prononce et leur coeur confirme des serments qui ne seront point vains : ils sont époux. En revenant du temple ils se laissent conduire; ils ne savent où ils sont, où ils vont, ce qu'on fait autour d'eux. Ils n'entendent point, ils ne répondent que des mots confus, leurs yeux troublés ne voient plus rien. 0 délire ! ô faiblesse humaine ! le sentiment du bonheur écrase l'homme, il n'est pas assez fort pour le supporter.

Il y a bien peu de gens qui sachent, un jour de mariage, prendre un ton convenable avec les nouveaux époux. La morne décence des uns et le propos léger des autres me semblent également déplacés. J'aimerais mieux qu'on laissât ces jeunes cœurs se replier sur eux-mêmes, et se livrer à une agitation qui n'est pas sans charme, que de les en distraire si cruellement pour les attrister par une fausse bienséance, ou pour les embarrasser par de mauvaises plaisanteries, qui, dussentelles leur plaire en tout autre temps, leur sont très sûrement importunes un pareil jour.

Je vois mes deux jeunes gens, dans la douce langueur qui les trouble, n'écouter aucun des discours qu'on leur tient. îMoi, qui veux qu'on jouisse de tous les jours de la vie, leur en laisserai-je perdre un si précieux? Non, je veux qu'ils le goûtent, qu'ils le savourent, qu'il ait pour eux ses voluptés. Je les arrache à la foule indiscrète qui les accable, et, les menant promener à l'écart, je les rappelle à eux-mêmes en leur parlant d'eux. Ce n'est pas seulement à leurs oreilles que je

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