‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 81 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

qui ne savent pas manger, puisqu'il faut un art si particulier pour leur rendre les mels mangeables.

De nos sensation- diverses, le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. Aussi sommes-nous plus inté- 3 à bien juger des substances qui doivent faire partie de la nôtre, que de celles qui ne (ont que l'environner. Mille choses sont indifférentes au toucher, à l'ouïe, à la vue ; mais il n'y a presque rien d'indifférent au goût.

De plus, l'activité de ce sens esl toute physique et matérielle ; il est le seul qui ne dit rien à l'imagination, du moins celui dans les sensations duquel elle entre le moins; au lieu que l'imitation et l'imagination mêlent souvent du moral à l'impression de tous les autres. Aussi, généralement, les cœurs ten 1res et voluptueux, les caractères passionnés et vraiment sensibles, faciles à émouvoir parles autres sens, sont-ils assez tièdes sur celui-ci. Décela même qui semble mettre le goût audessous d'eux, et rendre plus méprisable le penchant qui nous y livre, je conclurais au contraire que le moyen le plus convenable pour gouverner les enfants est de les mener par leur bouche. Le mobile de la gourmandise est surtout préférable à cejui de la vanité, en ce que la première est un appétit de la nature, tenant immédiatement au sens, et que la seconde est un ouvrage de l'opinion, sujet au caprice des hommes et à toutes sortes d'abus La gourmandise est la passion de l'enfance ; cette passion ne lient devant aucune autre ; à la moindre concurrence elle disparaît. Eh ! croyez-moi, l'enfant ne cessera que trop tôt de songera ce qu'il mange ; et quand son cœur sera trop occupé, son palais ne l'occupera guère. Quand il sera grand, mille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise, et ne feront qu'irriter la vanité; car cette dernière passion seule fait son profit des autres, et à la fin les engloutit toutes. J'ai quelquefois examiné ces gens qui donnaient de l'importance aux bons morceaux, qui songeaient, en s'éveillanl, à ce qu'ils mangeraient dans la journée, et décrivaient un repas avec plus d'exactitude que n'en met Polybe à décrire un combat ; j'ai trouvé que tout ces prétendus hommes n'étaient que des enfants de quarante ans, sans vigueur et sans consistance, fruges consumere nati*. La gourmandise est le vice des cœurs qui n'ont point d'étoffe. L'âme

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