‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 82 sur 300 · Hor., Ep. I, il · texte numérisé non relu

Hor., Ep. I, il

d'un gourmand est touledans son palais, il n'est fait que pour manger; dans sa slupide incapacité, il n'est qu'à table à sa place, il ne sait juger que des plats ; laissons-lui sans regret cet emploi; mieux lui vaut celui-là qu'un autre, autant pour nous que pour lui.

Craindre que la gourmandise ne s'enracine dans un enfant capable de quelque chose est une précaution de petits esprits. Dans l'enfance on ne songe qu'à ce qu'on mange; dans l'adolescence on n'y songe plus, tout nous est bon, et l'on a bien d'autres affaires. Je ne voudrais pourtant pas qu'on allât faire un usage indiscret d'un ressort si bas, ni élayer d'un bon moreeau l'honneur de faire une belle action. Mai- je ne vois pas pourquoi, toute l'enfance n'étant ou ne devant être que jeux et folâlres amusements, des exercices purement corporels n'auraient pas un prix matériel et sensible. Qu'un petit Majorquin, voyant un panier sur le haut d'un arbre, l'abatte à coup de fronde, n'est-il pas bien juste qu'il en profite, et qu'un bon déjeuner répare la force qu'il use à le gagner1? Qu'un jeune Spartiate, à travers les risques de cent coups de fouet, se glisse habilement dans une cuisine; qu'il y vole un renardeau tout vivant, qu'en l'emportant dans sa robe il eh soit égratigné, mordu, mis en sang, et que, pour n'avoir pas la honte d'être surpris, l'enfant se laisse déchirer les entrailles sans sourciller, sans pousser un seul cri, n'est-il pas juste qu'il profite enfin de sa proie, et qu'il la mange après en avoir été mangé? Jamais un bon repas ne doit être une récompense; mais pourquoi ne serait-il pas quelquefois l'effet des soins qu'on a pris pour se le procurer? Emile ne regarde point le gâteau que j'ai mis sur la pierre comme le prix d'avoir bien couru ; il sait seulement que le seul moyen d'avoir ce gâteau est d'y arriver plus tôt qu'un autre.

Ceci ne contredit point les maximes que j'avançais tout à l'heure sur la simplicité des mets, car, pour flatter l'appétit des enfants, il ne s'agit pas d'exciter leur sensualité, mais seulement de la satisfaire; et cela s'obtiendra parles choses du monde les plus communes, si l'on ne travaille pas à leur raffiner le goût. Leur appétit continuel, qu'excite le besoin de croître, est un assaisonnement sûr qui leur tient lieu de beaucoup

1. Il y a bien des siècles que les Majorquins ont perdu cet usage; il e3t du temps de la célébrité de leurs frondeurs.

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