‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 83 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

d'au Ire s. Des fruits, du 1 a î l a g-o , quelque pièce de four un peu plus délicate que le paiu ordinaire, surtout l'art de dispenser sobrement tout cela : voilà de quoi mener des armées d'enfants au bout du monde sans leur donner du goût pour les saveurs vives, ni risquer de leur blaser le palais.

\Jnc des preuves que le goût de la viande n'est pas naturel à l'homme, est l'indifférence que les enfants ont pour ces metslà, et la préférence qu'ils donnent tous à des nourritures végétales, telles que le laitage, la pâtisserie, les fruits, etc. 11 importe surtout de ne pas dénaturer ce goût primitif, et de ne point rendre les enfants carnassiers : si ce n'est pour leur santé, c'est pour leur caractère; car, de quelque manière qu'on explique l'expérience, il est certain que les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces plus que les autres hommes : cette observation est de tous les lieux et de tous les temps. La barbarie anglaise est connue' ; les Gaures, au contraire, sont les plus doux des hommes2. Tous les sauvages sont cruels ; et leurs mœurs ne les portent point à l'être : celte cruauté vient de leurs aliments. Ils vont à la guerre comme à la chasse, et traitent les hommes comme des ours. En Angleterre même les bouchers ne sont pas reçus en témoignage3, non plus que les chirurgiens. Les grands scélérats s'endurcissent au meurtre en buvant du sang. Homère fait des Cyclopes, mangeurs de chair, des hommes affreux, et des Lotophages un peuple si aimable, qu'aussitôt qu'on avait essayé de leur commerce, on oubliait jusqu'à son pays pour vivre avec eux.

« Tu me demandes, disait Plu l arque, pourquoi Pythagores'abs- « tenait de manger de la chair des bètes; mais moi je te de- « mande au contraire quel courage d'homme eut le premier « qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de « sa dent les os d'une bête expirante, qui fit servir devant lui k des corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac

î. Je sais que tes Anglais vantent beaucoup leur humanité et le bon naturel de leur nation, qu'ils appellent good natured people ; mais ils ont beau crier cela tant qu'ils peuvent, personne ne le repète après eux.

2. Les Banians, qui s'abstiennent de toute chair plus sévèrement que les Gaures, sont presque aussi doux qu'eux ; mais comme leur morale est moins pure et leur culte moins raisonnable, ils ne sont pas si honnêtes gens.

3. Un des traducteurs anglais de ce livre a relevé ici ma méprise, et tous deux l'ont corrigée. Les bouchers et les chirurgiens sont reçus en témoignage ; mais les premiers ne sont pn« ndmis comme jures ou pairs au juge* ment des crimes, et les chirurgiens le sont.

« des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugis- « saient, marchaient et voyaient. Comment sa main put-elle « enfoncer un 1er dans le cœur d'un être sensible? comment « ses yeux purent-ils supporter un meurtre? Comment put-il « voir saigner, écorcher, démembrer un pauvre animal sans « défense! comment put-il supporter l'aspect des chairs pan- « telantes? comment leur odeur ne lui fit-elle pas soulever le « cœur? comment ne fut-il pas dégoûté, repoussé, saisi d'hor- « reur, quand il vint à manier l'ordure de ces blessures, à net- « loyer le sang noir et figé qui les couvrait?

« Les peaux rampaient sur la terre écorchées, « Les chairs au feu mugissaient embrochées ; « L'homme ne put les manger sans frémir, « Et dans son sein les entendit gémir.

« Voilà ce qu'il dut imaginer et sentir la première fois qu'il « surmonta la nature pour faire cet horrible repas, la pre- « mière fois qu'il eut faim d'une bête en vie, qu'il voulut se « nourrir d'un animal qui paissait encore, et qu'il dit comment « il fallait égorger, dépecer, cuire la brebis qui lui léchait les « mains. C'est de ceux qui commencèrent ces cruels festins, et « non de ceux qui les quittent, qu'on a lieu de s'étonner : « encore ces premiers-là pourraier!-ils justifier leur barbarie « par des excuses qui manquent à la nôtre, et dont le défaut « nous rend cent fois plus barbares qu'eux.

« Mortels bien-aimés des dieux, nous diraient ces premiers « hommes, comparez les temps, voyez combien vous êtes heu- « reux et combien nous étions misérables! La terre nouvelle- « ment formée et l'air charge de vapeurs étaient encore indo- « ciles à l'ordre des saisons, le cours incertain des fleuves « dégradait leurs rives de toutes parts; des étangs, des lacs, « de profonds marécages, inondaient les trois quarts de la sur- « face du monde; l'autre quart était couvert de bois et de « forêts stériles. La terre ne produisait nuls bons fruits; nous « n'avions nuls instruments de labourage; nous ignorions l'art « de nous en servir, et le temps de la moisson ne venait « jamais pour qui n'avait rien semé. Ainsi la faim ne nous « quittait point. L'hiver, la mousse et l'écorce des arbres « étaient nos mets ordinaires. Quelques racines vertes de chieu- « dent et de bruyères étaient pour nous un régal ; et quand les « hommes avaient pu trouver des faînes, des noix ou du gland,

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