‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 84 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

« ils en dansaient de joie autour d'un chêne ou d'un hêtre au • M>n de quelque chanson rustique, appelant la terre leur c nourrice et leur mère : c'était là leur seule fête; c'étaient « leurs uniques jeux; tout le reste de la vie humaine n'était que « douleur, peine et misère.

« Enfin, quand la terre dépouillée et nue ne nous offrait « plus rien, forcés d'outrager la nature pour nous conserver, « nous mangeâmes les compagnons de noire misère plutôt que « de périr avec eux. Mais vous, hommes cruels, qui vous force « à verser du sang? Voyez quelle affluence de bien vous envi- « ronne ! combien d î fruits vous produit la terre, que de riches- « ses vous donnent les champs et les vignes! que d'animaux « vous offrent leur lait pour vous nourrir et leur toison pour « vous habiller! Que leur demandez-vous de plus? et quelle « ra^re vous porte à commettre tant de meurtres, rassasiés de « biens et regorgeant de vivres? Pourquoi mentez-vous contre « votre mère en l'accusant de ne pouvoir vous nourrir? Pour- « quoi péchez-vous contre Cérès, inventrice des saintes lois, « et contre le gracieux Bacchus, consolateur des hommes? « comme si leurs dons prodigués ne suffisaient pas à la con- « servation du genre humain 1 Comment avez-vous le cœur de « mêler avec leurs doux fruits des ossements sur vos tables, et « de manger avec le lait le sangdes bêtes qui vous le donnent? « Les panthères et les lions, que vous appelez bêtes féroces, « suivent leur instinct par force, et tuent les autres animaux « pour vivre. Mais vous, cent fois plus féroces qu'elles, vous « combattez l'instinct sans nécessité pour vous livrer à vos « cruelles délices. Les animaux que vous mangez ne sont pas « ceux qui mangent les autres : vous ne les mangez pas, ces « animaux carnassiers, vous les imitez : vous n'avez faim que « des bêles innocentes et douces qui ne font de mal à personne, « qui s'attachent à vous, qui vous servent, et que vous dévorez « pour prix de leurs services.

« 0 meurtrier conln- nature! si tu t'obstines à soutenir qu'elle « t'a fait pour dévorer t es semblables, des êtres de chair et d'os, « sensibles et vivants comme toi, étouffe donc l'horreur qu'elle « l'inspire pour ces affreux repas; tue les animaux toi-même, « je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas; « déchire-les avec tes ongles, comme font les lions et les ours, « mord ce bœuf et le mets en pièces; enfonce tes griffes dans « sa peau; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes

« chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis! (u n'oses « sentir palpiter sous ta dent une chair vivante! Homme « pitoyable! tu commences par tuer l'animal, et puis tu le « manges, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n'est pas « assez : la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne « peuvent la supporter; il la faut transformer par le feu, la « bouillir, la rôtir, l'assaisonner de drogues qui la déguisent : <( il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des « irens pour t'ôter l'horreur du meurtre et t'habiller des corps « morts, afin que le sens du goût, trompé par ces déguise- « ments, ne rejette point ce qui lui est étrange, et savoure avec « plaisir des cadavres dont l'œil même eût peine à souffrir « l'aspect. »

Quoique ce morceau soit étranger à mon sujet, je n'ai pu résister à la tentation de le transcrire, et je crois que peu de lecteurs m'en sauront mauvais gré.

Au reste, quelque sorte de régime que vous donniez aux en'ants. pourvu que vous ne les accoutumiez qu'à des mets communs et simples, laissez-les manger, courir et jouer tant qu'il leur plaît, puis soyez sûrs qu'ils ne mangeront jamais trop et n'auront point d'indigestions : mais si vous les affamez la moitié du temps, et qu'ils trouvent le moyen d'échapper à votre vigilance, ils se dédommageront de toute leur force, ils mangeront jusqu'à regorger, jusqu'à crever. Notre appétit n'est démesuré que parce que nous voulons lui donner d'autre? règles que celles de la nature; toujours réglant, prescrivant, ajoutant, retranchant, nous ne faisons rien que la balance à la main; mais cette balance e?t à la mesure de nos fantaisies, et non pas à celle de notre estomac. J'en reviens toujours à mes exemples. Chez les paysans, la huche et le fruitier sont toujours ouverts, et les enfants non plus que les hommes n'y savent ce que c'est qu'indigestions.

S'il arrivait pourtant qu'un enfant mangeât' trop, ce que je ni crois pas possible par ma méthode, avec des amusements de son goût il est si aisé de le distraire, qu'on parviendrait à l'épuiser d'inanition sans qu'il y songeât. Gomment des moyens si sûrs et si faciles échappent-ils à tous les instituteurs? Hérodote raconte V que les Lydiens, pressés d'une extrême disette, s'avisèrent d'inventer des jeux et d'autres divertisse-

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