LIVRE II
ments avec lesquels il? donnaient le change à leur faim, et passaient des jours entiers sans songer à manger '. Vos savants instituteurs ont peut-Atre In cent fois ce passage, sans voir l'application qu'on en peut faire aux enfants. Quelqu'un d'eux me dira peut-être qu'un enfant ne quitte pas volontiers son dîner pour aller étudier sa leçon. Maître, vous avez raison : je ne pensais pas à cet amusement-là.
Le sens de l'odorat est au goût ce que celui de la vue est au toucher; il !e prévient, il l'avertit de la manière dont telle ou telle subs doit l'affecter, et dispose à la rechercher ou
à la fuir, selon l'impression qu'on en reçoit d'avance. J'ai ouï dire que les sauvages avaient l'odorat tout autrement affecté que le noire, et jugeaient tout différemment des bonnes et des mauvaises odeurs. Pour moi, je le croirais bien. Les odeurs par elles-mêmes sont des sen-alions faibles ; elles ébranlent plus l'imagination que le sens, et n'affectent pas tant par ce qu'elles donnent que par ce qu'elles font attendre. Gela supposé, les goûts des uns, devenus, par leurs manières de vivre, si différents des goûts des autres, doivent leur faire porter des jugements bien opposés des saveurs, et par conséquent des odeurs qui les annoncent. Un Tarlare doit flairer avec autant de plaisir un quartier puant de cheval mort, qu'un de nos chasseurs, une perdrix à moitié pourrie.
Nos sensations oiseuses, comme d'être embaumés des fleurs d'un parterre, doivent être insensibles à des hommes qui marchent trop pour aimer à se promener, et qui ne travaillent pas assez pour se faire une volupté du repos. Des gens toujours affamés ne sauraient prendre un grand plaisir à des parfums qui n'annoncent rien à manger.
L'odorat est le sens de l'imagination; donnant aux nerfs un ton plus fort, il doit beaucoup agiter le cerveau; c'est pour cela qu'il ranime un moment le tempérament, et l'épuisé à la longue. Il a dans l'amour des effets assez connus : le doux parfum d'un cabinet de toilette n'est pas uu piège aussi faible qu'on pense ; et je ne sais s'il faut féliciter ou plaindre l'homme
1. Les anciens historiens sont remplis de vues dont on pourrait faire usage, quand même les faits qui les présentent seraient faux. Mais nous ne savons tirer aucun vrai parti de l'histoire ; la critique d'érudition absorbe tout : comme s'il importait beaucoup qu'un fait fût vrai, pourvu qu'on en put tirer une instruction utile. Les hommes sensés doivent regarder l'histoire comme un tissu de fables dont la morale est tics appropriée au cœur humain.
sage et peu sensible que l'odeur des fleurs que sa maîtresse a sur le sein ne fit jamais palpiter.
L'odorat ne doit donc pas être fort actif dans le premier âge, où l'imagination que peu de passions ont encore animée n'est guère susceptible d'emolion, et où l'on n'a pas encore assez d'expérience pour prévoir avec un sens ce que nous en promet un autre. Aussi cette conséquence est-elle parfaitement confirmée par l'observation; et il est certain que ce sens est encore obtus et presque hébété chez la plupart des enfants. Non que la sensation ne soit en eux aussi fine et peut-être plus que dans les hommes, mais parce que, n'y joignant aucune autre idée, ils ue s'en affectent pas aisément d'un sentiment de plaisir ou de peine, et qu'il n'en sont ni flattés ni blessés comme nous. Je crois que, sans sortir du même système, et sans recourir à l'anatomie comparée des deux sexes, on trouverait aisément la raison pourquoi les femmes en général s'affectent plus vivement des odeurs que les hommes.
On dit que les sauvages du Canada se rendent dès leur jeunesse l'odorat si subtil, que, quoiqu'ils aient des chiens, ils ne daignent pas s'en servira la chasse, et se servent de chiens à eux-mêmes. Je conçois, en etl'el, que si l'on élevait les enfants à éventer leur dîner, comme le chien évente le gibier, on parviendrait peut-être à leur perfectionner l'odorat au même point; mais je ne vois pas au fond qu'on puisse en eux tirer de ce sens un usage fort utile, si ce n'est pour leur faire connaître ses rapports avec celui du goût. La nature a pris soin de nous forcer à nous mettre au fait de ces rapports. Elle a rendu l'action de ce dernier sens presque inséparable de celle de l'autre, en rendant leurs organes voisins, et plaçant dans la bouche une communication immédiate entre les deux, en sorte que nous ne goûtons rien sans le flairer. Je voudrais seulement qu'on n'altérât pas ces rapports Daturels pour tromper un enfant, en couvrant, par exemple, d'un aromate agréable le déboire d'une médecine; car la discorde des deux sens est trop grande alors pour pouvoir l'abuser; le sens le plus actif absorbant l'effet de l'autre, il n'en prend pas la médecine avec moins de dégoût : ce dégoût s'étend à toutes les sensations qui le frappent en même temps; à la présence de la plus faible son imagination lui rappelle aussi l'autre ; un parfum très suave n'est plus pour lui qu'une odeur dégoûtante: