‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 101 sur 128 · LIVRE V. ig · texte numérisé non relu

LIVRE V. ig

A peine ont-elles vu le monde que la tête leur tourne à toutes ; pas une d'elles ne veut le quit* ter. Cela peut être : mais, avant de leur offrir ce tableau trompeur , les avez-vous bien préparées a le voir sans émotion? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu'il représente? Les leur avez-vous bien peints tels qu'ils sont ? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité? Avez-vous porté dans leurs jeunes cœurs le goût des vrais plaisirs , qu'on né trouve point dans ce tumulte? Quelles précautions, quelles mesures avez : vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare ? Loin de rien opposer dans leur esprit à l'empire des préjugés publics , vous les y avez nourries ; vous leur avez fait aimer d'avance tous les frivoles amusements qu'elles trouvant. Vous les leur faites aimer encore en s'y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n'ont* d'autre gouvernante que leur mère , souvent plus folle qu'elles , et qui ne peut leur montrer les objets autrement qu'elle ne les voit. Son exemple, plus fort que la raison même , les justifie à leurs propres yeux , et l'autorité de la mère est pour la fille une excuse sans réplique.

Quand j*e veux qu'une mère introduise sa fille

dans le monde , c'est en supposant qu'elle le lui fera voir tel qu'il est.

Le mal commence plutôt encore. Les couvents sont de véritables écoles de coquetterie , non de cette .coquetterie honnête dont j'ai parljé ,. mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les plus extravagantes petites maîtresses. En sortant de là pour entrer tout d'un coup dans des sociétés bruyantes, de jeunes femmes s'y sentent d'abord a leur place. Elles ont été élevées pour y vivre ; faut-il s'étonner qu'elles s'y trouvent bien ? Je n'avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation ; mais il me semble qu'en général , dans les pays protestants , il y a plus d'attachement de famille^ de plus dignes épouses, et de plus tendres mères , que dans les pays catholiques; et si cela est, on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie a l'éducation des couvents.

Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connoîtçe ; il faut én avoir senti les douceurs dès l'enfance. Ce n'est que dans la maison paternelle qu'on prenddu goût pour sa propre maison \ et toute femme que sa mère n'a point

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