LIVRE V
fauts des hommes etles vices des femmes j elle connoît aussi les qualités, les vertus contraires, et lésa toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l'honnête femme que celle qu'elle en a conçue, et cette idée ne l'épouvante point ; mais elle pense avec plus de complaisance à l'honnête homme, à. l'homme, de mérite } elle sent qu'elle est faite pour cet homme-la, qu'elle en est digne, qu'elle peut lui rendre le bonheur qu'elle recevra de lui ; elle- sent qu'elle saura bien le reconnoître ; il ne s'agit que de le trouver.
Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes , comme ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit réciproque, et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. Sophie connoît ce droit et en use , mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse , à son inexpérience , a son état ; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée , et elle n'en juge que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle defc absents qu'avec la plus grande circonspection, surtout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes et satiriques est de parler de leur sexe : tant qu'elles se bornent à parler du nôtre elles ne
sont qtt'équi tablés. Sophie s'y borne donc.
Quant aux femmes , elle n'en parle jamais que pour en dÎTe le bien qu'elle sait : c'est un honneur qu'elle croit devoir a son sexe 5 et pour celles dont elle ne sait aucun bien k dire , elle n'en dit rien du tout , et cela s'entend.
Sophie a peu d'usage du monde ; mais elle est obligeante , attentive , et met de la grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art. Elle a une certaine politesse a elle qui ne tient point aux formules , qui n'est point asservie aux modes , qui ne change point avec elles r qui ne fait rien par usage , mais qui vient d'un vrai désir de plaire , et qui plaît. Elle ne sait point les compliments triviaux, et n'en invente point de plus recherchés^ elle ne dit pas qu'elle est très-obligée , qu'on lui fait beaucoup d'honneur , qu'on ne prenne pas la peine , etc. Elle s'avise encore moins de tourner des phrases.
Pour une attention , pour une politesse établie, elle répond par une révérence o\i par un simple Je vous remercie , mais ce mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son cœur, et ce n'est pas un compliment qu'il trouve. Elle n'a ja-