LIVRE V. a
père et sa mère , jugeant que les partis ne viendroient pas s'offrir dans le hameau qu'ils habitoient , l'envoyèrent passer un hiver à la ville , chez une tante qu'on instruisit en secret du sujet de ce voyage : car la fière Sophie portoitaufond de son cœur le noble orgueil de savoir triompher d'elle; et, quelque besoin qu'elle eût d'un mari , elle fût morte fille plutôt que de se résoudre a l'aller chercher.
Pour répondre aux vues de ses parents , sa tante la présenta dans les maisons , la mena dans les sociétés , dans les fêtes, lui fit voir le monde , ou plutôt l'y fit voir , car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu'elle ne fuyoit pas les jeunes gens d'une figure agréable qui paroissoient décents et modestes- Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui ressembloit assez a de la coquetterie : mais après s'être entretenue avec eux deux ou trois fois , elle s'en rebutoit. Bientôt , a cet air d'autorité qui semble accepter les hommages , et qui est la première faveur du sexe , elle substituoit un maintien plus humble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même , elle ne laissoit plus l'occasion de lui rendre le
moindre service : c'étoit dire assez qu'elle ne vouloit pas être leur maîtresse.
Jamais les cœurs sensibles n'aimèrent les plaisirs bruyants , vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien , et qui croient qu'étourdir sa vie c'est en jouir. Sophie ne trouvant point cé qu'elle cherchoit , et désespérant de le trouver ainsi, s'ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parents, rien ne la dédommageoit d'eux, rien n'étoit propre à les lui faire oublier; elle retourna les joindreiongtemps avant le terme fixé pour son retour.
A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle , qu'on vit qu'en gardant la même conduite elle avoit changé d'humeur.
Elle avoit des distractions , de l'impatience ; elle étoit triste et rêveuse , elle se cachoîtpour pleurer. On crut d'abord qu'elle aimoit et qu'elle en avoit honte : on lui en parla, elle s'en défendit. Elle protesta n'avoir vu personne qui pût toucher son cœur , et Sophie ne mentoit point.
Cependant sa langueur augmentoit sans cesse, et sa santé commençoit a s'altérer. Sa mère , inquiète de ce changement , résolut enfin d'en savoir la cause. Elle la prit en particulier, et