‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 119 sur 128 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

mit en œuvre auprès d'elle ce langage insinuant et ces caresses invincibles que la seule tendresse maternelle sait employer : Ma fille, toi que j'ai portée dans mes entrailles et que je porte incessamment dans mon cœur , verse les secrets du tien dans le sein de ta mère.

Quels sont donc ces secrets qu'une mère ne peut savoir ? Qui est-ce qui plaint tes peines , qui est-ce qui les partage , qui est-ce qui veut les soulager, si ce n'est ton père et moi ? Ah ! mon enfant , veux-tu que je meure de ta douleur sans la connoître ?

Loin de cacher ses chagrins à sa mère^ la jeune fille ne demandoit pas mieux que de l'avoir pour consolatrice et pour confidente ; mais la honte l'empêchoit déparier, et sa modestie ne trouvoit point de langage pour décrire un état aussi peu digne d'elle , que Témotion qui troubloit ses sens malgré qu'elle en eût. Enfin, sa honte même servant d'indice a la mère , elle lui arracha ces humiliants aveux. Loin de l'affliger par d'injustes réprimandes , elle la consola , la plaignit , pleura sur elle : elleétoit trop sage pour lui faire un crime d'un mal que sa vertu seule rendoit si Cruel. Mais pourquoi supporter sansnécessité un mal dont

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le remède étoit si facile et si légitime? Que n'usoit-elle de la liberté qu'on lui avoit donnée ? que n'acceptoit-elle un mari? que né le choisissoit-elle?Ne sa voit-elle pas que son sort dépendoit d'elle seule , et que, quel que fut

pouvoit faire un qui ne fût honnête ? On l'avoit envoyée a la ville, elle n'y avoit point voulu rester; plusieurs partis s'étoient présentés, elle les avoit tous rebutés. Qu'attendoit-elie donc? que vouloit-elle ? Quelle inexplicable contradiction J

La réponse étoit simple. S'il ne s'agîssoitque d'un secours pour la jeunesse, le choix seroit bientôt fait : mais un maître pour toute la vie n'est pas si facile à choisir j et , puisqu'on ne peut séparer ces deux choix ^ il faut bien attendre, et souventperdre sa jeunesse, avant de trouver l'homme avec qui l'on veut passer ses jours. Tel étoit le cas de Sophie : elle avoit besoin d'un amant, mais cet amant devoit être un mari; et pour le cœur qu'il falloit au sien, l'un étoit presque aussi difficile a trouver que l'autre. Tous ces jeunes gens si brillants n'avoîent avec elle que la convenance de l'âge , les autres leur manquoient toujours ; leur

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