LIVRE V- *4i
prit superficiel, leur vanité, leur jargon, leurs mœurs sans règle , leurs frivoles imitations , la dégoûtoient d'eux. Elle cherchoit un homme, et ne trouvoit que des singes $ elle cherchoit une âme , et n'en trouvoit point.
Que je suis malheureuse! disoit-elle à sa mère ; j'ai besoin d'aimer , et ne vois rien qui me plaise. Mon cœur repousse tous ceux qu'attirent mes sens. Je n'en vois pas un qui n'excite mes désirS, et pas un qui ne les réprime; un goût sans estime ne peut durer. Ah ! ce n'est pas là l'homme qu'il faut a votre Sophie ! Son charmant modèle est empreint trop avant dans son âme. Elle ne peut aimer que lui , elle ne peut rendre heureux que lui , elle ne peut êtreheureuse qu'avec lui seul. Elle aime mieux se consumer et combattre sans cesse, elle aime mieux mourir malheureuse et libre , que désespérée auprès d'un homme qu'elle n'aimeroit pas , et qu'elle rendroit malheureux luimême ; il vaut mieux n'être plus , que de n'être que pour souffrir.
Frappée de ces .singularités, sa mère les trouva trop bizarres pour n'y pas soupçonner quelque mystère. Sophie n'étoit ni précieuse ni ridicule. Comment cette délicatesse outrée IV. 11
a4a . ÉM1LE.
a voit-elle pu lui convenir , à elle à qui l'on n'avoit rien tant appris dès sou enfance qu'à s'accommoder des gens avec qui elle avoità vivre, et à faire de nécessité vèiro? Ce modèle de l'homme aimable, duquel elle étoit^f enchantée , et qui reirenoit si souvent dans tous ses entretiens, fit' conjecturer a samèrfc q%ece caprice avoit quelque autre fondement qu'elle ignoroit encore , et que Sophie n'avoit pas-tout dit. L'infortunée, surchargée de sa peine secrète , ne cherchoit qu'à s'épancher. Sa mère la presse ; elle hésite : elle se rend enfin, et, sortant sans rien "dire , elle rentre un moment après , un livre à la main : Plaignez votre malheureuse fille, sa tristesse est sans remède, ses pleurs ne peuvent tarir. Vous en vouleï savoir la cause : eh bien ! la voilà , dit-elle en j jetant le livre sur la table. La mère prend le livre et l'ouvre : c'étoient les Aventures de Télémaque. Elle ne comprend rien d'abord a cette énigme : à force de questions et de réponses obscures , elle voit enfin , avec une surprise facile à concevoir , que sa fille est la rivale d'Eueltfîrif. - "** :>
Sophie aimoir Télémaque, et Paimoit avec une passion dont rien ne put la guérir. Sitôt