‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 121 sur 128 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

que son père et sa mère connurent sa nlanie , ils en rirent , et crurent la ramener par la raison. Ils se trompèrent : la raison n'étoit pas toute de leur côté; Sophie avoit aussi la sienne , et savoit la faire valoir. Combien de fois elle les réduisit au silence en se servant contre eux de leurs propres raisonnements , en leur montrant qu'ils avoient fait tout le mal eux-mêmes , qu'ils ne l'avoient point formée pour un homme de son siècle; qu'il faudroit nécessairement qu'elle adoptât les manières de penser de son mari, ou qu'elle lui donnât les siennes: qu'ils lui avoient rendu le premier moyen impossible par la manière dont ils l'avoient élevée , et que l'autre étoit précisément ce qu'elle cherchoit ! Donnez-moi , disoit-elle , un homme imbu de mes maximes, ou que j'y puisse amener, et je l'épouse; mais jusque-là pourquoi me grondez-vous? Plaignez moi. Je suis malheureuse, et non pas folle. Le cœur dépend-il de la volonté? Mon père ne l'a-t-il pas dit lui-même ? Est-ce ma faute si j'aime ce qui n'est pas ? Je ne suis point visionnaire ; je ne veux point un prince , je ne cherche point Télémaque , je sais qu'il n'est qu'une fiction; je cherche quelqu'un qui lui ressemble. Et pourquoi ce quelqu'un

ne peut-t-il exister , puisque j'existe , moi qui me sens un cœur si semblable au sien ? Non , ne déshonorons pas ainsi l'humanité ; ne pensons pas qu'un homme aimable et vertueux ne soit qu'une chimère. Il existe, il vit, il me cherche peut-être; il cherche une âme qui le sache aimer. Mais qu'est-il? Où est-il? Je l'ignore : il n'est aucun de ceux que j'ai vus; sans doute il n'est aucun de ceux que je verrai. O ma mère ! pourquoi m'avez-vous rendu la vertu trop aimable ? Si je ne puis aimer qu'elle le tort en est moins à moi qu'à vous.

Amènerai-j e ce triste récit jusqu'à sa catastrophe? dirai-je les longs débats qui la précédèrent? représenterai-je une mère impatientée changeant en rigueurs ses premières caresses? montrerai-je un père irrité oubliant ses premiers engagements , et traitant comme une folle la plus vertueuse des filles ? peindrai-je enfin l'infortunée, encore plus attachée à sa chimère par la persécution qu'elle lui fait souffrir, marchant à pas lents vers la mort, et descendant dans la tombe au moment qu'on croit l'entraîner à l'autel? non, j'écarte ces objets funestes. Je n'ai pas besoin d'aller si loin pour montrer par un exemple assez frappant, ce

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