LIVRE V
me semble , que , malgré les préjugés qui naissent des mœurs du siècle, l'enthousiasme de l'honnête et du beau n'est pas plus étranger aux femmes qu'aux hommes, et qu'il n'y a rien que , sous la direction de la nature , on ne puisse obtenir d' elles comme de nous.
On m'arrête ici pour me demander si c'est la nature qui nous prescrit de prendre tant de peines pour réprimer des désirs immodérés. Je réponds que non , mais qu'aussi ce n'est point la nature qui nous donne tant de désirs immodérés. Or, tout ce qui n'est pas d'elle est contre elle; j'ai prouvé cela mille fois.
Rendons à notre Émile sa Sophie ; ressuscitons cette aimable fille pour lui donner une imagination moins vive et un destin plus heureux. Je voulois peindre une femme ordinaire; et à force de lui élever l'âme , j'ai troublé sa raison ; je me suis égaré moi-même. Revenons 6ur nos pas. Sophie n'a qu'un bonnatureldans une âme commune ; tout ce qu'elle a de plus que les autres femmes est l'effet de son éducation. ■
Je me suis proposé dans ce livre de dire tout ce qui se pouvoit faire, laissant à chacun le choix de ce qui est à sa portée dans ce que je puis avoir dit de bien. J'avois pensé dès le commencement à former de loin la compagne d'Émîle, et a les élever l'un pour l'autre et l'un avec l'autre. Mais, en y réfléchissant, j'ai trouvé que tous ces arrangements trop prématurés étoicut mal entendus, et qu'il étoitabsurdc de destiner deux enfants à s'unir avant de pouvoir connoîti e si cette union étoit dans l'ordre de la nature , et s'ils auroient entre eux les rapports convenables pour la former. Il ne faut pas confondre ce qui est naturel à l'état sauvage et ce qui est naturel a l'état civil. Dans le premier état , toutes les femmes conviennent à tous les hommes, parce que les uns et les autres n'ont encore que la forme primitive et commune; dans le second, chaque caractère étaut développé par les institutions sociales, et chaque esprit ayant reçu sa forme propre Êt déterminée, non de l'éducation seule, mais du concours bien ou mal ordonné du naturel et de l'éducation , on ne peut plus les assortir qu'en les présentant l'un à l'autre pour voir s'ils se conviennent à fous égards, ou pour