LIVRE V
préférer au moins le choix qui donne le plus de ces convenances*
Le mal est qu'en développantes caractères Pétat social distingue les rangs, et que l'un de ces deux ordres n'étant point semblable à l'autre , plus on distingue les conditions , plus on confond les caractères. De là les mariages mal assortis et tous les désordres qui en dérivent 5 d'où l'on voit, par une conséquence évidente, que plus on s'éloigne de l'égalité , plus les sentiments naturels s'altèrent ; plus l'intervalle des grands-aux petits s'accroît, plus le lien conjugal se relâche 5 plus il y a de riches et de pauvres, moins il y a de pères et de maris. Le maître ni l'esclave n'ont plus de famille, chacun des deux ne voit que son état.
Voulez- vous prévenir les abus et faire d'heureux mariages? étouffez les préjugés, oubliez les institutions humaines , et consultez la nature. N'unissez pas des gens qui ne se conviennent que dans une condition donnée , et qui ne se conviendront plus cette condition venant à changer, mais de§ gens qui se conviendront dans quelque situation qu'ils se trouvent, dans quelque pays qu'ils habitent, dans quelque rang qu'ils puissent tomber. Je ne dis
pas que les rapports conventionnels soient indifférents dans le mariage , mais je dis que l'influence des rapports naturels Pemporte tellement sur la leur, que^est elle seule qui décide du sort de la viet et qu'il y a telle convenance de goûts, d'humeurs, de sentiments , de caractères , qui devroit engager un père sage, fût-il prince, fût-il monarque, à donner sans balancer à son fils la fille avec laquelle il auroit toutes ces convenances, fût-elle née dans une famille déshonnête , fût-elle la fdle du bourreau. Oui, je soutiens que, tous les malheurs imaginables dussent-ils tomber sur deux époux bien unis , ils jouiront d'un plus vrai bonheur à pleurer ensemble , qu'ils u en auroient dans toutes les fortunes de la terre, empoisonnées parla désunion des cœurs.
Au lieu donc de destiner dès l'enfance une épouse a mon ÉmQe , j'ai attendu de connoître celle qui lui convient. Ce n'est point moi qui fais cette destination , c'est la nature; mon affaire est de trouver le choix qu'elle a fait. Mon affaire , je dis la. mienne , et non celle du père; car, en me confiant son fils, il me cède sa place , il substitue mon droit au sien ; c'est moi qui suis le vrai père d'Émile , c'est moi
qui l'ai fait homme. J'aurois refusé de l'élever si je n'avois pas été le maître de le marier a son choix , c'est-à-dire au mien. Il n'y a que le plaisir défaire un heureux qui puisse payer ce qu'il en coûte pour mettre un homme en état de le devenir.
Mais ne cro3'ez pas non plus que j'aie attendu pour trouver l'épouse d'Emile que je le misse en devoir de la chercher. Cette feinte recherche n'est qu'un prétexte pour lui faire connoître les femmes, afin qu'il sente le prix de celle qui lui convient. Dès long-temps Sophie est trouvée 5 peut-être Emile l'a-t-il déjà vue ; mais il ne la reconnoîtra que quand il en sera temps.
Quoique l'égalité des conditions ne soit pas nécessaire au mariage , quand cette égalité se joint aux autres convenances , elle leur donna un nouveau prix ; elle n'entre en balance avec aucune , mais la fait pencher quand tout est égal.
Un homme, à moins qu'il ne soit monarque, ne peut pas chercher une femme dans tous les états; car les préjugés qu'il n'aura pas il les trouvera dans les autres 5 et telle fille lui conviendront peut-être , qu'il ne i'obtiendroit pas
a5o ÉMILE.
pour cela. H y a donc des maximes de prudence qui doivent borner les recherches d'un père judicieux. Il ne doit point vouloir donner à son élève un établissement au-dessus de son rang , car cela ne dépend pas de lui. Quand û le pourroit ,;i^ne devroit pas le vouloir encore : car qu'importe le rang au jeune homme , du moins au mien ? Et cependant , en montant, il s'expose à mille maux réels qu'il septira toute sa vie. Je dis même qu'il ne doit pas vouloir compenser des biens de différentes natures , comme la noblesse et l'argent , parce que chacun des deux ajoute moins de prix a l'autre qu'il n'en reçoit d'altération; que de plus on ne s'accorde jamais sur l'estimation commune; qu'enfin la préférence que chacun donne a sa mise prépare la discorde entre déux familles, et souvent entre deux époux.
Il est encore fort différent pour l'ordre du mariage que l'homme s'allie au-dessus ou audessous de lui. Le premier cas est tout-a-fait contraire a la raison ; le second y est plus conforme. Comme la famille ne tient a la société que par son chef, c'est l'état de ce chef qui règle celui de la famille entière. Quand il s'allie dans un rang plus bas , il ne descend point , il