‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 124 sur 128 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

élève son épouse ; au contraire , en prenant une femme au-dessus de lui , il l'abaisse s'en s'élever. Ainsi , dans le premier cas , il y a du bien sans mal , et dans le second du mal sans bien. De plus , il est dans l'ordre de la nature que la femme obéisse à l'homme. Quand donc il la prend dans un rang inférieur, l'ordre naturel et l'ordre civil s'accordent 9 , et tout va bien. C'est le contraire quand, s'alliant audessus de lui, l'homme se met dans l'alternative de blesser son droit ou sa reconnoissance , et d'être ingrat ou méprisé. Alors la femme , prétendant a l'autorité , se rend le tyran de son chef; et le maître, devenu l'esclave, se trouve la plus ridicule et la plus misérable des créatures. Tels sont ces malheureux favoris que les rois de l'Asie honorent et tourmentent de leur alliance , et qui, dît-on , pour coucher avec leurs femmes, n'osent entrer dans le lit que par le pied. > >

Je m'attends que beaucoup de lecteurs, se souvenant que je donne a la femme un talent naturel pour gouverner l'homme , m'accuseront ici de contradiction i ils se tromperont pourtant. Il y a bien de la différence entre s'arroger le» droit de commander, et gouverner

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celui qui commande. L'empire de la femme est un empire de douceur, d'adresse et de complaisance ; ses ordres sont des caresses , ses menaces sont des pleurs. Elle doit régner dans la maison comme un ministre dans l'État, en se faisant commander ce qu'elle veut faire. En ce sens, il est constant que les meilleurs ménages sont ceux où la femme a le plus d'autorité. Mais quand elle méconnoît la voix du chef, qu'elle veut usurper ses droits et commander elle-même , il ne résulte jamais de ce désordre que misère , scandale et déshonneur.

Reste le choix entre ses égales et ses inférieures : et je crois qu'il y a encore quelque restriction a faire pour ces dernières ; car il est difficile de trouver dans la lie du peuple une épouse capable de faire le bonheur d'un honnête homme : non qu'on soit plus vicieux dans les derniers rangs que dans les. premiers, mais parce qu'on y a peu d'idée de ce qui est beau et honnête , et <rae l'injustice des autres états fait voir à celui-ci la justice dans ses vices mêmes.

Naturellement l'homme ne pense guère.

Penser est un art qu'il apprend comme tous les autres , et même plus difficilement. Je ne

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