‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 125 sur 128 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

counois pour les deux sexes que deux classes réellement distinguées; l'une des gens qui pensent, l'autre des gens qui ne pensent point; et cette différence vient presque uniquement de l'éducation. Un homme de la première de ces deux classes ne doit point s'allier dans l'autre; car le plus grand charme de la société manque a la sienne lorsqu'ajant une femme il est réduit a penser seul. Les gens qui passent exactement la vie entière à travailler pour vivre n'ont d'autre idée que celle de leur travail ou de leur intérêt , et tout leur esprit semble être au bout de leurs bras- Cette ignorance ne nuit ni a la probité ni aux mœurs; souvent même elle y sert; souvent on compose avec ses devoirs à force d'y réfléchir, et l'on finit par mettre un jargon a la place des choses. La conscience est le plus éclairé des philosophes : on n'a pas besoin de savoir les Offices de Cicéron pour être homme de bien ; et la femme du monde la plus honnête sait peut-être le moins ce que c'est qu'honnêteté. Mais il n'en est pas moins vrai qu'un esprit cultivé rend seul le commerce agréable ; et c'est une triste chose pour un père de famille qui se plaît dans sa maison , d'être forcé de s'y renfermer en

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lui-même , et de ne pouvoir s'y faire entendre

à personne. ^

D'ailleurs comment une femme qui n'a nulle habitude de réfléchir élèvera- t~elle ses enfants? Comment discernerait-elle ce qui leur convient? Comment les disposerait-elle aux vertus qu'elle ne cônrïoît pas , au mérite dont elle n'a nulle idée? Elle ne saura que les flatter ou les menacer, les rendre insolents ou craintifs; elle en fera des singes maniérés ou d'étourdis polissons, jamais de bons esprits ni des enfants aimables.

Il ne convient donc pas à un homme qui a de l'éducation de prendre une femme qui n'en ait point, ni par conséquent dans un rang où l'on ne sauroiten avoir. Mais j'aimerois encore cent fois mieux une fille simple et grossièrement élevée, qu'une fille savante et bel-esprit qui viendroit établir dans ma maison un tribunal de littérature dont elle se feroit la présidente. Une femme bel-esprit est le fléau de son mari, de ses enfants, de ses amis, de ses valets , de tout le monde. De la sublime élévation de son beau génie elle dédaigne tous ses devoirs de femme , et commence toujours par se faire homme a la manière de mademoi-

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