‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 17 sur 128 · LIVRE IV. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 3i

ou fuir. Il faut que je sois le plus maladroit des hommes , si je ne le rends d'avance passionné sans savoir de qui. Il n'importe que l'objet que je lui peindrai soit imaginaire ; il suffit qu'il le dégoûte de ceux qui pourroient le tenter j il suffit qu'il trouve partout des comparaisons qui lui fassent préférer sa chimère aux objets réels qui le frapperont : et qu'est-ce que le véritable amour lui-même, si ce n'est chimère, mensonge, illusion? On aime bien plus l'image qu'on se fait que l'objet auquel pn l'applique. Si l'on voyoit.ce qu'on aime exactement tel qu'il est , il n'y auroit plus d'amour sur la terre. Quand on cesse d'aimer 5 la personne qu'on aimoit reste la même qu'auparavant , mais on ne la voit plus la même $ le voile du prestige tombe et l'amour s'évanouit. Or , en fournissant l'objet imaginaire, je suis le maître des comparaisons , et j'empêche aisément l'illusion des objets réels.

Je ne veux pas pour cela qu'on trompe un jeune homme en lui peignant un modèle de perfection qui ne puisse exister; mais je choisirai tellement les défauts de sa maîtresse, qu'ils lui conviennent, qu'ils lui plaisent^* et qu'ils servent a corriger les siens. Je ne veux

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pas non plus qu'on lui mente , en affirmant faussement que l'objet qu'on lui peint existe ; mais S'il se complaît à l'image , il lui souhaitera bientôt un original. Du souhait à la supposition, le trajet est facile; c'est l'affaire de quelques descriptions adroites , qui , sous des traits plus sensibles , donneront a cet objet imaginaire un plus grand air de vérité. Je voudrois allèr jusqu'à la nommer ; je dirois en riant : Appelops Sophie votre future maîtresse : Sophie est un nom de bon augure : si celle que vous choisirez ne le porte pas , elle sera di* gne au môinsdfe le porter; nous pouvons lui en faire honneur d'avance. Après tous ces détails , si , sur ses questions , sans affirmer , sans nier , on s'échappe par des défaites , ses soupçons se changeront en certitude , il croira qu'on lui fait mystère èe l'épouse qu'on lui destine, et qu'il la verra quand il sera temps. S'il en est une fois la , et qu'on ait bien choisi les traits qu'il fout lui montrer , tout le reste est facile ; on peut l'exposer dans le monde presque sans risque : défendez-le seulement de ses sens; son cœur est en sûreté.

Mais , soit qu'il personnifie ou non le modèle que j'aurai su lui rendre aimable, ce modèle ,

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