‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 18 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

s'il est bien fait , ne l'attachera pas moins à tout ce qui lui ressemble , et ne lui donnera pas moins d'éloignement pour tout ce qui ne lui ressemble pas, que s'il avoit un objet réel.

Quel avantage pour préserver son cœur des dangers auxquels sa personne doit être exposée, po ur réprimer ses sens par son imagination, pour l'arracher surtout à ces donneuses d'éducation qui la font payer si cher , et ne forment un jeune homme à la politesse qu'en lui ôtant toute honnêteté.' Sophie est si modeste! De quel œil verra-t-il leur$ avances? Sophie a tant de simplicité! Comment aimera-t-il leurs airs? Il y a trop loin de ses idées à ses observations pour que celles-ci lui soient jamais dangereuses.

Tous ceux qui parlent du gouvernement des enfants suivent les mêmes préjugés et les mêmes maximes , parce qu'ils observent mal et réfléchissent plus mal encore^ Ce n'est ni par le tempérament ni par les sens que commence l'égarement de la jeunesse , c'est par l'opinion. S'il étoit ici question des garçons qu'on élève dans les collèges , et des filles qu'on élève dans les couvents, je ferois voir que cela est vrai , même à leur égard j car les premières leçons

que prennent les uns et les autres , les seules qui fructifient , sont celles du vice ; et ce n'est pas la nature qui les corrompt , c'est l'exemple. * Mais abandonnons les pensionnaires des collèges et des couvents à leurs mauvaises mœurs; elles seront toujours sans remède. Je ne parle que de l'éducation domestique. Prenez un jeune homme élevé sagement dans la maison de son père en province , et l'examinez au moment qu'il arrive à Paris, ou qu'il entre dans le monde ; vous lë trouverez pensant bien sur les choses honnêtes , et ayant la volonté même aussi saine que la raison; vous lui trouverez du mépris pour le vice , et de l'horreur pour la débauche j au nom seul d'une prostituée, vous verrez dans ses yeux le scandale de l'innocence. Je soutiens qu'il n'y en a pas un qui pût se résoudre à entrer seul dans les tristes demeures de ces malheureuses , quand même il en sauroit l'usage et en sentiroit le besoin. -

A six mois de là , considérez de nouveau le même jeune homme , vous ne le reconnoîtrez plus ; des propos libres , des maximes du haut ton , des airs dégagés, le feroient prendre pour un autre homme , si ses plaisanteries sur sa pre-

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