LIVRE IV
mière simplicité , sa honte quand on la lui rappelle , ne montroient qu'il est le même et qu'il en rougit. Oh ! combien il s'est formé dans peu de temps! D'où vient un changement si grand et si brusque? Du progrès du tempérament? Son tempérament n'eût-il pas fait le même progrès dans la maison paternelle ? et sûrement il n'y eût pris ni ce ton ni ces maximes. Des premiers plaisirs des sens? Tout au contraire. Quand on commence a s'y livrer, on est craintif, inquiet, on fuit le grand jour et le bruit. Les premières voluptés sont toujours mystérieuses; la pudeur les assaisonne et les cache : la première maîtresse ne rend pas effronté, mais timide. Tout absorbé dans un état si nouveau pour lui , le jeune homme se recueille pour le goûter, et tremble toujours de le perdre. S'il est bruyant, il n'est ni voluptueux ni tendre ; tant qu'il se vante, il n'a pas joui.
D'autres manières de penser ont produit seules ces différences. Son .cœur est encore le même , mais ses opinions ont changé. Ses sentiments, plus lents à s'altérer, s'altéreront enfin par elles ; et c'est alors seulement qu'il sera véritablement corrompu. A peine est-il entré dans le monde qu'il y prend une seconde édu-
cation tout opposée à la première , par laquelle il apprend à mépriser ce qu'il estimoit et a estimer ce qu'il méprisoit : on lui fait regarder les leçons de ses parents et de ses maîtres comme un jargon pédantesque , et les devoirs qu'ils lui ont prêches comme une morale puérile qu'on doit dédaigner étant grand. Il se croit obligé par honneur a changer de conduite ; il devient entreprenant sans désirs et fat par mauvaise honte. Il raille les bonnes mœurs avant d'avoir pris du goût pour les mauvaises, et se pique de débauche sans savoir être débauché. Je n'oublierai jamaisl'aveu d'un jeune officier aux gardes-suisses , qui s'ennuy oit beaucoup des plaisirs bruyants de ses camarades , et n'osoit s'y refuser de peur d'être moqué d'eux : « Je » m'exerce a cela , disoit-il , comme à prendre » du tabac malgré ma répugnance : le goût » viendra par l'habitude; il ne faut pas-toujours » être enfant. »
Ainsi donc c*est bien moins de la sensualité que de la vanité qu'il faut préserver un jeune homme entrant dans le monde : il cède plus aux penchants d'autrui qu'aux siens, et l'amour-propre fait plus de libertins que l'amour.
Cela posé , je demande s'il en est un sur la