‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 24 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

difficile que de l'anéantir. Il seroit très-dangereux # qu il apprît a votre élève à donner le change à ses sens et a suppléer aux occasions de les satisfaire: s'il connoît une fois ce dangereux supplément, il est perdu. Dès-lors il aura toujours le corps et le cœur énervés j il portera jusqu'au tombeau les tristes effets de cette habitude , la plus funeste à. laquelle un jeune homme puisse être assujéti. Sans doute il vaudroit mieux encore... $i les fureurs d'un tempérament ardent deviennent invincibles , mon cher Émile , je te plains; mais je ne balancerai pas un moment, je ne souffrirai point quela fin de la nature soit éludée. S'il faut qu'un tyran te subjugue , je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer: quoi qu'il arrive, je t'arracherai plus aisément aux femmes qu'à toi.

Jusqu'à vingt ans le corps croît , il a besoin de Toute sa substance : la continence est alors dans l'ordre de la nature , et l'on n'y manque guère qu'aux dépens de sa constitution. Depuis vingt ans la continence est un devoir de morale ; elle importe pour apprendre à régner sur soi-même , à rester le maître de ses appétits. Mais les devoirs moraux ont leurs- modifications, leurs exceptions , leurs règles. <Juand la

foiblesse humaine rend une alternative inévitable, de deux maux préférons le moindre, en tout état de cause il vaut mieux commettre une faute que de contracter un vice.

Souvenez-vous que ce n'est plus de mon élève que je parle ici, c'est du vôtre. Ses passions que vous avez laissé fermenter vous subjuguent : cédez-leur donc ouvertement , et sans lui déguiser sa victoire. Si vous savez la lui montrer dans son vrai jour, il ensera moins fier que honteux , et vous vous ménagerez Je droit de le guider durant son égarement pour lui faire au moins éviter les précipices. Il importe que le disciple ne fasse rien que le maître ne le sache et ne le veuille , pas même ce qui est mal ; et il vaut cent fois mieux, que le gouverneur approuve une faute et se trompe, que s'il étoit trompé par soii élève , et que la faute se fit sans qu'il en sût rien. Qui croit devoir fermer les jeux sur quelque chose se voit bientôt forcé de les fermer sur tout: le premier

abus toléré en amène un autre; et cette chaîne ne finit plus qu'au renversement de .tout ordre et au mépris de toute loi.

Une autre erreur que j'ai déjà combattue , mais qui«ne sortira jamais des petits esprits ,

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c'est d'affecter toujours la dignité magistrale , et de Vouloir passer pour un homme parfait dans l'esprit de son disciple. Cette méthode est à contre-sens. Gomment ne voient-ils pas qu'en voulant affermir leur autorité ils la détruisent; que pour faire écouter ce qu'on dit il faut se mettre a la place de ceux a qui l'on s'adresse , et qu'il faut être homme pour savoir parler au cœur humain? Tous ces gens parfaits ne touchentni ne persuadent; on se dit toujours qu'il leur est bien aisé de combattre des passions qu'ils ne sentent pas. Montrez vos foi blesses à votre élève, si vous voulez le guérir des siennes; qu'il voie en vous les mêmes combats qu'il éprouve, qu'il apprenne à se vaincre a votre exemple , et qu'ilne dise pas comme lesautres : Ces vieillards, dépités" de n'être plus jeunes, veulent traiter les jeunes gens en vieillards , et parce que tous leurs désirs sont éteints , ils nous font un crime des nôtres.

Montaigne dit qu'il demandoitun jour au seigneur de Langej combien de fois, dans ses négociations d'Allemagne , il s'étoit enivré pour le service du roi. Je demanderois voloo tiers au gouverneur de certain jeune homme combien de fois il est entré dans un mauvais lieu pour

le service de son élève. Combien de fois ? Je me trompe. Si la première n'ôte a jamais au libertinle désir d'y rentrer, s'il n'en rapporte le repentir et la .honte , s'il ne verse dans votre sein des torrents de larmes , quittez4e a l'instant ; il n'est qu'un monstre , ou vous n'êtes qu'un imbécile^ vous ne lui servirez jamais a rien. Mais laissons ces expédients extrêmes , aussi tristes que dangereux , et qui n'ont aucun rapport a notre éducation.

Que de précautions* prendre avec un jeune homme bien *é avant que de l'exposer au scandale des mœurs du siècle ! Ces précautions sont pénibles , mais elles sont indispensables ; c'est la négligence en ce point qui perd toute la jeunesse; c'est par le désordre du premier âge que les hommes dégénèrent , et qu'on les voit devenir ce qu'ils sont aujourd'hui. Vils et lâches dans leurs vices mêmes , ils n'ont que de petites ânres, parce que leurs corps usés ont été corrdmpus de bonne heure j a peine leur reste-t-il assez de vie pour se mouvoir. Leurs subtiles pensées marquent des esprits sans étoffe ; ils ne savent rien sentir de grand çt de noble ; ils n'ont ni simplicité ni vigueur : abjects en toute chose, et bassement

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