LIVRE IV
prend plutôt Pusage du monde , précisément parce qu'il en fait peu de cas.
Ne vous trompez pas cependant sur sa contenance , et n'allez pas la comparer à celle de vos jeunes agréables. Il est ferme et non suffisant ; ses manières sont libres et non dédaigneuses : l'air insolent n'appartient qu'aux esclaves j l'indépendance n'a rien^ d'affecté. Je n'ai jamais vu d'homme ayant de la fierté dans l'âme en montrer dans son maintien : cette affectation est bien plus propre aux âmes viles et vaines , qui ne peuvent en imposer que par là. Je lis dans un livre , qu'un étranger se présentant un jour dans la salle du fameux Marcel , celui-ci lui demanda de* quel pays il étoit : « Je suis Anglois , répond l'étranger. » « Vous Anglois ! réplique le danseur; vous » seriez de cette tle où les citoyens ont part )> a l'administration publique et sont une por- » tion de la puissance souveraine 1 ! Non ,
' Comme s 1 il y a voit des citoyens qui ne fussent pas membres de la cité, et qui n'eussent pas, comme tels , part à l'autorité souveraine ! Mais lcs.François, ayant jugé à propos d'usurper ce respectable nom de citoyens, dû jadis aux membres des cités gau-
54 ÈMILE.-
» monsieur ; ce front baissé , ce regard ti- » mide , cette démarche incertaine , ne m'an- » noncent que l'esclave titré d'un électeur. »
Je ne sais si ce jugement montre une grande connoissançe du vrai rapport qui est entre le caractère d'un homme et son extérieur. Pour moi , qui n'ai pas l'honneur d'être maître à danser , j'aurois pensé tout le contraire. J'aurois dît : « Cet Anglois n'est pas courtisan j je » n'ai jamais ouï dire que lescourtisans eussent » le front baissé et la démarche incertaine : un » homme timide chez un danseur pourroit bien » nel'être pas dans la chambre des communes.» Assurémen t ce monsieur Marcel-là doit prendre ses compatriotes pour autant de Romains.
Quand on aime on veut être aimé. Émile aime les hommes , il veut donc leur plaire. A $>lus forte raison il veut plaire aux femmes ; son âge , ses mœurs , son projet, tout concourt à nourrir en lui ce désir. Je dis ses mœurs ,
loises, en ont dénaturé l'idée , au point qu'on n'y conçoit plus rien. Un homme -qui vient de m'écrîre beaucoup de bêtises contre la Nouvelle Hélôïse , a orné sa signature du titre de citoyen de Pimbœuf , et a cru me faire une excellente plaisanterie-.