LIVRE IV
taire , quand on sera bien sûr qu'il ne vous taira rien.
Ce qui me fait le plus compter sur ma méthode, c'est qu'en suivant ses effets le plus exactement qu'il m'est possible , je ne vois pas une situation dans la vie de mon élève qui ne me laisse de lui quelque image agréable. Au moment même ou les fureurs du tempérament l'entraînent, et où, révolté contre la main qui l'arrête, il se débat et commence à m'échapper, dans ses agitations, dans ses emportements , je retrouve encore sa première simplicité; son cœur, aussi pur que son corps, ne connoît pas plus le déguisement que le vice ; les reproches ni le mépris ne l'ont point rendu lâche; jamais la vile crainte ne lui apprit a se déguiser. Il a toute l'indiscrétion de l'innocence ; il est naïf sans scrupule ; il ne sait encore à quoi sert de tromper. Il ne se passe un mouvement dans son âme que sa bouche ou ses yeux ne le disent ; et souvent les sentiments qu'il éprouve me sont connus plutôt qu'à lui.
Tant qu'il continue de m'ouvrir ainsi librement son âme , et de me dire avec plaisir ce qu'il sent , je n'ai rien à craindre , le péril n'est pas encore proche ; mais s'il devient plus ti-
mide , plus réservé , que j'aperçoive dans ses entretiens le premier embarras de la honte , déjà l'instinct se développe , déjà la notion du mal commence a s'y joindre : il n'y a plus un moment a perdre; et si je ne me hâte de l'instruire, il sera bientôt instruit malgré moi.
. Plus d'un lecteur , même en adoptant mes idées , pensera qu'il ne s'agit ici que d'une conversation prise au hasard avec le jeune homme, et que tout est fait. Oh ! que ce n'est pas ainsi que le cœur humain se gouverne ! Ce qu'on dit ne signifie rien si l'on n'a préparé le moment de le dire. Avant de semer il faut labourer la terre : la semence delà vertu lève difficilement; il faut de longs apprêts pour lui faire prendre racine. Une des choses qui rendent les prédications le plus inutiles est qu'on les fait indifféremment à tout le monde sans discernement et sans choix. Comment peut-on penser que le même sermon convienne à tant d'auditeurs si diversement disposés , si différents d'esprits , d'humeurs , d'âges, de sexes, d'états et d'opinions ? Il n'y en a peut-être pas deux auxquels ce qu'on dit à tous puisse être convenable ; et toutes nos affections ont si peu de constance qu'il n'y a peut-être pas deux moments dans