‹ Emile, ou de l'Education (volume 4)Chapitre 39 sur 128 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de Pâme, mais seulement ce qui est de sensualité , de volupté réelle , mis à part les préjugés et l'opinion.

Qu'on me permette, pour mieux développer mon idée , de laisser un moment Emile , dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle à personne , et de chercher en moi-même un exemple plus sensible et plus rapproché des mœurs du lecteur.

Il y a des états qui semblent changer la nature , et refondre , soit en mieux , soit en pis , les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre. Ce n'est pas seulement dans le militaire que Ton prend l'esprit de corps , et ce n'est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J'ai pensé cent fois avec effroi que , si j'avois le malheur de remplir aujourd'hui tel emploi que je pense en certain pays, demain je serois presque inévitablement tyran, concussionnaire , destructeur du peuple , nuisible au prince , ennemi par état de toute humanité, de toute équité , de toute espèce de vertu.

De même , si j'étois riche, j'aurois fait tout ce qu'il faut pour le devenir : je serois donc

insolent et bas , sensible et délicat pour moi seul, impitoyable et dur pour tout le monde, spectateur dédaigneux des misères de la canaille ; car je ne donnerois plus d'autre nom aux indigents , pour fa ire oublier qu'autrefois je fus de leur classe. Enfin je ferois de ma fortune l'instrument de mes plaisirs, dont je serois uniquement occupé; et jusque-là je serois comme tous les autres.

Mais en quoi je crois que j'en diflfé rerois beaucoup , c'est que je serois sensuel et voluptueux plutôt qu'orgueilleux et vain , et que je me livrerois au luxe de mollesse bien plus qu'au luxe d'ostentation. J'aurois même quelque honte d'étaler trop ma richesse, et je croirois toujours voir l'envieux que j'écraserois démon faste dire à ses voisins à l'oreille : « Voilà un » fripon qui a grand'peur de n'être pas connu » pour tel. »

De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre je chercher ois ce qui m'est le plus agréable et que je puis le mieux m'approprier. Pour cela le premier usage de ma richesse seroitd'en acheter du loisir et la liberté, à quoi j'ajouterois la santé , si elle étoit à prix ; mais comme elle ne s'achète qu'avec la tem-

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